Rien de ce qui touche à l’histoire de la construction métropolitaine en France depuis un demi-siècle, singulièrement à Paris et à Marseille, n’est étranger à Simon Ronai, géographe et urbaniste, qui porte aujourd’hui sur la décentralisation à la française un regard légèrement désabusé.
Né loin de Paris et de la France, d’une mère polonaise et d’un père viennois… Simon Ronai n’en dira pas plus sur ses origines. Pudique, il passe aussi rapidement sur sa carrière professionnelle, assez simple d’ailleurs à décrire puisqu’il l’a consacrée presque entièrement à Orgeco, le conseil en développement territorial qu’il a intégré en 1972, dont il est devenu directeur en 1982 et pour lequel cet homme d’expérience, qui a dépassé depuis longtemps l’âge de départ à la retraite, consacre encore une partie de son temps. « Je voulais avoir un rapport avec les territoires », explique-t-il pour justifier son départ rapide de l’enseignement, auquel cet agrégé de géographie, ancien élève de Sciences Po et de l’Institut de géographie, a consacré les premières années de sa carrière, au lycée Jacques Decour, au pied de la Butte Montmartre à Paris.

Simon Ronai. © Jgp
Objectif parfaitement atteint, puisque cet homme discret et nuancé, à l’accent successivement chantant et caverneux, a passé sa vie à accompagner les collectivités. Dans l’élaboration de leur stratégie de développement urbain, l’écriture de leur programme local de l’habitat (PLH), de leur plan local d’urbanisme (PLU) ou de leur schéma de cohérence territoriale (Scot). Dans de nombreuses communes communistes, réseau dont Orgeco est proche, mais pas seulement. Certes, il a participé à la rédaction des derniers PLH de Plaine Commune, qui fut longtemps communiste, et connaît Gennevilliers, qui l’est toujours, comme sa poche. Mais il a œuvré partout en France, s’est longtemps occupé des agglomérations lyonnaise, lilloise ou bordelaise, de même que de la préfiguration de la Métropole de Marseille, avec David Mangin… et de celle de Paris, dont il a suivi pas à pas les linéaments.
C’est l’architecte Paul Chemetov qui le recommande à Pierre Mansat, en 2001. Après l’arrivée aux commandes de la Capitale de Bertrand Delanoë, son adjoint (PCF) aux relations avec les communes de banlieue cherche à s’entourer des meilleurs experts pour mettre en œuvre le rapprochement de Paris avec ses voisins que le nouveau maire de Paris souhaite favoriser. Simon Ronai sera l’une des chevilles ouvrières de la préparation des premières rencontres organisées à ce sujet par Paris, dès 2001, à la Maison de la RATP. Il suivra chaque étape de la maturation métropolitaine, incarnée par Paris Métropole puis le Forum métropolitain du Grand Paris, jusqu’à la concrétisation du projet, en 2016, au sein d’une métropole du Grand Paris dont il salue alors l’avènement. Il se montre moins enthousiaste aujourd’hui, déçu de l’entre-deux dans lequel une loi mal ficelée laisse l’institution. « Les textes prévoyaient un transfert de fiscalité entre les Territoires et la Métropole qui n’a jamais eu lieu, pas plus que la convergence des taux d’imposition », relève-t-il, constatant le puissant consensus des maires de la MGP, qui ont réélu leur président Patrick Ollier à l’unanimité, pour le statu quo.
L’héritage d’Antoine Grumbach
« Simon est un homme très attachant, qui cache avec un humour grinçant sa lucidité face aux évolutions du monde et sa ténacité au travail pour en décrypter les causes », dit joliment de lui le président de l’association La Seine n’est pas à vendre, l’ancien architecte-voyer de la Ville de Paris Bernard Landau. Les deux compères, qui ont tous deux pris leurs distances avec le parti il y a bien longtemps, demeurent parmi ces intellectuels passionnés de la question métropolitaine, lui consacrant encore de nombreux travaux, mêlant colloques et publications.
En 2020, dans la revue Métropolitiques, Simon Ronai, qui fut également enseignant en école d’architecture et à Paris 8, constate et déplore le contraste entre l’attractivité de la Capitale et l’échec du projet politique métropolitain. À ses yeux, c’est la démarche aménagiste, décidée d’en haut, qui l’a emporté sur le projet politique d’invention d’un gouvernement métropolitain. En 2023, dans un long texte publié sur le blog de Pierre Mansat, il revient sur 50 ans de politique de la ville. Il y rappelle que, sous des noms changeants, la motivation politique est restée la même depuis cinq décennies – réduire les écarts entre ces quartiers et les autres territoires – pour des effets relativement modestes. En 2024, dans « Faut-il mettre Paris sous cloche ? », sa contribution à l’ouvrage collectif Pour en finir avec le petit Paris (éditions Archicity), il déplace la critique vers la ville-centre, dépliant les justifications, échecs et paradoxes d’une politique de densification par le logement imposée à une Capitale déjà saturée.
Mais celui qui a pris part au début de la précédente décennie à l’aventure de l’Atelier international du Grand Paris (AIGP), dans l’équipe d’Antoine Grumbach, ne sombre pas dans un pessimisme généralisé. Il se félicite, en l’occurrence, que le Grand Paris jusqu’au Havre défendu alors ait porté ses fruits, aujourd’hui incarnés notamment par l’Entente Axe Seine, qui fédère les intercos de la vallée de la Seine, et par le foisonnement de projets qui en découle. Tout n’est pas perdu, donc, aux yeux de cet homme qui confie étonnament qu’il « aurait aimé être préfet », indiquant avoir toujours trouvé chez les représentants de l’État des hommes de grande qualité. Un paradoxe de plus chez cet observateur avisé de la vie politique, un rien désabusé donc, mais pas désespéré.