A l’occasion de son passage de relais à Christian Nibourel, président d’Accenture France, à la présidence de Paris-Ile de France Capitale Economique, Pierre Simon livre ses convictions sur le Grand Paris, qu’il estime indissociable de la Région, sur les conditions de l’attractivité d’un territoire et l’internationalisation de l’économie.
Quel regard portez-vous sur le dossier du Grand Paris et son évolution ces dernières années ?

Le 1er janvier 2016, Pierre Simon passera le relais à Christian Nibourel, président d’Accenture France, à la présidence de Paris-Ile de France Capitale Economique.
Les hasards de la vie font que j´ai été impliqué dans le dossier du Grand Paris dés son origine. D’abord comme président de la chambre de commerce et d’industrie, puis à la tête de Paris-Ile de France Capitale Economique (PCE). J’ai vécu ainsi une dernière période de carrière professionnelle, entamée au-delà de 65 ans, que je n’avais pas prévue et que je n’aurais jamais imaginée…
Peut-être suis-je parvenu à faire passer quelques messages ; si c’est le cas, je m’en réjouis. J’ai eu la chance, compte tenu de mes deux responsabilités successives, d’être au départ de l’élaboration du projet du Grand Paris. Christian Blanc était aux commandes ; j’ai été à son contact dès le début. Sans lui, il n’y aurait pas eu une ambition pour le Grand Paris, traduite par la loi. J’en ai été le témoin. Les pionniers ne sont pas toujours ceux qui sont sur le devant de la scène au moment où les choses arrivent à leur terme… C’est comme ça. J´ai regretté qu´il ne se soit pas établi une relation de confiance entre Jean-Paul Huchon et Christian Blanc, comme ce fut le cas ensuite entre le président de la Région et Maurice Leroy, ministre de la Ville.
Le projet est en bonne voie selon vous ?
Point majeur, la dynamique du Grand Paris, qui n’était pas gagnée il y a quelques années, existe réellement aujourd’hui. Le Premier ministre suit lui-même le dossier. Toutes les grandes entreprises ont nommé un « monsieur Grand Paris ». Les médias également sont porteurs de la marque. Et tous les hommes politiques franciliens abordent le sujet. Le nom, la marque, l’idée qu’un grand projet est en cours, est acquis. Encore une fois, ce n’était pas gagné il y a quelques années. Pour autant, si l´autre rive s’approche, si le milieu du gué est passé, il reste beaucoup à faire. Il faut maintenir une extrême vigilance pour que le cap soit maintenu et les délais respectés.
Les exécutifs régionaux qui vont prendre les rênes en cette période de renouvellement et de création d’instances nouvelles, doivent garder à l’esprit le fait que la région capitale n’est pas une région comme les autres. On ne peut y faire avancer de grands projets que s’il existe une forme de complicité entre la Région et l’Etat. Même si l’on n’est pas de la même tendance politique, la nécessité de travailler ensemble est incontournable. Il en va ainsi dans toutes les grandes métropoles, capitales de leur pays. Il faut savoir gré au Premier Ministre de son engagement personnel et de sa détermination pour faire avancer un projet qui montre que notre pays est en mouvement, est tourné vers le 21e siècle. Je salue, aussi, l´action vigoureuse de plusieurs membres de son gouvernement.
Vous estimez qu’il faut renforcer l’identité régionale ?
Il est plus difficile, en Ile-de-France qu’ailleurs, de créer de la solidarité territoriale. Arriver à ce que le Francilien soit fier d’appartenir à une région capitale, à mobiliser tout le monde, citoyens, entreprises, élus, sur un projet commun est plus compliqué. Il faut donc travailler à renforcer l’identité régionale, et donner de la fierté aux franciliens. En revanche, la Région, à la différence d´autres en France, est une région avec une seule métropole ; c’est un vrai atout.
Pour vous, le Grand Paris, c’est la Région ?
