Transmission : « Savoir passer le relais est essentiel pour faire vivre notre territoire »

Alors que le nombre d’entreprises artisanales en Ile-de-France a augmenté de 15 % entre 2023-2025, le nombre d’entreprises artisanales dont le dirigeant a plus de 60 ans a augmenté de 35 %. Derrière ce chiffre : des milliers de savoir-faire en suspens, des territoires qui pourraient perdre des repères économiques majeurs, et une vitalité entrepreneuriale affaiblie si rien n’est fait. C’est ce que rappelle Francis Bussière, président de la Chambre de métiers et de l’artisanat d’Ile-de-France, dans cette tribune sur la reprise d’entreprises artisanales dans la région Capitale.

Avec 348 000 entreprises artisanales, plus de 300 000 salariés et un chiffre d’affaires annuel de 42 milliards d’euros (1), l’artisanat est au cœur de la vitalité économique et sociale de l’Ile-de-France. Un patrimoine et un dynamisme aujourd’hui menacés par un phénomène silencieux et pourtant bien réel : la difficulté à transmettre. Entre 2023 et 2025, les chiffres montrent que le nombre d’entreprises artisanales a progressé de 15 %, tandis que celui des entreprises dont le dirigeant a plus de 60 ans a bondi de 35 % (2). Derrière cette accélération, ce sont des milliers d’emplois qui sont compromis avec, à la clef, un probable affaiblissement du tissu économique francilien si rien n’est fait.

Francis Bussière, président de la CMA Ile-de-France. © DR

Des enjeux multiples pour le tissu local

On a souvent perçu la transmission d’entreprise comme un sujet concernant uniquement les cédants et les repreneurs. Or, elle engage tout un territoire. Chaque entreprise artisanale qui disparaît fragilise les filières de production locales, amenuise la diversité de l’offre faite aux Franciliens et contribue à la vacance commerciale. Savoir transmettre est donc un levier de maintien, voire de développement de la valeur ajoutée produite à l’échelle de la région. Par ailleurs, il serait bon de rappeler que les entreprises artisanales sont pourvoyeuses d’emplois non délocalisables. Qu’il s’agisse de réparer, fabriquer ou installer, ces activités nécessitent une présence physique et un lien de proximité avec leurs clients. En outre, ces mêmes entreprises forment des jeunes en apprentissage et jouent un rôle essentiel dans leur insertion professionnelle, participant elles aussi au dynamisme de l’emploi local et à la cohésion sociale. Rappelons aussi que de nombreux métiers artisanaux, parfois rares et séculaires, portent des savoir-faire souvent avec une identité locale forte. Perdre ces entreprises, c’est donc aussi perdre une part du patrimoine vivant de l’Ile-de-France. Enfin, l’enjeu environnemental de la transmission doit être souligné : relocaliser et maintenir des activités artisanales en ville soutient la réduction des flux logistiques et renforce les circuits courts dans une logique d’écoresponsabilité dont se saisissent de nombreux Franciliens en lien avec les évolutions des usages.

Un relais capital pour l’avenir

Analysé sous le seul prisme des cédants et repreneurs, l’enjeu de la transmission se révèle lui aussi crucial. Car transmettre une entreprise artisanale ne se limite pas à céder un outil de production ou un fonds de commerce. C’est aussi faire perdurer un modèle économique, préserver une clientèle fidèle, maintenir une équipe soudée et perpétuer une culture d’entreprise forgée au fil des années. Pour autant, dans la réalité, beaucoup d’artisans voient la cession comme une fin, un renoncement, et repoussent d’autant son échéance. Conséquence, le sujet est souvent abordé trop tardivement, souvent à l’approche de la retraite. Or, pour être menée à bien, la cession doit être considérée comme un vrai projet d’entreprise. Et qui dit en faire un projet d’entreprise dit y consacrer une vision, du temps et des moyens. A cet égard, le projet doit embarquer l’ensemble des parties prenantes – les équipes, clients, fournisseurs – et être initié dans les cinq à dix ans avant le passage de relais effectif.

