Th. Lajoie : « Les AMI ont apporté un formidable bol d’air »

Pour le directeur général de Grand Paris aménagement, porteur de plusieurs sites proposés à l’AMI Inventons la Métropole du Grand Paris et notamment aménageur du site lauréat de Charenton-Bercy, ces appels à manifestations d’intérêt symbolisent l’avancée d’un urbanisme de projets. Thierry Lajoie souligne l’importance de la négociation et de l’évaluation, contreparties d’une liberté plus grande laissée aux groupements dans la définition des projets. Il décrit une des évolutions du métier d’aménageur, qui doit selon lui être garant de l’activité des rez-de-chaussée et des fonctions écologiques et sociales des bâtiments, notamment sur les toits, « la cinquième façade ».

Quel regard portez-vous sur les appels à projets urbains innovants ?

Ces grands appels à manifestation d’intérêt constituent à mes yeux un formidable bol d’air. C’est une des premières traductions du recul d’un urbanisme de procédures au profit d’un urbanisme de projet, négocié. C’est une manière d’assouplir les règles et les normes, pour permettre à des systèmes coopératifs, plus souples et plus agiles, plus créatifs donc, de venir penser puis fabriquer le projet urbain. Évidemment, c’est une manière moins rigide, moins administrative, moins procédurale, moins réglementaire, moins normative de procéder, ce qui est une bonne chose. On ne peut à la fois affirmer que tout procède des usages, que les usagers futurs doivent être placés au centre de la fabrication du projet urbain, et en même temps concevoir un programme inamovible, choisi par un jury de concours, que l’on va devoir mettre en œuvre sans presque en parler à personne. Ce n’est pas acceptable, et ce n’est d’ailleurs plus accepté. Si l’on souhaite être contextuel, évolutif, à l’écoute, si l’on veut par exemple faire de l’urbanisme transitoire un préalable à un projet urbain intelligent, participatif, coopératif, partagé, approprié, associant l’ensemble des parties prenantes, on ne peut pas rester dans le seul cadre des procédures, des normes et des règles de l’appel d’offres d’antan.

Thierry Lajoie, directeur général de Grand Paris aménagement. © GPA

Vous appréciez les coopérations nouvelles ainsi favorisées ?

Un promoteur immobilier, un bailleur social ou un investisseur commercial,  si compétent soit-il, ne s’unit pas spontanément avec une start-up, une entreprise de l’économie sociale et solidaire, une association d’hébergement, un acteur de l’écologie, de l’agriculture urbaine, de la biodiversité ou du paysage, et il ne le fait pas de la même manière selon qu’il s’inscrit dans une procédure classique, qui fige nécessairement les offres, ou un appel à manifestation d’intérêt, qui ouvre davantage de possibles. Tout cela est donc extrêmement positif, crée une effervescence et un foisonnement de projets et d’opérateurs, y compris nouveaux, très bienvenus.

Certains doutent de la concrétisation d’un nombre important de projets…

Forcément, il y aura toujours un certain nombre d’esprits chagrins, d’esprits chafouins pour déplorer le risque que tous les projets ne se réalisent pas, que certains se dégradent par rapport à l’intention initiale. Ils n’ont pas tort : ’il y aura un taux de chute, peut-être des déceptions par rapport à la promesse initiale, plus importants qu’avec des méthodes d’urbanisme plus habituelles.

Pourquoi ?

La première raison, c’est que dans le cadre des « Réinventer », la promesse au sens marketing du terme est au moins aussi importante que la proposition urbaine. Plus importante en tout cas que dans un projet plus procédural, plus réglementaire, plus normé. Un programme développé dans le cadre de ces AMI constitue en soi une promesse, puisqu’il demande justement la mobilisation d’innovations, de nouveautés, d’assemblages, de services, plus difficiles à mettre en œuvre qu’un programme traditionnel issu d’un concours classique. Autrement dit, les APUI risquent de privilégier un peu trop le geste, voire le geste spectaculaire, par rapport au contexte. Si l’on veut bâtir un objet architectural remarquable, c’est une méthode gagnante. Si l’on attend un projet urbain sensible, c’est plus difficile. Au départ, « Réinventer Paris » n’est d’ailleurs pas un appel à manifestation d’urbanisme, mais architectural. Avec les appels à manifestations d’intérêt qui ont suivi, les « Inventons la métropole du Grand Paris », « Réinventons les sous-sol » ou « Réinventer la Seine », on se situe sur des sites ou des territoires qui dépassent, qui transcendent les objets, un périmètre de fabrication de projet urbain, où le contexte, la composition et la sensibilité urbains importent bien plus que le geste architectural. Il faut donc redoubler d’attention pour que la promesse soit accessible, qu’elle puisse être mise en œuvre, qu’elle ne soit pas irénique.

Ne craignez-vous pas que les cellules mises en place par les collectivités pour veiller au respect de leurs engagements par les porteurs de projet aboutissent à retomber dans une certaine lourdeur administrative ?

