Débordées, les associations peuvent compter sur une solidarité retrouvée

Les conséquences sociales de la crise sanitaire sont d’ores et déjà présentes, comme le constatent la Fondation Abbé Pierre, les Restos du cœur ou le Secours populaire. Si ces associations craignent une crise sociale qui va durer dans le temps, elles peuvent cependant s’appuyer sur une mobilisation solidaire inespérée.

Au 30 juin 2020, les banques alimentaires ont accueilli 20 à 25 % de bénéficiaires supplémentaires, indique le rapport 2021 sur l’état du mal-logement de la Fondation Abbé Pierre, paru le 1er février dernier. « Témoignant déjà de « l’onde de choc » provoquée par la crise sanitaire, le nombre d’allocataires du RSA a augmenté de près de 10 % durant l’année 2020, passant de 1,9 million à 2,1 millions de personnes, et ce n’est qu’un début puisque l’on attend entre 800 000 et 900 000 chômeurs supplémentaires, dans un pays qui comptait déjà 9,1 millions de pauvres en 2019″, s’alarme le rapport.

Les deux épiceries solidaires d’Agoraé accueillent 350 bénéficiaires. © Jgp

Julien Bayou, candidat écologiste à la présidence du conseil régional échange avec Mariem, l’une des bénévoles d’Agoraé. © Jgp

Les conséquences sociales de la crise sanitaire ne se sont donc pas faites attendre, illustrées par les longues files d’attente de jeunes, patientant dans le froid, pour bénéficier d’un panier repas. C’est notamment le cas devant les épiceries solidaires pour étudiants Agoraé, installées dans le 13e arrondissement et au sein de la résidence universitaire de la rue Francis de Croisset (18e arr.). « Nous comptons 350 bénéficiaires sur les deux épiceries, présente Mariem, une bénévole d’Agoraé. Certains viennent toutes les semaines, d’autres une fois par mois, mais nous avons pris du retard dans les demandes, trop nombreuses… »

Des étudiants en détresse

Le candidat écologiste à la présidence du conseil régional, Julien Bayou, a visité cette épicerie le 25 janvier dernier. Tous les produits, issus de dons ou livrés par la Banque alimentaire, sont disponibles à – 90 % des prix du commerce, « afin de lutter concrètement contre la misère étudiante », signale-t-il. C’est également une manière pour les étudiants de sortir de l’isolement, d’échanger dans cet espace ouvert à tous, dans le respect des mesures barrières.

Ce n’est pas une vie étudiante, confie Anthonin, militant EELV et étudiant à Sciences Po Paris. J’ai des amis qui ont décroché, qui n’ont plus d’argent et sautent un repas ou qui sont en dépression car seuls dans leur 9 m², nous souhaitons simplement étudier correctement.

Implantée depuis 2018, l’épicerie solidaire n’avait jamais connu de tels afflux. « Nous avons encore plus de demandes qu’avant, notamment pendant le premier confinement où nous recevions beaucoup de dossiers, souligne Mariem. Un professeur de Nanterre a redirigé certains de ses étudiants vers nous car l’un d’entre eux avait perdu 10 kg ». La fermeture des bars, restaurants et lieux culturels complique le quotidien des élèves qui ne peuvent plus compter sur les jobs étudiants.

Arrêt des « petits boulots »

Une observation partagée par le président des Restos du cœur de Paris, Antoine Bour. Depuis le premier confinement, les Restos du cœur parisiens ont accueilli dans leurs centres, 40 % de bénéficiaires en plus, un chiffre qui « stagne » depuis le mois de novembre. « Le constat est clair, ce sont essentiellement des personnes qui étaient en limite de la précarité, qui s’en sortaient grâce aux petits boulots mais qui n’ont plus les moyens de faire face étant donné la fin des petits boulots, explique Antoine Bour. C’est une population plutôt jeune et active », poursuit-il. L’association, qui est passée de 50 000 repas distribués par semaine à 80 000, a en outre dû ouvrir deux nouveaux centres « pour pouvoir répondre à la problématique étudiante, une population plus touchée à cause de revenus trop précaires ».

Philippe Portmann, secrétaire général du Secours populaire 93, accueille Stéphane Troussel, président du conseil départemental de Seine-Saint-Denis (à gauche), et le maire de Bobigny, Abdel Sadi (à droite), lors d’une visite dans l’antenne de Bobigny. © Jgp

Les Restos du cœur ont ouvert deux nouveaux centres pour pouvoir répondre à la demande des étudiants. © Jgp

Rien de surprenant pour le président des Restos du cœur de Paris, qui rappelle qu’en cas de crise, ce sont les plus fragiles qui sont touchés en premier. La paupérisation de nouvelles populations, telles que les étudiants, se mesure également au nord de la Capitale, dans les antennes du Secours populaire de Seine-Saint-Denis. « Si on rapporte 2019 et 2020, on est sur 100 % d’augmentation de demandeurs, indique Philippe Portman, secrétaire générale de la fédération départementale du Secours populaire. Il existe des différences selon les territoires, mais nous avons quasiment doublé le nombre de bénéficiaires ».

