Les appels à projets urbains innovants globalement plébiscités

Aménageurs, constructeurs, promoteurs, architectes louent les vertus d’appels à projets urbains innovants qui réinventent la fabrique de la ville. A quelques bémols près, à l’instar de Michaël Silly (Ville hybride Grand Paris) qui juge pour sa part que l’objectif de prise en compte du contexte n’est pas atteint.

José-Michaël Chenu, président de Rêve de Scènes urbaines :
« Créer des passerelles avec la commande publique classique »

José-Michaël Chenu, président de Rêve de Scènes urbaines. © Jgp

« Les « Réinventer » s’appuient sur les capacités des investisseurs privés a une époque où l’argent public devient de plus en plus rare, souligne José-Michaël Chenu, président du démonstrateur Rêve de scènes urbaine (RSU). Ces appels à projets permettent une accélération de la construction et complètent l’offre de logements qui est produite par ailleurs, selon les méthodes traditionnelles de la commande publique. 80 % des projets d’Inventons la métropole du Grand Paris vont sortir. Cela représente plusieurs milliers de logements en plus, ce qui est considérable », souligne-t-il.

« L’Institut de la ville durable vient de produire une compilation de l’ensemble des outils de la commande publique mobilisable pour construire la ville de demain, poursuit José-Michaël Chenu. Nombre d’entre eux ne sont pas utilisés. Les projets menés en modes coopératifs sont réputés plus complexes. Les maîtres d’ouvrages publics préfèrent encore le plus souvent les procédures classiques, qu’ils estiment moins risquées, plus rassurantes. Ce qui revient à confier les projets à ceux qui y consacrent les montants les plus élevés, ce qui est tout sauf un gage d’innovation. Au contraire, car l’argent investi dans le foncier se soustrait à celui consacré à l‘innovation. Dès lors, se pose la question de savoir comment créer des passerelles entre les projets 100 % privés, du type Réinventer, et la commande publique classique, de type loi MOP, à laquelle les collectivités continuent de recourir majoritairement. »

Pour le président de RSU, « des outils récents existent, tels que la Semop. Mais rares sont celles qui, à l’exemple de La Vallée, à Châtenay-Malabry, sont pilotées par un aménageur privé. Le débat autour de la gare du Nord constitue un bon exemple : Ceetrus est prêt à y investir 600 millions d’euros, et la ville semble aujourd’hui vouloir reprendre la main, pour y consacrer une somme de moitié inférieure, provenant de fonds publics. Il faut trouver un compromis entre ces deux approches. »

Mathieu Descout, directeur général de Novaxia développement :
« Une connaissance fine des usages et des besoins des habitants »

Mathieu Descout, directeur général de Novaxia développement. © Novaxia

« Je porte un regard extrêmement positif sur ces concours. Nous avons concouru sur 25 sites, été 20 fois finalistes et nous avons décroché 6 sites. Avec une recette imparable : de l’analyse urbaine approfondie effectuée en amont résulte une connaissance fine des usages et des besoins des habitants, avec l’assurance accrue que le programme ainsi défini soit in fine un succès commercial. Novaxia applique d’ailleurs le process de ces concours à l’ensemble de ses projets. Et les projets que nous avons gagnés dans le cadre des concours avancent prestement : à Buzenval nous allons démonter la grue, le projet sera livré à l’été 2020 et pour le Cash de Nanterre remporté il y a 6 mois, avec le Crédit Agricole et Icade, nous avançons bien. »

Michaël Silly, gérant associé de l’agence Ville hybride :
« On demande trop à ces concours »

Michaël Silly, gérant associé de l’agence Ville hybride.© Ville hybride

« J’interviens généralement en AMO ou en conseil auprès des collectivités, des aménageurs, des investisseurs. L’idée est de mieux comprendre les spécificités culturelle, historique, sociale et économique des périmètres de projet, et à leurs abords, pour donner du sens aux projets, affiner et hybrider la programmation (permettant au passage d’accroitre les charges foncières), et former les équipes à ces nouvelles méthodes. J’utilise aussi tous mes réseaux du Grand Paris, économique, institutionnel, associatif, artistique, pour hybrider les approches, sensibiliser tous les acteurs aux nouvelles modalités de la fabrique urbaine. Je travaille actuellement aussi bien sur le projet de la ZAC Gagarine à Ivry-sur-Seine, qui n’est pas à proprement parler le résultat d’un APUI, que sur la vulgarisation des Routes du futur-Grand Paris, dont les potentiels de transformation urbaine sont gigantesques. »

