M. Silly : « On gagne du temps en associant les habitants dès le diagnostic »

Michaël Silly, fondateur de l’agence ​Ville hybride ​et du Club Ville hybride Grand Paris, membre du Conseil des partenaires socioéconomiques de la mission de préfiguration de la métropole du Grand Paris, prône un changement radical dans les processus d’aménagement : implication des habitants et de tous les corps de métiers dès la phase de diagnostic, développement urbain endogène, confrontation des points de vue… tout y est.

Qu’est-­ce que Ville hybride ?

Ville hybride est un concept qui se décline en deux métiers : l’influence à travers le Club Ville hybride Grand Paris, et le métier de « développeur urbain endogène ». J’effectue des missions de développement urbain et économique auprès des maîtres d’ouvrage et des maîtres d’œuvre, depuis la phase de diagnostic jusqu’à la phase d’exploitation des projets. L’idée est de bien comprendre le territoire sur lequel un projet va se développer et de cerner le périmètre réel des pratiques qui s’y développent.

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Le club ville hybride Grand Paris arpente les abords de l’A4. ©Ville hybride

Lors d’une première phase que j’appelle « d’empathie territoriale » je m’immerge pendant plusieurs semaines dans le quartier concerné : j’habite ces territoires dans certains cas, je vais dans les cafés, dans les centres socioculturels, à la rencontre des élus, des salariés, etc. C’est un travail de sociologue. Ensuite, j’entre dans une phase où je cherche à savoir comment le futur projet peut venir combler les manques et faire système. Cela passe par la constitution de groupes, l’organisation de réunions, où on retrouve une très grande hétérogénéité d’usagers (résidents, salariés, personnes marginalisées, retraités, etc.). Ensemble, on essaye de dégager ce qui pourrait faire sens dans le cadre du futur projet.

Quel regard portez­-vous sur l’objectif de construction de 70 000 logements par an en Ile-de-France ? Comment concilier qualité urbaine, ville aimable et densité record ?

Michael Silly

Michaël Silly. © DR

On voit bien qu’on ne pourra plus construire 70 000 logements comme on a pu le faire du temps des grands ensembles. De nombreux acteurs ont l’impression qu’impliquer les habitants en amont du projet équivaut à une perte de temps. Or moi je dis exactement l’inverse. Il existe plusieurs secteurs d’activités (automobile, grande distribution) qui nous montrent qu’on peut penser les projets avec des panels représentatifs d’usagers (étudiants, résidents, etc.). J’ai envie de m’appuyer sur ce type de pratiques, aujourd’hui peu répandues dans le secteur de l’aménagement et de l’urbanisme. Je pense que l’on se trompe si l’on conserve les mêmes processus pour atteindre des objectifs tout aussi ambitieux que pouvaient l’être les grands ensembles dans les années 1950 et 1960. Aujourd’hui, l’usager et sa prise en compte réelle constituent quelque chose de central dans la réussite des projets. Ce que l’on considère comme une perte de temps dans la conception d’un projet, on se rend compte, à l’usage, que c’est du temps de gagné. L’idée est d’associer les habitants dès la phase de diagnostic – et pas seulement en phase de concertation comme on la connaît aujourd’hui, où tout est déjà un peu décidé – pour établir avec eux les objectifs et la stratégie de mise en œuvre.

E​xiste-t-il aujourd’hui des exemples d’implication des habitants dans l’aménagement ?

Il existe un exemple à petite échelle, que l’on pourrait reproduire plus largement, celui de la rénovation de maisons ouvrières des rues Delacroix-Molinet à Boulogne-sur-Mer. Sophie, l’architecte, a habité sur place plus d’un an, parmi les résidents. Elle coordonnait les travaux de rénovation, réalisés par les habitants eux­-mêmes. La réussite était telle que des riverains du futur écoquartier voisin, conçu avec des méthodes de concertation plus classiques, se rendaient dans la « maison de Sophie » pour mieux se faire entendre.

Ville Hybride

Dominique Adenot, maire de Champigny-sur-Marne, décrit les projets d’aménagement de sa commune lors d’une visite de terrain consacrée notamment à la voie de desserte orientale (VDO). ©Ville hybride

Tout est dans l’approche : est-ce que l’on part d’une feuille blanche pour produire un projet et le soumettre aux habitants ? Ou alors, est-­ce que l’on part d’une ville déjà constituée et on voit, avec les usagers, comment on la transforme, quels objectifs on recherche et comment on fait monter en puissance les riverains sur une meilleure connaissance des enjeux et des contraintes des élus, des techniciens et des investisseurs ?

