À l’occasion de la 500ᵉ newsletter d’Enlarge your Paris, qui paraît ce vendredi 31 octobre, son cofondateur Vianney Delourme revient sur la genèse et l’évolution d’un média qui a fait de l’extra-muros un territoire de découverte et d’émancipation. Né d’un blog associatif en 2013, Enlarge your Paris s’est imposé comme un guide culturel et sensible du Grand Paris, entre randonnées, cartes participatives et chroniques sur un territoire en pleine métamorphose.
Comment est né Enlarge your Paris ?
Nous venions d’un collectif de journalistes travaillant pour des médias nationaux, donc parisiens, mais vivant tous en banlieue. Et nous en avions assez de la manière dont ce territoire était raconté : à travers le mépris, les clichés ou la simple ignorance. En 2013, le « Grand Paris » était encore un concept technocratique. On parlait d’un futur métro, sans savoir très bien de quoi il s’agissait. Nous avons voulu dire : « Regardez autrement. » Pas pour repeindre la banlieue en rose, mais pour contester ce regard condescendant de l’intra-muros sur l’extra-muros. D’où notre ligne éditoriale : extra-muros, extraordinaire.
Au départ, c’était un blog associatif. Nous envoyions notre première newsletter à 150 personnes, surtout nos cousins et amis. Douze ans plus tard, nous en sommes à 75 000 abonnés et une communauté fidèle qui nous lit chaque semaine. Ce n’est plus un spam de copains, c’est un média reconnu, avec une équipe, des journalistes, un photographe, un secrétaire de rédaction, une community manager… et la même envie : élargir l’imaginaire francilien.
D’où vient ce nom, à la fois ironique et ambitieux ?
Il dit exactement notre projet : élargir Paris. Pas l’agrandir administrativement, mais mentalement. Nous avons commencé par vider la carte du centre pour ne garder que la périphérie. Paris, c’est trop connu, trop fort : il fallait le sortir du champ pour mettre en lumière ce qui est autour. Nous avons donc dessiné une carte en forme de donut : un Grand Paris évidé du centre. C’était radical, mais nécessaire pour faire exister ce qu’on ne voyait jamais.
Cette démarche, nous l’avons menée avec la conviction qu’il existe, autour de Paris, une vie culturelle, artistique et gastronomique aussi riche qu’à l’intérieur du périphérique. Des concerts, des festivals, des bouis-bouis formidables, des forêts et des fleuve : tout un monde à redécouvrir.
Quelle est aujourd’hui votre ligne éditoriale ?
Nous ne cherchons pas l’exhaustivité : notre objectif est la surprise. Chaque semaine, nous racontons des lieux, des personnes, des histoires qui élargissent le regard. Dans notre 500ᵉ newsletter, par exemple, nous explorons « les joyaux de la grande couronne » : les traces du patrimoine royal en dehors du Louvre, de Saint-Denis à Fontainebleau. Car notre région, c’est aussi 35 % de forêts publiques et 40 % de terres agricoles ! Il faut se souvenir que l’Île-de-France reste un territoire rural et paysager, et que ce contraste entre ville dense et campagne proche fait sa singularité.
Les randonnées urbaines sont devenues une autre facette de votre média. Comment sont-elles nées ?
Elles sont apparues naturellement. En 2014-2015, la carte du Grand Paris Express a été publiée : une révolution. Ces futures lignes, c’était notre ligne éditoriale pour vingt-cinq ans ! Nous avons voulu les parcourir à pied, avant même qu’elles n’existent, pour comprendre ce qu’elles allaient transformer.
Nous avons alors rencontré le journaliste Guy-Pierre Chomette, auteur du Piéton du Grand Paris Express, (avec le photographe Valerio Vincenzo) qui avait eu cette intuition magnifique : marcher sur les lignes d’un métro imaginaire. Nous avons repris le flambeau, mais collectivement, en embarquant nos lecteurs. Avec le soutien de la Société des grands projets, (ex-Société du Grand Paris), de l’Apur, nous avons organisé des centaines de marches. Des milliers de participants ont pu coller sur des cartes leurs « coups de cœur », leurs irritations, leurs découvertes. C’était une manière sensible et démocratique de faire émerger la géographie du futur.
Vous avez aussi collaboré avec la SNCF et Transilien ?
Oui, notamment au moment du déconfinement. Nous avions tous besoin d’air, mais pas forcément de voiture. Nous avons alors créé une carte des forêts accessibles avec le pass Navigo : Fontainebleau, Meudon, Montmorency… Elle a été téléchargée 400 000 fois ! Ce succès a confirmé qu’il existait un besoin de redécouvrir notre environnement proche.
