Grigny 2/2 : P. Rio : « Depuis deux ans, on met le paquet sur Grigny »

Le maire de Grigny Philippe Rio constate les premiers fruits de l’engagement massif de l’Etat et de ses opérateurs sur le territoire de sa commune. Il décrit l’engagement de la ville pour relever les multiples défis du territoire : rétablissement d’un parcours résidentiel pour les classes moyennes, édification de la première Cité éducative de France, restructuration complète de Grigny 2, la plus grande copropriété dégradée de France. Marianne Louradour, directrice Ile-de-France de la Banque des territoires, décrit l’engagement de la Caisse des dépôts à Grigny.

Comment interprétez-vous le retour des investisseurs privés à Grigny, à l’instar du groupe Gambetta ?

Philippe Rio, maire de Grigny. © Jgp

La présence du groupe Gambetta est effectivement un signe très fort, pas seulement symbolique, d’un retour de Grigny, et particulièrement d’un centre-ville qui reste à achever, dans le fonctionnement normal d’un territoire dans notre République. Plus particulièrement encore au sein du Grand Paris et plus globalement encore de la région Ile-de-France, où les richesses sont importantes mais où de nombreux territoires souffrent toujours de ségrégation.

Vous espérez un effet de contagion positive ?

Rien n’est gagné. Il faut attendre que la commercialisation soit terminée. Une bulle de vente ne suffit pas toujours. Il faut redonner confiance à la promotion privée dans un souci de mixité sociale. Une mixité qui réside pour des territoires tels que le nôtre, avant toutes choses, par le fait d’éviter la fuite de nos classes moyennes, qui ne disposent pas d’un parcours résidentiel à Grigny alors qu’elles y sont nées et y sont impliquées… C’est le combat de l’ensemble des territoires comme le nôtre. Retenir ces catégories constitue un gage de stabilité mais aussi d’animation de la vie sociale. Puisque ces gens sont souvent des parents d’élèves impliqués, des responsables associatifs mobilisés.

Vous êtes soucieux de mixité sociale ?

Depuis le lancement de la ZAC Centre-ville, en 1998, nous avons fait en sorte de respecter la règle dite des quatre quarts : une moitié sociale, avec à la fois du logement social classique et du locatif accompagné, et une moitié privée, avec de l’accession sociale et de l’accession libre. Dans les villes comme les nôtres, la question des inégalités scolaires est au cœur du choix résidentiel des acquéreurs de logement. Des personnes quittent le territoire parce que la réussite éducative figure au cœur de leurs stratégies d’acquisition. Le rapport interministériel de 2016, qui met enfin des mots sur les maux de Grigny, avec 50 % des élèves qui sortent du système scolaire sans diplôme et seulement 25 % d’une classe d’âge qui va jusqu’au bac, a abouti à ce que l’Education nationale nous accorde des moyens inédits.

Avec quelles mesures concrètes ?

De façon expérimentale, avec le délégué du gouvernement Vincent Léna, a été mis en œuvre un grand projet éducatif, qui était une des recommandations de la mission interministérielle1, qui a également abouti à la création d’une opération d’intérêt national sur le territoire. Sur le volet éducatif, nous avons servi d’appartement témoin pour la création des cités éducatives, qui figuraient dans le rapport Borloo, et qui vont être portées à la rentrée, parce que ce dispositif a été repris, au niveau interministériel, à la fois par Julien Denormandie au titre de la Politique de la ville et Jean-Michel Blanquer pour l’Education nationale. Avec une idée de continuité éducative. Si je peux résumer la Cité éducative, c’est l’excellence éducative pour le plus grand nombre, dans l’école et hors l’école. Hors l’école, c’est la ville qui opère, avec son tissu associatif : nous créons des parcours culturels, sportifs, qui montent en qualité, pour que l’éducation ne soit plus un motif de départ de cette ville mais bien au contraire d’attractivité.

Le futur centre-ville de Grigny, quartier Cœur de ville – République. © Jgp

La Grande borne. © Jgp

Avec des effectifs supplémentaires  ?

Nous bénéficions de 20 fonctionnaires supplémentaires dépêchés par l’Education nationale, affectés dans le primaire. C’est unique en France.

Vous regrettez que M. Léna, délégué interministériel du gouvernement, n’ait pas été remplacé ?

L’action du délégué du gouvernement a été très positive pour nous. Nous demandions depuis longtemps de bénéficier d’un interlocuteur capable d’assumer les conclusions de la mission Aubouin1. Une fois que tout le monde avait établi le constat de la situation, il fallait passer à l’action. Le plus utile était de traiter la question éducative. L’action de M. Léna a permis de nombreuses avancées. Aujourd’hui, la complexité de Grigny 2 mériterait sans doute quelqu’un qui soit au-dessus de la mêlée, qui soit à la fois le chef d’orchestre mais aussi le maître à penser de la transformation de cette immense copropriété.