Une réinsertion plus longue

Si les associations estiment avoir atteint un plateau, étant donné que les populations les plus fragiles « ont déjà été touchées », elles craignent toutefois que ces nouveaux arrivants s’installent durablement dans la précarité. Car si les Restos du Cœur ou le Secours populaire assurent « l’urgence alimentaire », leurs activités culturelles, d’accompagnement ou d’insertion sont au point mort. « S’en sortir et être sur une démarche positive est plus difficile car nous avons dû réduire voire arrêter nos projets d’accompagnement, déplore Antoine Bour. On le fait ponctuellement, au téléphone, mais ce n’est pas pareil, l’accompagnement c’est de l’humain. Les conséquences seront lourdes car les personnes déjà précarisées ne peuvent s’en sortir ».

Le Secours populaire a indiqué en septembre 2020 que près de 600 000 personnes, inconnues de l’association, avaient sollicité une aide alimentaire durant le premier confinement, soit près de la moitié (45 %) de l’ensemble des bénéficiaires de l’association durant cette période. © Jgp

Cours de français ou de soutien au numérique ne sont plus dispensés. Dans son rapport sur le mal-logement, la Fondation Abbé Pierre appelle également à ne pas considérer « la crise sanitaire comme une parenthèse qui pourrait se refermer rapidement avant le retour de jours heureux », étant donné les effets « profonds et durables » de la crise économique. En Seine-Saint-Denis, le Secours populaire a toutefois pu distribuer 300 ordinateurs pour permettre aux lycéens et aux étudiants de suivre leurs cours en ligne.

Mais le soutien doit s’arrêter là. « La crise sanitaire liée à la crise sociale entraînera des conséquences jusqu’en 2022 au moins, s’inquiète Philippe Portman. Nous faisons face à une population qui va être demandeuse d’aide sur une longue période. L’aide alimentaire c’est la porte d’entrée mais on ne se limite pas à ça, ce n’est pas notre projet. Nous, nous voulons faire en sorte que les gens s’autonomisent, qu’ils prennent en charge leur avenir et, sur ces questions-là, on a un boulot monstre à faire ».

Les associations craignent une réinsertion plus longue pour leurs bénéficiaires. © Jgp

700 demandes de bénévolat en attente

Toutefois, une lueur d’espoir se dégage tant bien que mal de ce sombre tableau. « Durant les confinements, nous avons accueilli de nouveaux bénéficiaires mais de nouveaux bénévoles aussi, note le secrétaire général du Secours populaire de Seine-Saint-Denis. C’est une période assez paradoxale de ce point de vue. L’idée qu’il fallait aider les personnes les plus précaires a fait sauter l’inquiétude et a pris le pas sur la peur du virus. C’est éreintant mais cette crise réinvente le projet associatif et nous oblige à être créatif ». A titre d’exemple, 500 bénévoles des Restos du cœur de Paris ont dû se mettre en retrait à cause du Covid-19 mais l’association a pu compter sur le renfort de 1 500 personnes et 700 demandes de bénévolat sont actuellement en attente.

En 2020, les Restos du cœur ont récolté 600 tonnes de denrées alimentaires contre 400 tonnes en 2019. © Jgp

Les deux associations ont également reçu de nombreux dons, d’institutions ou de particuliers, financiers ou en nature, qui leur ont permis de tenir « l’engorgement » du premier confinement. « On a augmenté de 50 % les aliments récoltés, avant la crise, on récoltait 400 tonnes par an, en 2020 on a récupéré 600 tonnes », illustre Antoine Bour. Les Restos ont notamment pu compter sur le soutien d’une vingtaine de restaurateurs parisiens qui leur ont permis de distribuer 2 000 repas chaque soir aux personnes de la rue. Une population, qui comme le relate le rapport de la Fondation Abbé Pierre, a été particulièrement fragilisée.

Une solidarité retrouvée

« On aurait pu penser qu’avec la crise et tout le poids que ça fait peser sur la société, les gens se seraient renfermés sur eux-mêmes : et bien non, la solidarité est bien là, de notre point de vue c’est réconfortant, il y a du répondant de la part des Parisiens, malgré la crise les gens ne pensent pas qu’à eux », se réjouit Antoine Bour. « On tiendra le temps que ça dure, et au-delà s’il le faut, et je pense qu’on aura modifié le sens du Secours populaire français car nous n’avions jamais été confrontés à une telle crise, la solidarité a un sens et on le retrouve aujourd’hui « , indique de son côté Philippe Portman.

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