De mon point de vue nous avons, en France, une culture de la règle, de la décision, de la communication, mais nous manquons d’une culture de la négociation, de l’appréciation, de l’évaluation. C’est vrai pour les politiques publiques et comme pour des projets publics comme privés. Or, à l’évidence, moins l’on recourt en amont à la règle et à la procédure, plus la négociation et l’évaluation, la correction même, la sanction peut-être, doivent intervenir en aval. C’est inévitable et c’est souhaitable, et le ministre de la Ville et du Logement, Julien Denormandie, inscrit beaucoup des actions de transformation qu’il conduit dans cet esprit. Je suis, par ailleurs, attaché par-dessus tout, à l’idée selon laquelle on doive discuter avec les usagers, parce qu’un programme ne peut être défini à leur profit sans eux, il ne peut donc être pas figé, il doit pouvoir évoluer. Mais si l’on souhaite garantir cette possibilité d’évolution, pour tenir comptes des parties-prenantes, des salariés, des citoyens, des usagers, des entreprises, des habitants, si l’on veut que le projet puisse bouger, alors il est d’autant plus important de l’évaluer puis de l’adapter, dans la durée.

Charenton-Bercy, dont Grand Paris aménagement est l’aménageur, s’inscrit dans cet urbanisme de projet que vous décrivez ?

Charenton-Bercy est un bon exemple d’urbanisme coopératif, de projet, où l’on part du terrain et pas d’un cahier des charges théorique, pour désenclaver et refabriquer un morceau de ville sur lui-même. C’est un bon exemple, parce qu’il s’agit d’une coopération public privé, avec une palette d’outils juridiques à disposition tout à fait intéressante. Avec la collectivité, la ville de Charenton-le-Pont mais aussi l’EPT Paris Est Marne-et-Bois, avec la métropole qui organise l’appel à manifestation d’intérêt IMGP, avec un aménageur public, Grand Paris Aménagement, qui garantit l’opération, avec un candidat au macro-lot, en l’espèce Bouygues immobilier Urbanera, avec des acteurs importants du groupement lauréat comme Le Grand Réservoir, un écosystème se crée où chacun occupe une  place un peu différente de d’habitude, et fait son travail plus en amont, dès la définition du programme, et tout de suite de manière très coopérative avec l’autre. Ensuite, ce site a fait l’objet d’une très large concertation. Une différence entre Charenton-Bercy à Charenton-le-Pont et Bercy Charenton à Paris, c’est que Bercy Charenton est une friche sans habitant, alors que Charenton Bercy est déjà un territoire occupé, constitué, avec 3000 habitants. La co-construction est forcément différente. Le résultat aussi.

Le site de Charenton-Bercy, lauréat d’Inventons la métropole du Grand Paris et aménagé par Grand Paris aménagement. © Jgp

C’est selon vous un exemple pour le Grand Paris ?

C’est selon moi assez nouveau et illustratif, en effet, d’une conception du Grand Paris qui est celle du Grand Paris des projets, qui s’affranchit du Grand Paris institutionnel, celui des périmètres et des compétences, pour progresser. Pour la 1ère fois, par exemple, un ensemble immobilier situé en banlieue parisienne, attirant de nouveaux habitants, va envoyer ses enfants dans une école située dans le 12° arrondissement de Paris. En langage technocratique, cela s’appelle une carte scolaire interacadémique. En d’autres termes, cela signifie que pour la première fois, des habitants du Val-de-Marne relevant de l’académie de Créteil vont être scolarisés au sein de l’académie de Paris, parce que c’est dans ce cas plus logique, du point de vue des distances, des accès, des mobilités et pour les gens. Voilà ce que changent des approches plus ouvertes, moins procédurales.  Et cela veut dire que c’est possible. Au fond, c’est cette succession de possibles que je trouve passionnante dans l’APUI Charenton-Bercy : un site occupé, un projet qui n’est pas issu d’une procédure mais d’un appel à manifestation d’intérêt, des coopérations publics privés, des participations citoyennes, avec un parcours digital qui préfigure le site, un ratio entre la nature et le bâti qui est un bon ratio pour la ville dense du XXIème siècle, 5ha sur 12, une forte mixité des fonctions, des logements libres et sociaux, des commerces, des bureaux, des liaisons, des mobilités douces et de la vie ensemble…

Plus généralement, certains s’inquiètent d’un possible échec de l’aménagement des espaces publics de ces vastes projets, si le modèle économique imaginé au débat défaille…

Il faut prêter une grande attention à cela. Ce risque existe et l’aménageur public en est utilement le garant auprès des collectivités. Il existe presque toujours des réponses. Au-delà même des espaces publics, ce qui est nécessaire à la qualité de la ville aujourd’hui doit être mieux pris en compte. Dominique Alba, la directrice de l’Apur, est par exemple très inspirante quand elle défend qu’un un immeuble doit désormais être systématiquement pensé en trois couches : les rez-de-chaussée actifs, que la puissance publique doit garantir. Le toit, cette 5° façade, écologique, social et citoyen, que des parties prenantes peuvent assurer ; et l’immobilier, entre les deux, plus adaptable et mutable que jamais, que le marché doit mettre en œuvre, mais en intégrant les contraintes et les coûts de son dessous et de son dessus. Comme aménageur public je partage cette vision. Une vision qui pourra évidemment se mettre en œuvre plus facilement via des projets coopératifs souples que par des appels d’offres figés.

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