Paris 2024 : pourra-t-on vraiment se baigner dans la Seine ?

Anne Hidalgo en a fait l’un des symboles de son volontarisme : en 2024, a-t-elle proposé, certaines épreuves des Jeux olympiques pourront se dérouler dans la Seine à Paris, où les Parisiens pourront, ensuite, se baigner régulièrement. Mais le défi n’est pas simple à relever.

Rendre le bain dans la Seine possible est un vieux rêve qu’avait, en son temps, caressé en vain Jacques Chirac, lorsqu’il était lui-même maire de Paris. La situation pourrait-elle aujourd’hui changer ? Bonne nouvelle : la qualité physicochimique du fleuve (nitrate, ammonium, etc.) s’est beaucoup améliorée ces dernières décennies et est désormais conforme à la directive européenne cadre sur l’eau (DCE) de 2000. Les pollutions industrielles ou venant des stations d’épuration ont en effet été considérablement réduites.

Des enfants se baignent dans le Douro à Porto, Portugal, près du Ponte Dom Luis.© Thomas Demarczyk

Mais cette réglementation vise à garantir une certaine qualité du milieu aquatique, de sa faune et de sa flore. En revanche, elle ne préjuge en rien de la possibilité de se baigner dans le cours d’eau. Cette dernière est encadrée par une autre directive européenne, la directive baignade de 2006. Et c’est là que se situe tout l’enjeu du défi qu’Anne Hidalgo va tenter de relever : car la baignade exige une certaine qualité bactériologique qui n’est, pour l’instant, guère atteinte à Paris. On y compte une trop forte concentration en escherichia coli et en entérocoques, les deux marqueurs utilisés pour suivre la qualité bactériologique des eaux.

Quatre sources principales de contamination

La faute à quatre types de facteurs : les stations d’épuration tout d’abord. En amont direct de Paris, se trouvent la station de Valenton (Val-de-Marne) et celle de Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis). Si elles sont équipées pour respecter les normes de qualité de l’eau, elles ne le sont en revanche pas pour garantir la baignade en sécurité. A elles deux, et par temps sec, elles sont responsables de plus de la moitié des pollutions bactériologiques.

station d'épuration de Valenton

Les stations d’épuration – ici celle de Valenton – ne sont pas équipées pour garantir la baignade en sécurité. © Siaap

Moins importants quantitativement, mais beaucoup plus difficiles à contrer : les mauvais branchements, qui conduisent à des rejets directs d’eaux usées dans le fleuve. De quoi s’agit-il ? En amont de Paris, la plupart des communes sont équipées de deux réseaux distincts : un pour les eaux usées, acheminées vers les stations d’épuration, et l’autre pour les eaux pluviales, qui sont filtrées avant d’être rejetées. Mais les mauvais branchements sont légion : il s’agit parfois d’erreur lors de la construction des pavillons, parfois de raccordements de quartiers entiers au réseau le plus proche qui se révèle être un réseau… d’eau pluviale. Les eaux usées se trouvent alors quasi directement rejetées dans les cours d’eau qu’elles viennent polluer. Le phénomène est important. Mais aucun recensement existe et là se trouve, justement, le problème : comment savoir qui, précisément, est mal branché ?

La pluie, cause de pollution

La pluie n’améliore pas la situation. Les eaux de ruissellement ne sont, en effet, pas très propres, puisqu’elles coulent sur les toits et les chaussées – se chargeant, notamment, de contaminations canines – avant de retrouver rivières et fleuves. Facteur aggravant : à Paris, eaux usées et eaux de pluie circulent ensemble dans un réseau unitaire qui les achemine ensemble en station d’épuration. Problème : lorsque les pluies sont importantes, le débit transporté par le réseau augmente soudainement, provoquant un risque d’engorgement. Pour ne pas provoquer des inondations, le système comprend des « déversoirs d’orage ». Autrement dit des exutoires, les eaux – usées et de pluie – étant directement déversées dans la Seine. Avec comme résultat des pics de contamination bactériologique…

Quatrième et dernière cause de contamination : les bateaux-habitations dont la plupart déversent directement leurs eaux usées dans le fleuve. « On en dénombre 1 000 sur la Seine dont 400 sur Paris », explique Célia Blauel, adjointe à la maire de Paris au développement durable, au climat, à l’eau et aux canaux.

Une task force mobilisée

Une fois le constat dressé, encore faut-il déterminer comment contrer cette pollution et rendre la Seine propre à la baignade d’ici à 2024. L’an dernier a été mis en place un « comité Seine », qui rassemble les services de l’Etat, la mairie de Paris, des communes portuaires (Vitry, Gennevilliers), des conseils départementaux de petite couronne, l’Agence de l’eau Seine Normandie, l’Agence régionale de santé et des établissements publics (Ports de Paris, Voies navigables de France). « Quatre comités techniques ont été constitués pour traiter chacune des principales sources de pollution », explique Célia Blauel : un groupe assainissement, piloté par le Siaap (Syndicat interdépartemental d’assainissement des eaux francilien), un groupe mauvais branchement, dirigé par le conseil départemental du Val-de-Marne, un groupe « pluvial » (conseil départemental de la Seine-Saint-Denis) et un groupe en charge des bateaux, piloté par Voies navigables de France.

Jacques Olivier, directeur général du Siaap

Jacques Olivier, directeur général du Siaap.

