Paris, ville capitale, tisse sa toile

Fini le temps du grand isolement. Paris, qui se sent à l’étroit sur ses 80 km2, multiplie les projets avec ses voisins. Loin de son image de ville-musée, la capitale veut favoriser les entreprises innovantes et devenir un laboratoire pour la ville intelligente et durable de demain.

Serait-ce l’effet métropole ? La ville de Paris multiplie, ces temps-ci, les projets. Très symptomatique de ses ambitions : après avoir réinventé Paris, elle entend ainsi « Réinventer la Seine », du nom de l’appel à projets qui vient d’être lancé à Rouen, le 14 mars dernier. Et qui visera, comme son prédécesseur « Réinventer Paris », à trouver de nouveaux usages et architectures à des lieux existants, situés sur l’axe Paris-Le Havre. Faisant ainsi très largement sortir Paris de ses murs. « Il est assez logique que la capitale regarde au-delà du périphérique », commente Nicolas Ledoux du cabinet de conseil Algoé.

« Paris n’est pas si grand », aime à justifier Jean-Louis Missika, adjoint à la maire de Paris chargé de l’urbanisme, de l’architecture, du projet du Grand Paris, du développement économique et de l’attractivité. « Sans ses bois, elle ne couvre que 80 km2. » Pour se développer il lui faut, autrement dit, optimiser tous ses espaces, y compris des emprises ferroviaires ou routières jusqu’alors délaissées. Voire, carrément, franchir le périphérique.

Rééquilibrage vers l’est

Si Paris se réinvente, c’est, de fait, d’abord sur ses pourtours. Bien sûr, en plein centre, les nouvelles Halles viennent d’être inaugurées en avril. Mais la plupart des nouveaux projets se trouvent au nord et à l’est. « Il faut rééquilibrer les zones d’emploi et d’habitation », justifie Jérôme Gleizes, conseiller municipal écologiste élu dans le 20e arrondissement. « Les taux de chômage dans le 19e et le 20e arrondissements, par exemple, sont aussi élevés que dans les communes avoisinantes de Seine-Saint-Denis ! »

Les grandes transformations à venir auront donc lieu, pour la plupart, dans la grande moitié nord de la capitale. Comme le grand projet Clichy-Batignolles, au nord du 17e arrondissement, en pleine réalisation. Ici émergera, d’ici à fin 2017, un nouveau – et impressionnant – palais de justice, conçu par l’architecte Renzo Piano, entouré de bureaux, logements privés et sociaux, commerces, équipements et services, et d’un parc de 10 ha.

Un peu plus au nord, tous les terrains du futur campus Condorcet sont désormais sécurisés. Il devrait devenir à l’horizon 2020, avec ses dix établissements d’enseignement supérieur et organismes spécialisés, « la cité des humanités et des sciences sociales », à cheval entre Paris et Aubervilliers. Si le projet n’est pas parisien mais porté par Grand Paris aménagement, la Ville a annoncé, fin 2015, qu’elle consacrerait 23 millions d’euros à sa construction, côté Paris.

Gare du Nord, gare de l’Est : vers une porte d’entrée unique

Pas très loin, un autre espace urbain traversera, lui aussi, les frontières strictement parisiennes : le projet gare des Mines-Fillettes, qui vise à relier deux quartiers, situés l’un dans le 18e arrondissement, l’autre dans le 93. Ici, le périphérique devrait être couvert sur 225 m pour y construire un quartier intercommunal, comptant 1 500 logements et 140 000 m2 de bureaux d’activités, répartis aux deux tiers sur Paris et un tiers sur la Seine-Saint-Denis. Les deux municipalités travailleront sur une commission d’appels d’offres commune et coordonneront leurs ZAC.Le quartier est encore virtuel puisqu’il se trouve toujours en concertation, et les travaux ne devraient commencer qu’en 2018.

Mais il se trouve déjà intégré dans une vision beaucoup plus vaste – et à plus long terme – de l’est parisien : le projet « Paris nord-est élargi », qui devrait devenir réalité d’ici à 2024, autrement dit, d’ici les JO, s’ils sont accordés à la capitale. Si tous ses contours exacts restent encore à déterminer, Jean-Louis Missika entend notamment transformer le « bipôle des deux gares » – du Nord et l’Est – en une seule et même gare géante, « porte d’entrée de toute l’Europe ». Mais aussi transformer les portes – de la Chapelle, de Montreuil, d’Aubervilliers, de Pantin, de la Villette – « en places du Grand Paris ». L’adjoint à la maire verrait bien se créer un quartier d’affaires « sans couture » allant de Saint-Denis jusqu’à ces deux gares.