La question de la desserte est également décisive ?

Nous bénéficions actuellement, en effet, d’un alignement des astres, entre une amélioration du RER D, et l’arrivée d’un tramway qui a permis aux promoteurs, privés comme publics, de s’intéresser plus fortement à Grigny. Depuis le 9 décembre, des trains partent toutes les 10 minutes aux heures de pointe en direction de Paris, au détriment de la ligne qui longe la Seine. Cela va beaucoup plus vite. Les travaux sont lancés sur le tramway. Nous avons senti que les promoteurs, tels que Gambetta pour Cœur de ville République, à partir du moment où le feu vert était lancé, considéraient autrement Grigny. Ce tramway reliera Evry à Massy. La chance de Grigny est d’être située au centre du triangle formé par Evry, Orly et Massy. A Massy, nous n’étions pas reliés jusqu’à présent. Or c’est aujourd’hui la capitale économique de l’Essonne. Etre connecté à Massy constitue une chance pour les habitants, et peut donner envie à de nouveaux habitants de s’installer à Grigny. En même temps, la ligne 402, dont le terminus est à la Grande Borne et qui va jusqu’à Corbeil, s’améliore également et devient le TZen.

L’église du vieux village. © Jgp

Les lacs de l’Essonne. © Jgp

Quel regard portez-vous sur l’OIN et votre entrée dans GPS, cités dans le rapport interministériel de 2016 comme deux opportunités pour Grigny ?

Comme tous les outils, l’opération d’intérêt national est utile si l’on sait la manier. Nous ne nous inscrivons pas dans une course au label. Il faut savoir adapter cet outil à la réalité du territoire. 90 % de notre territoire est situé en OIN. Sur Grigny 2, l’Orcod-IN représente des moyens et des outils nouveaux. On s’aperçoit d’ailleurs que la loi doit évoluer, car nous sommes confrontés à de nombreux blocages. Mais l’Orcod-IN nous donne les moyens financiers de redressement de la copropriété. L’OIN aménagement est active parce qu’un nouveau partenariat s’est noué avec Grand Paris aménagement, et que l’on a envie de réussir. Un nouveau chapitre de l’aménagement est en train de s’écrire.

Il s’ajoute aux programmes de l’Anru, développés depuis dix ans déjà, notamment à la Grande Borne ?

Entre les deux OIN, le projet de rénovation urbaine de la Grande Borne, initié en 2007 avec l’Anru, commence en effet, plus de dix ans plus tard, à se faire sentir. Ce n’est qu’en septembre dernier que nous avons ouvert la voie de bus à la Grande Borne, qui était le cœur du projet pour que ces 90 ha, avec 11 000 habitants, soient enfin traversés par un transport en commun, le TZen. Cela s’associe à de la requalification d’équipements publics, ainsi qu’à la réhabilitation de 700 logements d’ici la fin de l’année. On aura ainsi clos l’Anru 1, arrivé tardivement, mais qui porte aujourd’hui ses fruits. Les promoteurs, qui viennent visiter, constatent ce changement avec un franchissement ouvert en 2014 qui a contribué à changer l’image de la Grande Borne. Et nous disposons de nouveaux outils pour attaquer la montagne de Grigny 2.

Vous considérez également votre adhésion à Grand Paris Sud comme un élément positif ?

Grigny a réussi à se faire une place pleine et entière dans Grand Paris Sud et Grand Paris Sud a toute sa place à Grigny. Nous sommes main dans la main avec cette intercommunalité qui, de par sa taille et l’ingénierie mise à disposition, nous permet d’accélérer la transformation de la ville. J’insiste beaucoup sur ce point : nous apportons beaucoup à l’agglo, en matière d’ingénierie, d’innovation. Nous avons, par exemple, transféré à Grand Paris Sud nos conservatoires, notre piscine, au titre des équipements culturels et sportifs, dans le cadre de l’harmonisation de nos compétences. Aujourd’hui, en matière sportive, nous avons développé l’académie des sports dans le cadre de la Cité éducative, qui sera déployée dans toutes les villes de GPS. Notre action en matière de lutte contre les enfants qui ne savent pas nager en sortant de la 6e va être regardée de près par les autres communes. Autre exemple d’innovation grignoise, nous adhérons à un réseau culturel européen avec notre conservatoire. L’appel de Grigny a constitué également un accélérateur suivi du rapport Borloo.

Les périmètres des différentes opérations ne sont pas idéaux ?

