Les personnes qui vivent dans la rue sont particulièrement vulnérables durant le confinement et les associations, qui traditionnellement veillent sur eux, voient leur manière de travailler bouleversée. Mais, progressivement, une chaîne de solidarité impliquant les ONG, les pouvoirs publics et parfois les entreprises se met en place.
« Le gouvernement a dit qu’il allait trouver des solutions mais, à part la police, je n’en vois pas », raconte FAT, pour fox alpha tango, un sans-abri parisien, ancien technicien aéronautique, qui vit dans la rue depuis dix ans. Les personnes sans domicile fixe sont particulièrement exposées depuis le début de l’épidémie de covid-19 et le confinement d’une partie de la population. Encore plus isolées, elles dépendent d’accueils de jour qui ferment de plus en plus.
Associations, collectivités locales, entreprises et Etat s’organisent cependant pour venir en aide aux plus démunis. En témoigne le ballet d’intervenants qui, bientôt, s’affairent autour de FAT. Tout d’abord, une voiture de police s’arrête devant lui : « Le plan d’Etat pour les SDF est en cours, vous serez informé, ne vous inquiétez pas. On va trouver quelque chose pour vous, on s’occupera de tout le monde », lui assure le fonctionnaire sans masque qui lui distribue un sandwich et une salade de carottes râpées. « Ils sont sympas les flics, mais c’est la première fois qu’ils me donnent à manger », s’étonne l’ancien technicien de 54 ans.

FAT, sans-abri depuis dix ans et ancien technicien aéronautique. © Jgp
Quelques minutes après leur départ, la protection civile vient distribuer des repas, « pour ce soir et demain midi. Nous n’avons pas de duvet aujourd’hui, nous repasserons demain », indique le bénévole, cette fois-ci masqué. Parallèlement, les mises à l’abri débutent. « Ce matin [24 mars], nous avons effectué une opération de mise à l’abri de 700 personnes porte d’Aubervilliers pour les héberger dans des hôtels et des gymnases », indique la préfecture de région.
Dès la semaine dernière, la ville de Paris a en effet mis à disposition 15 gymnases pour renforcer les capacités d’accueil. Quatre sont actuellement ouverts et deux ont accueilli les réfugiés de la Porte d’Aubervilliers. Des recommandations pour isoler les personnes symptomatiques dans les vestiaires ont également été faites. « La vraie difficulté que nous éprouvons avec le confinement, c’est au niveau des bénévoles », fait valoir la mairie de Paris.
Répondre aux besoins vitaux
« Nous avons dû nous réorganiser en interne et monter une cellule de crise car beaucoup de nos agents sont confinés chez eux avec leurs enfants. Cela a nécessité un redéploiement du personnel sur d’autres services », explique le Samu social. Cependant, le 115 fonctionne toujours ainsi que les centres d’hébergement de l’association. Malgré la baisse des effectifs, six maraudes quotidiennes sont effectuées pour « maintenir le lien social avec les sans-abri : il y a moins de passants, moins de distribution alimentaire et ceux qui vivaient de la mendicité n’ont plus rien », poursuit le service d’urgence sociale.
Comme l’indique Dominique Versini, adjointe à la maire de Paris aux solidarités et à la lutte contre l’exclusion, 5 000 repas par jour sont distribués depuis les cantines scolaires de la ville en lien avec l’association Aurore et la direction régionale et interdépartementale de l’hébergement et du logement (Drihl). Les dix restos solidaires municipaux livrent en outre 3 200 repas quotidiens au Samu social.

« Il y a moins de passants, moins de distribution alimentaire et ceux qui vivaient de la mendicité n’ont plus rien », indique le Samu social. © Jgp
« Mardi dernier, certains ne savaient toujours pas ce qu’il se passait. Nous devons informer les personnes qui vivent dans la rue, les réorienter vers les nouveaux lieux de ressources », précise le Samu social. Les sans-abri éprouvent en outre de plus en plus de difficultés à respecter les consignes d’hygiène car beaucoup de toilettes publiques ont fermé, tout comme les bains douches. « L’urgence c’est de répondre aux besoins vitaux », indique une employée du 115. En plus des gymnases, la ville de Paris va également ouvrir la semaine prochaine un accueil de jour au Carreau du temple dont le Samu social sera le gestionnaire. L’association Aurore se chargera de la distribution alimentaire.

