Alors que le préfet de la région Île-de-France vient de déclencher le plan grand froid à Paris, Ian Brossat, sénateur de Paris du groupe communiste républicain citoyen écologiste – Kanaky (CRCE-K), dénonce l’insuffisance structurelle des places d’hébergement d’urgence dans la capitale et appelle à la réquisition de bâtiments vacants, à commencer par ceux de l’État.
Le préfet de région vient de déclencher le plan grand froid. Quelle est votre réaction ?
Il était temps. Ce qui me frappe, au-delà de la responsabilité de la préfecture, c’est le silence du gouvernement et notamment du ministre du Logement, qui n’a pas eu un mot depuis le début de cette vague de froid. On finit par se demander si le gouvernement prend au sérieux la question du sans-abrisme. Ce plan emporte des conséquences essentielles : l’ouverture de nouvelles places d’hébergement, la multiplication des maraudes, l’extension des horaires des accueils de jour. C’est primordial dans un département comme Paris, pour deux raisons. D’abord parce que les températures sont extrêmement basses et que cette situation météorologique risque de s’ancrer dans la durée. Ensuite parce que Paris compte un grand nombre de personnes à la rue : la dernière nuit de la solidarité, il y a un peu moins d’un an, a dénombré 3 507 personnes dormant dehors tous les soirs. Des hommes, des femmes, des enfants. Personne ne peut accepter que par des températures pareilles, des gens dorment dehors. Les laisser sans proposition d’hébergement, c’est les exposer à une mort possible. Il y a donc une nécessité absolue à augmenter le nombre de places d’hébergement, qui est aujourd’hui insuffisant.
Vous appelez à la réquisition de logements vacants depuis plus de cinq ans. Comment cela se déroulerait-il concrètement ?
Personne ne peut accepter qu’on ait d’un côté des bâtiments vides, parfois depuis des années, et de l’autre des personnes qui dorment dehors. La ville de Paris a fait le choix, depuis plusieurs années, d’utiliser systématiquement ces bâtiments vacants et de les proposer à l’État, à la préfecture, pour faire de l’hébergement d’urgence. Je dis deux choses. Premièrement, l’État doit faire de même sur son propre patrimoine. Il n’est pas concevable, par exemple, que l’hôpital du Val-de-Grâce soit vide depuis plusieurs années et le reste dans les années qui viennent, puisque le nouveau projet qui doit sortir de terre n’est pas pour tout de suite. L’État doit commencer par balayer devant sa porte et mobiliser ses propres bâtiments vacants pour faire de l’hébergement d’urgence. Par ailleurs, oui, dans le patrimoine privé, la loi permettrait de réquisitionner des bâtiments identifiés comme vides. Jacques Chirac l’avait fait quand il était président de la République, et il n’était pourtant pas un dangereux gauchiste. C’est évidemment plus simple à faire sur des bâtiments que sur des logements dans le diffus. Mais quand des bâtiments vides, même privés, sont identifiés, la loi permet de faire usage du droit de réquisition. Dans un contexte où on manque à ce point de places d’hébergement, c’est une nécessité absolue.
Le député Michel Barnier a dénoncé la « prise en otage » des associations sportives consécutive à la réquisition du gymnase des Patriarches. Que lui répondez-vous ?
C’est monstrueux. On parle de jeunes vulnérables qui étaient à la rue depuis des semaines. L’État, en lien avec la ville de Paris, a fini par réquisitionner ce gymnase. Voir un ancien Premier ministre, désormais député de la circonscription, se rendre devant un gymnase pour protester contre sa réquisition à des fins d’hébergement est profondément choquant. C’est par ailleurs ridicule, parce qu’il renvoie la faute à la ville de Paris alors même que c’est une responsabilité de l’État et du gouvernement qu’il soutient par ailleurs. Tout ça, d’un point de vue politique, n’a aucun sens. Mais surtout, sur un plan plus fondamental, ce qui devrait nous indigner, c’est que des personnes dorment dehors, pas qu’on les héberge. On a là une forme d’inversion des valeurs extrêmement inquiétante. Il y a encore quelques années, tout le monde, de gauche comme de droite, aurait trouvé normal qu’on mette à l’abri des personnes à la rue à quelques jours de Noël. Manifestement, pour Michel Barnier et pour une partie de la droite parisienne, ces valeurs humanistes sont devenues une langue étrangère.
Au-delà de l’urgence, vous appelez aussi à un rééquilibrage territorial des places d’hébergement à Paris ?
Il y a un déséquilibre géographique à Paris, y compris à l’intérieur de Paris, qui est extrêmement net. L’essentiel des places d’hébergement d’urgence sont situées dans le nord-est parisien. Je suis issu du 18ᵉ arrondissement, qui en compte beaucoup. Ce n’est pas normal. Tous les arrondissements doivent contribuer à la solidarité. Il n’est pas normal qu’il n’y ait pas un seul centre d’hébergement d’urgence dans le 7ᵉ arrondissement. Nous sommes parvenus à en faire dans le 16ᵉ : il y en a un qui est toujours là, en lisière du bois de Boulogne, qui a ouvert en 2016. Si ça a été possible dans le 16ᵉ, ça doit être possible dans le 7ᵉ aussi, malgré la mauvaise volonté de la maire d’arrondissement. Il n’y a pas de territoire interdit à la solidarité. Le centre et l’ouest parisien doivent aussi être sollicités.