« Concernant les APUI, il y a d’abord un malentendu, structurel : comme les projets précédent la gouvernance du Grand Paris, on leur en demande trop. On leur demande de résoudre des enjeux qui se traitent normalement à l’échelle d’un bassin qui oscillent entre le Grand Paris et la Région : les nouvelles modalités du travail, l’économie circulaire, la logistique urbaine, la résorption des îlots de chaleur, l’agriculture urbaine, etc. Tous ces enjeux ne peuvent pas être résolus à la petite échelle. Aussi innovantes que soient les réponses des équipes des APUI. Sans vision partagée à grande échelle par l’ensemble des acteurs public, privé, associatif, de la fabrique urbaine, pas de stratégie claire et encore moins de modalités opérationnelles efficientes, adaptées à leur contexte, par rapport aux enjeux urbains. »

« Les projets se traitent donc actuellement à leur échelle, réduite. Mais, nous n’avons pas, en France, de culture des projets à la petite échelle (en dehors d’acteurs alternatifs ou très innovants, qui sont mal associés aux projets ; il y aurait tant à dire à ce sujet). Les programmes sont trop désincarnés de leur contexte, de leur histoire, de la culture des habitants, de l’ensemble des signaux faibles perceptibles sur chaque site qui sont bien souvent la clé des projets. Les éléments à partir desquels on pourrait tirer le fil d’une programmation plus en phase avec les modes de vie, de montages financiers hybrides entre investisseurs, acteurs publics, et porteurs de petits projets. »

« La tendance est bien souvent de partir des données amont, très techniques, très réglementaires, très financières, et de ne pas comprendre exactement là où l’on est, ce qui se passe, quelles sont les dynamiques à l’œuvre, quelle est l’histoire du lieu, quelles sont les spécificités culturelles du contexte dans lequel on est. On n’a donc pas vraiment de levier. »

« Au sein de groupements, lorsque je demande aux partenaires de dégager le sens du projet, ils vont tout de suite vers la solution, indiquent qu’il faut produire du logement, du développement économique et de l’activité, mais cela ne donne pas le sens du projet. Le sens du projet, c’est comprendre les spécificités du territoire, les demandes non exprimées. La vraie innovation, c’est de mettre autour de la table toutes les parties prenantes du projet, les promoteurs, les élus locaux, les usagers, les acteurs économiques, associatifs, les habitants et tous les porteurs de projets locaux, selon des modalités à réinventer (et les tiroirs en sont remplis). Tant que l’on ne possède pas une vision claire de la façon dont l’ensemble de ces parties-prenantes vivent le territoire, et comment les acteurs structurants la définissent, on n’a une espèce de fossé qui s’installe, une forme d’incompréhension. Résultat : le projet est assez peu compris sur place, trop décalé par rapport aux besoins et aux signaux faibles qui pourraient tant apporter à la finesse programmatique du projet et constituer des effets de levier insoupçonnés en matière de charges foncières. »

« Une autre piste est de former les citoyens à la complexité des projets pour éviter la radicalité stérile, leur permettre de monter en compétences, d’être dans une négociation constructive avec les élus, les services, les investisseurs. Il y a souvent, dans les concertations, une course à la parole le plus radicale possible, qui provoque in fine une sorte d’épuisement des instigateurs de la concertation, qui se disent : tout ça pour ça, tous ces efforts pour s’entendre dire qu’en définitive, le projet ne correspond pas aux attentes de la population. La vraie innovation, c’est de rendre plus poreuses les relations entre les élus, les porteurs d’initiatives et de projets innovants, les investisseurs, les associations et les habitants ressources (ces fameux signaux faibles). »

« Aujourd’hui, il y a une grande étanchéité sociologique et culturelle entre les acteurs, même si beaucoup vous diront le contraire. Chacun reste sur son modèle de représentation des projets. J’interviens actuellement à Berlin où des friches artistiques et culturelles sont adossées à des projets urbains en cours de construction. Ici, les différents acteurs sont tous persuadés que les occupants de ces friches vont contribuer à la définition du projet urbain. Ils partagent une vision commune des projets urbains. Et tout ce petit monde se mélange, s’hybride, adopte les codes des uns et des autres, jusqu’à mieux comprendre leurs enjeux respectifs et tous les bénéfices, de tout ordre, qu’ils peuvent tirer de leurs relations. Adidas crée une base sportive dans une friche, en incorporant de petits porteurs de projets locaux, base sportive qui jouxte une usine de gravats, le long du fleuve la Spree. Esthétiquement c’est magnifique. Les gens en redemandent. Ça crée une émulation gigantesque aux développements de toute sorte. En France, même si l’on doit souligner les efforts très importants pour bouger les lignes, les projets urbains demeurent placés sous le signe du morcellement, et les APUI n’ont pas changé cela. »