Depuis, nous sommes partenaires de Transilien pour l’opération « C’est pas loin en train », qui promeut le tourisme de proximité. Nous racontons que les Franciliens sont des excursionnistes chez eux. À 20 minutes de RER, on peut se retrouver dans une clairière ou au bord d’une rivière. C’est aussi cela, le Grand Paris : un territoire habitable et respirable.
Ces marches sont aussi des temps de connaissance et d’échanges ?
Exactement. Nous faisons intervenir des urbanistes, des historiens, des naturalistes, des élus, parfois des chefs cuisiniers. Le temps long de la marche permet de vraies conversations. Nous en tirons ensuite des cartes, des carnets, des articles. Par exemple, le cycle « Du Grand Paris au Havre [Seine-Maritime] », mené avec la métropole du Grand Paris, celles de Rouen et du Havre, a rassemblé plus de cent marcheurs à chaque étape. Cinq jours de traversée, de Giverny [Eure] à l’estuaire, pour redécouvrir les paysages de Monet. Ces moments produisent des récits, mais aussi des liens entre habitants, institutions et territoires.
Comment se finance un média indépendant comme le vôtre ?
C’est une question essentielle. Nos newsletters sont gratuites, nos randonnées aussi. Nous avons une régie publicitaire classique, mais elle ne suffit pas à faire vivre l’équipe. C’est pourquoi nous avons développé une agence d’assistance à maîtrise d’usage et d’accompagnement de projets. Nous mettons notre expertise du territoire au service d’acteurs publics et privés : collectivités, bailleurs, entreprises, établissements culturels.
Actuellement, nous travaillons avec la Banque des Territoires sur la notion de « paysage santé », en partenariat avec le CNRS, l’Institut Paris Région et l’ARS. L’idée : comprendre comment le contact avec la nature influence la santé mentale et comment l’urbanisme peut en tenir compte. Nous produisons aussi des études, des protocoles, des notes pour ces acteurs. C’est une manière de prolonger notre travail journalistique : observer, raconter et contribuer.
Vous évoquez souvent un “imaginaire du Grand Paris”. Quel regard portez-vous sur sa réalité actuelle ?
Le Grand Paris n’est plus une idée : c’est une réalité vécue. Même si personne ne se dit encore « grand-parisien », les habitants le sont déjà, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Le prolongement de la ligne 14, la création de la 15, la fin du dézonage du pass Navigo… tout cela a tissé un territoire continu.
Institutionnellement, la métropole du Grand Paris s’est installée dans le paysage. Elle est inachevée, mais elle est encore jeune, et elle existe. Et puis, la région Île-de-France a fini de s’émanciper de la tutelle de l’État, notamment à travers Île-de-France Mobilités, qui est centrale, vitale, pour notre territoire. Bref, nous sortons d’une longue adolescence territoriale. Ce qui se joue, c’est une forme de maturité politique et culturelle du Grand Paris et de l’Île-de-France, en même temps que se déploie le GPE. C’est passionnant à observer
Comment voyez-vous la suite ?
D’abord, atteindre la 1 000ᵉ newsletter ! Nous préparons une refonte complète du site. Nous voulons aussi repenser notre manière de raconter le territoire à l’heure de l’intelligence artificielle et de la mutation économique des médias.
Mais surtout, nous entrons dans une nouvelle ère pour la métropole : après quinze ans d’investissements colossaux, publics et privés, l’heure est à l’usage, à la réappropriation. Les habitants vont pouvoir expérimenter un Grand Paris tangible, une région Île-de-France connectée, plus verte, plus proche. Notre rôle, c’est d’en être le témoin, le guide et le chroniqueur.
Pour finir, un ou deux lieux à découvrir ce week-end ?
Je vous dirai simplement : abonnez-vous ! (sourire) Vendredi, nous publierons nos « coups de cœur » : les adresses favorites de toute la rédaction, de nos journalistes aux chasseurs de coquilles. Restaurants, balades, musées, coins de nature où perdre les enfants… Ce sera notre guide de survie pour 2026. Et je vous promets : si vous le gardez, vous ne vous ennuierez pas.

Présentation du Guide des Grands Parisiens, aux Magasins généraux de Pantin, siège de BETC, le 7 février 2018. © Jgp

Enlarge your Paris avait invité ses lecteurs, dimanche 16 septembre 2018, à suivre un troupeau de moutons du parc Georges Valbon de La Courneuve à la ferme urbaine de Saint-Denis, en passant par la Cité des sciences et de l’industrie de la Villette. © Jgp

Une cinquantaine de randonneurs ont suivi les guides d’Enlarge your Paris et leurs invités exceptionnels dimanche 8 septembre 2019 pour un parcours le long du futur tracé d’Eole, entre Mantes-la-Jolie et Les Mureaux (Yvelines). © Jgp