Un sans-abris dans le 17e arrondissement de la Capitale. © Jgp
Cette dernière est aussi organisée sur le site des Grands Voisins dans le 14e et à Barbès (18e arr.) tous les jours de 9h30 à 14h avec l’Armée du salut, les Restos du cœur et le diocèse de Paris. La SNCF fournit également des paniers repas et trois sites de distribution devraient prochainement ouvrir. La Caisse d’Epargne Ile-de-France soutient la fondation Abbé Pierre en finançant des chèques restaurant d’une valeur unitaire de 10 euros.
Quant au manque d’effectif, la fabrique des solidarités de la ville de Paris a lancé un appel aux jeunes qui veulent faire du bénévolat auprès des associations. « Depuis la semaine dernière nous avons déjà reçu 800 réponses », indique la municipalité. Une main d’œuvre nécessaire pour les associations, « avec l’épidémie, le rythme s’est clairement accéléré », explique un salarié du Samu social. Ce dernier précise également que si les accueils de jour comme de nuit ferment, c’est pour confiner les résidents à l’intérieur : « Les gens restent dans les centres de jour. »
FAT espère lui aussi trouver rapidement un lieu où se confiner : « L’épidémie ça ne change pas grand-chose pour moi, je suis bien entouré mais il n’ y a pas un chat, tout est fermé, les bars, les restaurants, c’est super triste », dit-il en observant, autour de lui, un respect plus accru des règles de confinement.

« Je suis bien entouré mais il n’ y a pas un chat, tout est fermé, les bars, les restaurants, c’est super triste », explique FAT. © Jgp