La transmission est rendue d’autant plus difficile que la création d’entreprise reste souvent perçue comme la voie noble de l’entrepreneuriat. Une voie valorisée, survalorisée et surmédiatisée, notamment auprès de la jeune génération. Dans les faits, peu de parcours d’orientation évoquent la reprise d’une entreprise artisanale comme une option professionnelle à part entière. Or, reprendre c’est aussi entreprendre. Et parfois entreprendre plus facilement puisque l’organisation existe, le fonds de clientèle est établi et la rentabilité immédiate peut offrir une entrée plus rapide et plus sécurisée dans le monde entrepreneurial pour celles et ceux qui souhaiteraient se lancer dans l’aventure.

Lever les freins et intensifier les initiatives

En Ile-de-France, 50 000 entreprises artisanales franciliennes sont dirigées par des chefs d’entreprise de plus de 60 ans et 33 000 ont plus de 10 ans d’existence. En croisant ces critères avec d’autres indicateurs comme la présence d’un bail commercial, une clientèle fidèle ou l’emploi de salariés, on identifie, en 2025, sur l’ensemble du territoire plus de 12 000 entreprises artisanales dites « stratégiques à transmettre » (2). Le passage de relais se heurte toutefois à plusieurs obstacles. Au-delà des freins culturels vus ci-dessus, auxquels nous pourrions en ajouter d’autres, notamment dans les entreprises familiales où des tensions entre générations peuvent parfois complexifier le processus, la transmission est souvent rendue ardue du point de vue opérationnel. La mise en relation entre cédants et repreneurs reste en effet perfectible, l’information est morcelée, les interlocuteurs sont nombreux et rarement coordonnés. A date, trop peu de parcours intégrés accompagnent l’ensemble de ce projet d’entreprise, de l’évaluation initiale de l’organisation à sa transmission effective. Pourtant, des initiatives existent et doivent être amplifiées. Côté repreneurs, la région Ile-de-France soutient la création de foncières artisanales et cofinance, avec Bpifrance, le « contrat de développement transmission » qui permet d’alléger la dette des repreneurs. Côté cédants, les Chambres de métiers et de l’artisanat déploient sur le territoire des dispositifs d’accompagnement, du diagnostic de l’entreprise à la mise en relation avec des repreneurs potentiels notamment via Transentreprise, une plateforme conçue en partenariat avec les Chambres de commerce et de l’industrie et leurs partenaires. Quant aux collectivités locales, elles activent des leviers comme le droit de préemption commerciale ou financent des projets de revitalisation grâce au Fonds d’intervention métropolitain de soutien au commerce, à l’artisanat et aux services (Fimacs) mis en place par la métropole du Grand Paris. Ce ne sont là que quelques exemples – loin d’être exhaustifs – qui montrent que des solutions existent. Celles-ci doivent être rendues plus visibles et plus lisibles. Une meilleure coordination avec les acteurs du privé – banques, experts-comptables, notaires, etc. –, gagnerait également à être promue pour mieux accompagner les cédants et repreneurs.

Préserver le tissu artisanal francilien, c’est maintenir des emplois non délocalisables, renforcer notre souveraineté économique et soutenir l’attractivité de nos territoires. Dans un contexte de transition écologique et de réindustrialisation, il est plus que jamais urgent de faire de la transmission une priorité régionale. L’artisanat ne doit pas seulement être défendu : il doit être pensé comme une chance pour continuer de bâtir l’avenir. A nous tous – élus, collectivités, institutions, entrepreneurs et citoyens – de nous mobiliser pour que ces entreprises trouvent de nouveaux repreneurs pour continuer de les faire vivre et grandir. L’enjeu est économique, culturel, social. Il est vital.

(1) 347 832 entreprises artisanales, 302 000 salariés – Chiffres CMA IDF

(2) Etude CMA IDF pour la Ville de Paris

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