Techniquement, les remèdes sont connus. Les stations d’épuration peuvent éliminer les contaminants bactériologiques par UV, par ozonation, par membrane ou via l’injection de biocides. L’usine de Marne aval (Noisy), construite en 2010, est déjà équipée d’un traitement via UV, mais qui n’est pour l’heure pas utilisé. « Le remettre en fonction cependant nécessiterait des frais limités », précise Jacques Olivier, directeur général du Siaap.

Pour Valenton, le syndicat étudie les différentes alternatives. L’ozonation et l’ultrafiltration sur membrane présentent l’inconvénient de coûts d’investissement et de coûts d’exploitation élevés, car ces équipements fonctionneraient toute l’année. Ce qui n’est pas le cas des UV que l’on peut utiliser uniquement en période de baignade. Le coût est estimé à environ 40-50 millions d’euros en investissement et de 1,5 à 2,5 millions d’euros en fonctionnement. L’injection de produits biocides est moins coûteuse (environ de 3 à 5 millions d’euros d’investissement, de 2,5 à 4 millions d’euros en fonctionnement) mais nécessite des autorisations et des études pour évaluer les éventuels effets de ces produits sur l’environnement. Le Siaap va donc construire un pilote industriel, qui devrait être opérationnel l’an prochain, pour tester cette technique. Dans tous les cas, l’Agence de l’eau Seine Normandie peut cofinancer l’investissement.

usine de Marne aval

L’usine de Marne aval (Noisy) est équipée d’un traitement via UV, mais qui n’est pour l’heure pas utilisé.

Les mauvais branchements constituent un problème plus ardu. Les repérer n’est pas toujours aisé, et nécessite un travail de fourmi de la part des territoires. Les travaux ne sont pas, non plus, toujours évidents à réaliser, même si l’agence de l’eau Seine Normandie peut, là encore, contribuer à les financer. « C’est un travail dans la dentelle », constate Célia Blauel. Pourra-t-il être achevé d’ici à 2024 ? Certains en doutent.

Enfin, il faut « gérer » la pluie. « La meilleure solution, explique Amélie Renaud, directrice territoriale Paris et petite couronne de l’Agence de l’Eau Seine-Normandie, est de la gérer là où elle tombe. » Autrement dit, en « désimperméabilisant » la Capitale, en multipliant les toitures végétalisées, les espaces verts, les noues, les parcs. Cela ne coûte pas nécessairement très cher, répond à une demande croissante de nature en ville, mais la tâche est horriblement longue !  « On estime qu’il faudrait transformer 1/8e du linéaire de voirie en au moins 100 km de noues pour infiltrer efficacement l’eau et réduire aussi, par là même, le risque d’inondation », explique Célia Blauel.

Nouveaux bassins de stockage

La deuxième solution est de construire de nouveaux bassins de stockage, de plusieurs dizaines de milliers de m3, qui permettent de retenir une partie des eaux de pluie afin de limiter l’usage des déversoirs d’orage. « Il existe déjà huit bassins et quatre tunnels réservoir capables de stocker environ 900 000 m3 d’eau de pluie », explique Jacques Olivier. L’un se trouve par exemple sous le Stade de France et deux grands ouvrages à Ivry-Masséna. Cette eau est ensuite acheminée, par temps sec, vers les usines d’épuration. Mais cela ne suffit pas. Faut-il construire d’autres ouvrages ? Le Siaap a, dans ses cartons, un projet de doublement du réseau d’assainissement vers l’usine de Valenton, doublement qui sera sans doute nécessaire à terme. « Il pourrait aussi, dans une période transitoire, servir de stockage à l’eau de pluie », explique Jacques Olivier. Sa construction éventuelle nécessitant trois à quatre années de travaux, une décision doit donc être prise sous deux ans environ pour être prêt d’ici à 2024.

Enfin, l’on peut également remonter un peu le seuil du débit acceptable dans les réseaux, pour réduire le recours aux déversoirs. Autrement dit, retarder l’utilisation des déversoirs d’orage, les premiers déversements étant, bien évidemment, les plus contaminants puisque les canalisations contiennent alors plus d’eaux usées que d’eaux fluviales

Pour faciliter les choix, le Siaap travaille à la mise au point d’un modèle, construit à partir de toutes les données disponibles sur les temps de pluie et leurs conséquences bactériologiques sur la Seine et la Marne. Il devrait être opérationnel en fin d’année et permettra de tester différentes alternatives et différents scenarii.

Un coût inconnu

Quant aux bateaux, une étude est en cours pour savoir s’il vaut mieux construire des systèmes d’assainissement sur les quais ou plutôt organiser une collecte par bateau. Lors de la prochaine réunion du comité Seine en septembre 2017, les quatre axes du plan d’action devraient être encore affinés pour mettre en place un plan d’action chiffré et entrer ensuite en phase opérationnelle.

Pour l’instant, aucune évaluation budgétaire globale n’est encore officielle. La tâche se chiffre cependant sans doute en centaines de millions d’euros, estime Marc Laimé, consultant spécialisé dans le domaine de l’eau, qui juge l’échéance de 2024 irréaliste, notamment en raison du nombre de mauvais branchements. « Mieux vaudrait organiser les Jeux plus en amont, dans les environs de Meaux », estime-t-il. Célia Blauel est plus optimiste : « les acteurs se mobilisent, la compétence est au rendez-vous, tout comme l’envie d’y aller. 2024 est une échéance tenable », estime-t-elle.

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