Jean-Louis Borloo parle des plis complexes de l’administration. On n’échappe pas, naturellement, à des procédures, des visions parfois hors-sol, à des démarches avant tout administrativo-politico-juridiques. La question des périmètres de l’OIN l’illustre, lorsque l’on constate qu’un espace stratégique d’un hectare ne peut être pris en compte entre deux périmètres, celui de l’Anru et celui de l’Orcod, à deux pas de la mairie. Un périmètre pour lequel il revient à la mairie de financer l’acquisition des derniers pavillons qui sera nécessaire à la refonte du groupe scolaire.

Philippe Rio, avec Julien Denormandie. © Jgp

Visite ministérielle à la Grande Borne. © Jgp

Certains estiment que l’Etat devrait aller encore plus loin dans son soutien à votre territoire ?

Au-delà de la péréquation de la part de l’Etat, et de la péréquation entre collectivités, qui ne fonctionne pas assez, nous avons le sentiment que depuis deux ans, on met le paquet sur Grigny. Cela n’avait pas été fait depuis 15 ans, à l’exemple de la ZAC centre-ville, où rien ne s’était passé pendant 10 ans. La crise de 2008 a eu un impact dramatique pour Grigny, compte tenu de l’aversion des promoteurs pour le risque. Je suis donc heureux que GPA soit revenu autour de la table, que nous ayons conventionné, avec les promoteurs, qui ont exprimé leur intention de travailler de nouveau. Au sein de la ZAC Centre-ville, dans le futur quartier Cœur de ville – République, des promesses de vente de terrain ont été signées, avec Batigère, Gambetta ou I3F.

Cela dit, la région lle-de-France ou le département parfois ne se sont pas mis à la hauteur de l’Etat et de ses opérateurs pour accompagner le redécollage de Grigny.

Vous avez des exemples ?

Dans un territoire qui est marqué par la pauvreté, la maison des solidarités du Département quitte le territoire pour s’installer à côté, à Ris-Orangis et Viry-Châtillon. Cela pose quelques questions, alors que nous avons 20 ha de disponible pour l’accueillir. Je regrette également que le Département ne mette pas le paquet dans les collèges, dans le cadre de la Cité éducative. Quant à la région Ile-de-France, son engagement demeure limité sur l’ensemble des dispositifs d’aménagement. Tout cela est un peu poussif. On perd dans l’effet d’entraînement. Il s’agit de faire mieux et un peu plus, pour que, dans tous les champs d’intervention, nous puissions agir plus fortement.

La Grande Borne. © Jgp

Grigny 2. © Jgp

Vous enregistrez également des progrès en matière de santé ?

C’est un point très important. Nous allons ouvrir, en avril prochain, un centre de santé à la Grande Borne, avec une dizaine de médecins : trois généralistes, trois dentistes, un nutritionniste, un gynécologue, un pédiatre. Le rapport Auboin pointait également un déficit en matière de santé mentale, en termes d’accueil en centre médico-psychologique, notamment pour le suivi des jeunes. Le CMPP, installé dans des locaux provisoires, va intégrer ce centre de santé et de solidarité de la Grande Borne, où l’on compte aujourd’hui un médecin généraliste pour 11 000 habitants.

Vous venez, enfin, de signer un pacte financier avec l’Etat ?

Il restait la case des finances locales. Elle a été également cochée le 25 janvier dernier, puisque, dans un conseil municipal extraordinaire, le préfet à l’Egalité des chances est venu avec le directeur général des finances publiques de l’Essonne, assister à l’adoption de notre délibération sur le pacte financier. Nous avons créé les conditions de la résorption du déficit, qui s’élevait à 15 millions d’euros. Nous avons désormais un plan de cinq ans, rigoureux, dans le cadre d’une vision partagée avec l’Etat pour mettre en œuvre la feuille de route « Grigny 2030 ».

En 2016, à la création de l’agglo, dans le cadre du CIN, une annexe grignoise spécifique avait été rédigée, alimentée par le rapport Auboin. Ce pacte budgétaire est adossé à une prospective financière adossée à la feuille de route. Cette trajectoire budgétaire pour les cinq prochaines années nous sort de l’extrême pauvreté budgétaire, stabilise nos ressources et nous permet de mettre en œuvre nos projets : de création d’une police municipale, d’un centre de santé géré par une association, que la ville va soutenir. Nous allons également développer des actions dans le cadre de la Cité éducative, soutenir les associations qui y participent, hors l’école. Tout cela demande de l’argent, le pacte budgétaire le permettra.

En quoi consiste-t-il ?