L’aménagement n’échappe pas à une financiarisation qui peut imposer parfois une rentabilité à court terme… Y a-t-il un risque, nonobstant ces évolutions, que l’on aboutisse à des naufrages d’urbanisme ?

J’ai l’impression que l’aspect de la rentabilité à court terme est un mauvais calcul économique. Prenez l’appel à projets Réinventer Paris : les équipes constatent qu’elles font remonter, dans la conception du projet, des parties prenantes locales et des acteurs émergents de l’architecture auxquels elles ne faisaient jamais appel auparavant. Cela leur permet d’accoucher de projets plus ambitieux, pas forcément plus chers, où chacun s’y retrouve : l’investisseur, l’habitant, l’élu, l’aménageur. Je crois sincèrement en ce modèle d’implication en amont des usagers, ainsi que des métiers périphériques (experts en transition énergétique, numérique, etc.).

Le club Ville Hybride Grand Paris alterne dîners des personnalités, conférences et visites de terrain. Ici Gilles Bouvelot (Epfif) et Sophie Boissard, qui dirigeait alors SNCF immobilier.

Le club Ville Hybride Grand Paris alterne dîners des personnalités, conférences et visites de terrain. Ici Gilles Bouvelot (Epfif) et Sophie Boissard, qui dirigeait alors SNCF immobilier.©Ville Hybride

Prenez l’exemple du projet Saint-Gobain, dans le futur quartier Montivry à Ivry-sur-Seine. La Sadev 94 n’a pas hésité à bouleverser les codes de la chaîne immobilière. Le projet a été pensé entre la ville, l’aménageur et le futur utilisateur (Saint-Gobain). Puis les promoteurs sont entrés dans la boucle avec un cahier des charges plus en phase avec les intentions de la ville et les besoins de Saint-Gobain. Résultat, une économie estimée de l’ordre de 15 %. Pour moi, le meilleur sens économique consiste à donner plus de temps aux projets, et ainsi éviter de créer les futures friches que pourraient devenir certains lieux.

L​a Société du Grand Paris tient un discours très large, englobant l’open innovation, la consultation des élus, le développement durable… Quel regard portez-­vous sur ce projet d’ampleur inédite ?

Pour moi, un des atouts que possède la SGP est qu’elle a passé des mois, voire des années, à établir et entretenir un dialogue avec les élus et techniciens territoriaux. Aujourd’hui, elle est en train de bénéficier de cette phase « amont » de dialogue, qui a permis d’établir un rapport de confiance entre les collectivités locales et la SGP. Est-­ce que tout cela est de la cosmétique ? Je ne le crois pas. Aujourd’hui, le nouvel enjeu de la SGP consiste à se concentrer sur la phase opérationnelle et le début des travaux. L’enjeu va être d’associer les riverains dans cette phase de construction. Les réunions que réalise la SGP depuis des années avec les habitants ne sont pas forcément l’outil le plus efficace. Il faudrait davantage rentrer dans les territoires.

Q​uel est le principal enjeu du Grand Paris, selon vous ?

L’hybridation entre les « riches » et les « pauvres » se fait toujours mal… Le taux de chômage en Seine­-Saint-Denis a encore augmenté de 4 %, tandis qu’il continuait de baisser dans les Yvelines, accroissant encore l’écart. La mixité sociale peine un peu à se mettre en place. L’enjeu pour le Grand Paris est d’arriver à réussir cette mixité entre des populations marginalisées, les acteurs de l’innovation au sens large et les investisseurs (un peu sur le mode de Vancouver qui valorise son cosmopolitisme). Si l’on reste dans une approche endogame, où chaque territoire, et la sociologie qui lui correspond, pense son devenir, alors on creusera ces inégalités. C’est un vrai défi : changer la perception qu’ont les territoires privilégiés vis­-à­-vis des territoires les moins privilégiés. Tout simplement parce que c’est dans ces territoires moins privilégiés qu’on est en train d’inventer la ville de demain. Je fais le pari que le nord­-est de Paris sera la ville de demain en termes d’économie productive locale, de rapport à la mobilité, à l’habitat, à la consommation, voire de rapport aux autres.

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