Willem Pauwels, directeur de Paris sud aménagement :
« Des vertus indiscutables »

Willem Pauwels, directeur de Paris sud aménagement. © Jgp

« Paris sud aménagement intervient actuellement sur le site d’IMGP à Morangis, dans un programme immobilier mené avec Nexity, réellement innovant, qui mêle logement et agriculture urbaine. Nous sommes également assistant à maîtrise d’ouvrage pour le groupement conduit par Cibex au sein du site lauréat d’IMGP aux Lilas, dans le fort de Romainville, avec une forte dimension d’intérêt général, qui doit, à mon sens, être la règle dans ces AMI. Ces concours présentent pour moi d’indiscutables vertus. Ils ont permis, notamment, de donner un peu plus de sens à de nombreux sites qui n’auraient été sinon que des projets immobiliers. Pour de nombreux acteurs de la ville, le système était centré autour des questions d’aménagement et de promotion. Les promoteurs ont pris davantage conscience que construire la ville ne se résume pas à un programme immobilier, mais à intégrer les futurs usages, l’exploitation, dès la conception des projets. »

« L’autre vertu consiste à permettre à des emprises qui ne trouvaient pas preneurs de bénéficier de projets ambitieux, qui ne se seraient pas réalisés sinon et, partant, de valoriser les territoires concernés. Reste posée la question de savoir si l’ensemble de ces projets, concernant Inventons la métropole du Grand Paris, vont « faire métropole ». S’ils demeuraient des projets isolés, sans logique d’ensemble, la promesse ne serait qu’à moitié tenue. Une des limites de ces projets réside, à mon sens, dans le fait que certains opérateurs retenus dans le cadre des groupements ainsi composés, notamment les start-up engagées pour l’exploitation future des sites, à des titres divers, n’ont pas la même temporalité que les aménageurs ou les promoteurs, et risquent de ne plus être là ou plus avec la même pertinence dans 3, 4, ou 5 ans, qui est la durée d’un projet de ce type. »

Nicolas Laisné, architecte :
« Ces projets donnent tout leur sens au terme d’architecte »

Nicolas Laisné, architecte. © Jgp

« Nous sommes appelés à la table plus tôt, pour dessiner le projet mais aussi pour constituer les groupements, donnant au terme d’architecte tout son sens. Quand un concours est organisé sous conditions d’ambition, cela me plaît. Rien de pire qu’un mot d’ordre initial de discrétion de la part des organisateurs, c’est le plus sûr moyen pour faire un projet fade et il est à mon avis étonnant d’opposer expressivité et intégration. On peut très bien faire des projets étonnants et respectueux. Il faut des gestes architecturaux. Mes projets les plus remarquables ont également été des grands succès commerciaux. Seul bémol, on a parfois une débauche de moyens financiers sur des sites impossibles. »

Michel Gioria, directeur régional Ile-de-France de l’Ademe :
« Des signaux extrêmement positifs »

Michel Gioria, directeur régional de l’Ademe. © Jgp

Le directeur de l’Ademe Ile-de-France porte sur ces programmes un regard extrêmement positif. « Je constate d’abord qu’il s’agit la plupart du temps de reconstruire la ville sur la ville, préférable à l’étalement urbain et au grignotage des terres, argue-t-il. Ces programmes font la part belle à l’autopartage, au covoiturage, aux bornes de recharge, salue-t-il également, constatant que la norme E+C- constitue un objectif fréquemment affiché par les projets nés de ces concours. L’innovation sociale, avec des pièces partagées, des buanderie mutualisées, va également dans le bon sens », note-t-il, soulignant étagement une « vraie volonté d’un traitement exemplaire des déblais et des déchets du BTP ».

Le directeur de l’Ademe Ile-de-France modère son enthousiasme par deux bémols : « si la végétalisation des façades ou des toits-terrasses représente une arme efficace contre les îlots de chaleur et l’effondrement de la biodiversité, elle n’a de sens que si le bâtiment concerné est correctement exposé, isolé, sans quoi ce n’est que du greenwashing ». Même chose pour les mobilités : « un garage à vélo, c’est bien, à condition qu’un réseau de pistes cyclables soit également présent pour permettre aux habitants de s’en servir ».

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