Beaucoup de sans-abri n’ont pas encore trouvé de centre d’hébergement. © Jgp
Pour les sans-abri atteints du covid-19, plusieurs centres de « desserrement » sont mis en place dans chaque département de la région. Ces centres sont destinés à accueillir un public sans solution d’hébergement, diagnostiqué ou symptomatique au covid-19, mais dont l’état ne nécessite pas une hospitalisation. Une aide sanitaire et médicale leur y est apportée. A l’heure actuelle, quatre centres franciliens ont été ouverts : à Paris, dans le 14e pour les familles et le 18e pour les hommes isolés, à Nanterre (Hauts-de-Seine) et à Argenteuil (Val d’Oise).
Leur capacité d’accueil est de 231 adultes et 26 personnes ont été orientées dans ces centres à ce jour. Trois nouvelles structures devraient ouvrir d’ici à la fin de la semaine.
Paris : la préfecture de Région ouvre de nouvelles places dans quatre structures
Afin de permettre aux personnes sans-abri de pouvoir être hébergées pendant la période de confinement, le préfet de la région Michel Cadot a, en outre, ouvert de nouvelles places au sein de quatre structures parisiennes :
- le centre Kellerman, géré par l’opérateur Coallia : 398 places ouvertes dont 182 occupées au 24 mars pour un public hommes/femmes/familles.
- le gymnase Pyrénées, géré par l’opérateur France horizon : 60 places ouvertes dont 55 occupées au 24 mars, pour un public de familles.
- le gymnase Marie Paradis, géré par l’opérateur CASVP : 60 places ouvertes dont 31 occupées au 24 mars, pour un public d’hommes isolés.
- le gymnase Courcelles, géré par l’opérateur Adoma : 80 places qui devraient être occupées dans la journée.
Les appels à la solidarité se multiplient avec notamment un appel au don pour les tickets restaurants lancé la semaine dernière par le Samu social qui rappelle que 46 000 personnes sont hébergées dans des hôtels sociaux en Ile-de-France, souvent des familles, qui ne peuvent faire de réserve, « Par ailleurs, un effort financier de 1,7 million d’euros à distribuer sous forme de tickets services a été effectué, permettant aux personnes hébergées à l’hôtel de pouvoir acheter de la nourriture », indique les services de l’Etat.
Le groupe Accor, par la voix de son directeur général Europe Franck Gervais, a annoncé cette semaine la mise à disposition de chambres pour les sans-abri. « Plus de 40 hôtels en France proposent entre 1 000 et 2 000 chambres dont la moitié sont en région parisienne », précise l’hôtelier. 120 chambres sont pour le moment proposées par Accor en Ile-de-France, indique la préfecture. Côté Etat, le parc annuel de 120 000 places d’hébergement est mobilisé auxquelles s’ajoutent les 4 989 places hivernales, dont 2 252 à Paris, qui vont rester ouvertes durant la prolongation de la trêve.
Eric Constantin, directeur régional Ile-de-France de la fondation Abbé Pierre qui a également lancé un appel aux dons pour financer la distribution alimentaire :
– Quelle est la situation des sans-abri depuis le début du confinement et quels problèmes rencontrent-ils?
En cette période de confinement, la consigne est de « Restez chez vous », mais comment fait-on quand on n’a pas de chez soi ? Les personnes sans abri sont donc confrontées à des difficultés supplémentaires face à l’épidémie : où se confiner bien sûr mais aussi comment se nourrir ? Pour ces personnes dont la santé est souvent déjà abîmée par de dures conditions de vie, la situation est dramatique. Comment se nourrir quand les espaces publics, les transports se vident de donneurs de monnaie ou de tickets restos ? Que faire si on tombe malade ? Au-delà des personnes sans abri, il y a les personnes hébergées chez des tiers, hébergées à plusieurs par chambre dans des foyers, en situation de surpeuplement dans leur logement privé parfois dangereux pour leur santé ou leur sécurité. Pour toutes ces personnes, cette période de confinement posent des difficultés supplémentaires.
– Les maraudes peuvent-elles se dérouler dans de bonnes conditions malgré la diminution des effectifs comme s’en est alerté le directeur général de la fondation ?
Après un temps de flottement sur la veille sociale (arrêt de nombreuses distributions alimentaires, fermeture de tous les WC Decaux parisiens…) et des pouvoirs publics qui se taisaient faute de savoir quoi dire en début de semaine dernière, les maraudes (professionnelles, bénévoles et institutionnelles) ont petit à petit repris. Néanmoins, la situation reste compliquée car on constate que les équipes sur le pont chaque jour pour les assurer travaillent avec très peu de matériels de protection adaptés, comme bien d’autres professionnels d’ailleurs. En plus, les associations, qui assurent la veille sociale et les distributions alimentaires font aussi face au manque d’effectifs, salariés et bénévoles, qui gardent leurs enfants, se confinent, ou qui sont aussi touchés par l’épidémie. La réduction voir l’absence de distribution alimentaire restent un problème majeur pour l’Ile-de-France (moins pour Paris). Il est aussi à souligner que, sur certains territoires, les gens à la rue témoignent d’une solidarité accrue du voisinage.
– Les capacités d’accueil sont-elles suffisantes entre les centres d’hébergement, les hôtels et les gymnases de la Ville de Paris?
Pour l’hébergement d’urgence le gouvernement prévoit 3 000 places supplémentaires , principalement en hôtels, partout en France dont la moitié en Ile de France. C’est bien mais on sait que ce ne sera malheureusement pas suffisant. Quelques semaines avant l’épidémie, le 30 janvier dernier, plus de 3 500 personnes avaient été recensées dans les rues de la capitale lors de la nuit de la solidarité. Plus de 5 000 personnes vivent aujourd’hui dans des bidonvilles en Ile-de-France, sur plusieurs territoires, aucune aide ne leur est encore arrivée. Quand on sait que 77% des bidonvilles sont totalement privés d’un accès à l’eau, la propagation du virus va alors être massive si on ne fait rien ou si on agit trop tard. L’ouverture de gymnases n’est pas la meilleure solution, dans ces lieux sommairement aménagés, le simple respect des gestes barrière (comme les mesures de distanciation sociale) pour la protection de tous est difficile.
– Existe-il une coordination entre les associations, les services de l’Etat, les collectivités locales et peut-être les entreprises sur ce sujet?
Là encore, tout dépend des départements et des territoires mais nous devons souligner la très grande mobilisation de l’ensemble des associations pour prendre en compte les besoins criants des personnes en situation de fragilité et/ou d’exclusion. Mais il est sûr que pour agir efficacement, la crise doit se gérer selon une logique de santé publique pour dépasser les cloisonnements entre les autorités compétentes et le traitement différencié selon les structures ou les publics touchés.