Ce pacte consiste en deux éléments principaux : nous avons cédé des terrains, de nombreuses propriétés foncières et immobilières, mais cela n’a pas suffi pour annuler notre déficit, que l’Etat nous aide à combler. C’est une victoire politique. Ce n’est pas le FMI ou l’Europe qui est venu imposer des politiques d’austérité. Une augmentation de nos charges à caractère général est prévue, contrôlée, mais pas revue drastiquement à la baisse. Comme Clichy, également en Orcod-IN, nous avons bénéficié, dès 2017 du classement en logement social de nos logements de copropriétés inclus dans une Orcod-In. Cela a un impact sur les dotations de l’Etat, de – 1,5 million supplémentaire, au titre de la DGF et de la DSU en particulier, dont le nombre de logements sociaux constitue un des critères d’attribution.

La moyenne des revenus à Grigny 2 s’élève à 8 800 euros de revenu fiscal par ménage et par an, contre 10 400 à la Grande Borne. Il y a donc bien, dans ces copropriétés, du logement social de fait. L’Etablissement public foncier d’Ile-de-France qui met les bouchées doubles à Grigny, au travers de l’Orcod-IN notamment, nous a racheté par ailleurs certaines de nos réserves foncières.

3 questions à Marianne Louradour, directrice Ile-de-France de la Banque des territoires

Marianne Louradour. © Jgp

– Quelle est la nature de l’intervention de la Banque des territoires à Grigny ?


Marianne Louradour : Nous avons accompagné la ville et l’Etat dans le contrat d’engagements budgétaires et financiers pour réussir Grigny 2030, qui a été signé le 25 janvier 2019, en présence de Julien Denormandie, ministre du Logement et de la Ville et du maire. Ce protocole fixe les objectifs d’une trajectoire financière à horizon 2023 en précisant les engagements de chacun, qui sont exigeants pour tous les partenaires et pour la ville. Grigny présente des indicateurs socio-économiques très dégradés et la situation financière de la commune est, de ce fait, compliquée, alors qu’elle a fait l’objet d’une urbanisation accélérée, passant de 3 000 à 25 000 habitants entre 1968 et 1975, avec la construction de la plus grande copropriété d’Europe (Grigny 2) et des grands ensembles de la Grande Borne, etc. La commune a connu un plan de redressement pluriannuel dès 2003, procédure prolongée sur recommandation de la chambre régionale des comptes, avec un déficit de fonds de roulement important. C’est la raison pour laquelle nous avons donc été appelés par la Ville et par l’Etat, pour étudier ce que nous pouvions faire.

– En quoi consiste votre engagement pour Grigny ?


Nous avons commencé par restructurer la dette et réaménager des prêts, car nous étions le premier banquier de la ville. Nous avons, ce faisant, permis à la commune de dégager de l’autofinancement dans des proportions importantes. Parallèlement, nous avons apporté de la « new money » sur la base des analyses financières de la nouvelle trajectoire financière de la ville dans le cadre du pacte financier. Nous avons également soutenu Grigny dans la réalisation d’études de valorisation de son

patrimoine, pour rechercher quelles pouvaient être ses marges de manœuvre. C’est comme cela que nous avons identifié, avec la ville, des réserves foncières que l’EPF Ile-de-France a rachetées, lui procurant là aussi de nouveaux revenus. L’Etat, qui a signé le pacte budgétaire, a apporté diverses subventions et accru ses dotations.

– Ces actions dépassent le cadre habituel de vos interventions ?


A situation exceptionnelle, moyens exceptionnels…. Nous avons précédemment consacré 12 millions d’euros de financement au finance- ment de la SEM de géothermie. L’introduction de ce réseau de chauffage permet de réduire les charges des copropriétaires. Rappelons aussi que la Banque des territoires intervient à Grigny dans le cadre du PNRU, en tant que financeur des différents bailleurs sociaux et en tant que bailleur social, par le biais de CDC habitat. Nous avons également fait des propositions à la ville de rachat de certaines de ses participations et nous avons rencontré les autres banquiers, pour les engager à nos côtés. C’est donc un ensemble de mesures diverses et complètes que la Banque des territoires a mis à disposition pour rétablir la situation financière d’une ville telle que Grigny, qui elle-même, fait des gros efforts financiers, il faut le souligner. Les partenaires publics, l’Anru et l’Epfif, se sont également fortement mobilisés aux côtés de l’Etat. C’est le sens de la Banque des territoires et de sa signature : « l’intérêt général a choisi sa banque ». Et c’est ce qu’a dit Phi- lippe Rio, lors de la signature du pacte : « A Grigny, vous justifiez votre nom de Banque de territoire. » Oui, nous sommes allés au bout de ce que nous pouvions faire.

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