Autre initiative transpériphérique : l’Arc de l’Innovation, initié par Paris mais lancé fin 2015 à Montreuil. Ici, il s’agit d’imaginer, sur toute la moitié est du périphérique – de la Porte Pouchet au nord à celle de Vanves au sud – des collaborations entre Paris et les territoires avoisinants pour faire émerger l’innovation du XXIe siècle. « Que Paris s’ouvre à ses voisins n’est pas totalement nouveau », commente Nicolas Ledoux, de la société de conseil Algoé, très actif sur le Grand Paris. « Mais cette politique connaît une vraie évolution puisque Paris met désormais à disposition de la première couronne et de façon plus bienveillante de nombreuses capacités d’ingénierie, et donc une force de frappe nouvelle. »

La ville industrieuse

Favoriser les entreprises innovantes constitue l’un des maîtres mots de la politique d’aménagement. Outre l’immense Cargo (19e arr.) inauguré récemment, et la Halle Freyssinet (13e arr.) – le projet de Xavier Niel, patron de Free – qui devrait l’être en 2017, la ville a, ces dernières années, multiplié les incubateurs et les initiatives en faveur des start-up. Et, en aval, en faveur des « makers », ces nouveaux producteurs du XXIe siècle. « Paris n’est plus une ville-musée et ce changement de posture est vraiment important, commente Jérôme Gleizes. Qui se rappelle qu’en 2001, le taux de chômage parisien se trouvait au-dessus de la moyenne francilienne ? »

Vue extérieure du Cargo, boulevard MacDonald.

Vue extérieure du Cargo, nouvel incubateur situé boulevard Macdonald (19e arr.).

La municipalité entend désormais rendre la capitale encore plus intelligente, en multipliant les capteurs : « il s’agit de se doter d’outils permettant d’avoir une vision précise de la situation de la ville – pollution, température, etc. -, des bâtiments – pour, par exemple, mieux gérer les chauffages – mais aussi pour améliorer les prises de décision, explique Jean-Louis Missika. Connaître en temps réel l’occupation des transports en commun ou la fréquentation d’une piscine constitue ainsi une information précieuse. »

De l’énergie à récupérer

Des piscines qui pourraient bien, à l’avenir, utiliser des énergies non conventionnelles. Ainsi, l’eau de la piscine de la Butte-aux-Cailles, dans le 13e arrondissement, sera partiellement chauffée grâce à la chaleur provenant d’un data center installé dans un local du bâtiment (Stimergy). « Quand on sait qu’un data center exige de la climatisation d’une part, et produit, de l’autre, de la chaleur qui est perdue, c’est quand même bien plus intelligent de la réutiliser », explique Célia Blauel, maire adjointe chargée de l’environnement, du développement durable, de l’eau, de la politique des canaux et du plan climat énergie territorial. Mais la piscine ne restera pas un exemple isolé : dans le 15e arrondissement, les appartements d’un bâtiment géré par le bailleur social RIVP seront tous équipés de processeurs intégrés à des radiateurs (Qarnot computing). Ceux-ci fourniront de la puissance de calcul à des clients… et de la chaleur aux habitants.

Autre type de récupération d’énergie : celui de la chaleur contenue dans les eaux usagées, autrement dit les égouts. « La piscine Aspirant Dunand, dans le 14e arrondissement, est déjà depuis quelques années chauffée de la sorte, mais d’autres réalisations sont en cours ou en projet, comme l’hôtel de ville et une école dans le 12e arrondissement », assure Célia Blauel. La maire adjointe tente également d’accélérer l’équipement en toits photovoltaïques dans la capitale, qui se heurte cependant parfois aux préoccupations patrimoniales.

La logistique, grand chantier de réflexion

Célia Blauel souhaite également que les canaux redeviennent une porte d’accès à Paris, pour verdir la logistique parisienne. « Nous devons veiller à ce que les aménagements des canaux prennent en compte cet impératif », explicite-t-elle. « Aujourd’hui, si nous arrivons à augmenter la part des matériaux et déchets de construction empruntant cette voie, cela reste pour d’autres marchandises un acte militant », reconnaît-elle. Réfléchir à
la logistique du futur, tel sera notamment l’objet de la pépinière de Chapelle International, en projet dans le cadre du réaménagement du quartier nord-est. Car il ne s’agit pas que la multiplication des livraisons individuelles, liées au développement du e-commerce, provoque la multiplication des camionnettes de livraison !

Paris s’attelle aussi, cette année, à son grand chantier institutionnel : harmoniser le statut particulier de la ville avec celui de la plupart des communes. Fusionner la ville et le département ; reprendre une partie des pouvoirs, ailleurs exercés par la mairie mais ici confiés à la préfecture de police de Paris ; et, enfin, fusionner les quatre arrondissements centraux parisiens. Alors que toutes les communes de la métropole du Grand Paris ont dû intégrer de nouvelles intercommunalités, Paris se devait de dépoussiérer un peu son statut…

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