Oui, c´est à ce niveau que le projet a été conçu. Il ne faut laisser aucune ambiguïté sur la dimension géographique du projet, ni sur son concept. C’est un projet de développement économique au sein d’une région multipolaire et polycentrique. Bien sûr, avec Paris ou la métropole de Paris, il y a un cœur, dense, avec une vitalité et une créativité remarquables, des fonctions « corporate » essentielles à la valorisation des autres territoires. Mais il fait partie d’un tout.
D’autres pôles sont, aussi, porteurs de création de richesse et d´emploi. Il faut être extrêmement attentif à ce qu´ils mettent bien en œuvre leur plan de développement. Je pense à Paris la Défense, qui a élaboré un plan stratégique, à Paris Saclay, qui a passé le point de non-retour, alors qu’il y a encore quelques années, un certain nombre de personnes n’y croyaient pas. Ce qui montre, au passage, que quand il existe une volonté politique forte, appuyée sur une conviction, les ambitions se réalisent.
Vous appelez également à ne pas remettre en question ce qui a été acté ?
Il faut en effet être vigilant sur la cohérence de l’ensemble, avec une obsession du développement économique et de l’emploi. Au cours de la campagne électorale régionale, des interrogations sont apparues, avec, par exemple, une remise en cause de la ligne 18 du Grand Paris express. Certains se sont, également, interrogés sur l´urgence de la ligne 17… On a la chance que les candidatures de la France à l’Expo U et aux JO nous contraignent au niveau des délais. Mais il ne faut pas rouvrir sans cesse le débat. C’est dévastateur sur le plan de l’attractivité.
Paris Saclay a vocation à être l´un des plus grands clusters technologiques mondiaux mais il faut garder le cap. Paris Roissy avance également mais il y reste beaucoup à faire, à partir de l´atout majeur de Roissy Charles-de-Gaulle. Tout comme la Cité Descartes, qui conserve un potentiel de développement très fort. Une des responsabilités importantes de la Région, sur le plan économique toujours, est de traduire une vision en un plan stratégique. Il me semble que les modes de management de nature entrepreneuriale s’appliquent dans l’élaboration d’un tel plan stratégique, en s’appuyant sur le monde économique qui peut apporter son expertise en ce domaine.
Qui doit représenter le Grand Paris à l’étranger ?
Il est essentiel, à l’image des grandes métropoles dépassant les dix millions d´habitants, que l´élu à la tête de la Région Capitale soit l’ambassadeur politique du Grand Paris dans le monde et y consacre une partie significative de son temps. Il faut présenter un Grand Paris englobant tous les grands pôles de la Région, sans exception. Le Grand Paris n’est pas une structure juridique. C’est un projet porté par l’Etat au plus haut niveau et il faut s’en réjouir. Il doit être également porté par le conseil régional, responsable du développement économique. Il doit, aussi, être « vendu » à l´étranger.
C’est une responsabilité collective, impliquant tous ceux, au niveau des structures de l´État, des acteurs économiques qui ont des contacts avec des investisseurs potentiels. Mais une incarnation est nécessaire. Il faut un ambassadeur politique. Cette personnalisation revient, naturellement, au président de la Région. En clair, ce doit être le rôle de Valérie Pécresse. Dans son action, elle pourra s’appuyer sur Paris-Ile de France Capitale Economique et son réseau d’entreprises, ambassadeur économique de la Région, depuis plus de 20 ans.
La Région doit-elle changer de nom ?
La Région doit régler un problème de marque, notamment dans sa promotion à l’étranger. On ne peut faire l’économie de la marque Paris, l’une des plus connues au monde. D’expérience, je constate, également que le nom Grand Paris a fait son chemin. Il est bien accueilli à l’image du Grand Londres, du Grand Moscou etc.
Vous appelez à une mobilisation collective : vous apparaît-elle à la hauteur de l’enjeu ?
Elle est largement engagée. Au niveau de l’État j’ai déjà souligné la détermination du Gouvernement, de Manuel Valls, de plusieurs de ses ministres et de la Préfecture de Région. Celle des entreprises est complète ; je le juge par leur engagement dans toutes nos actions au bénéfice de l’attractivité. Il me semble qu’au niveau de la Région on peut progresser dans deux voies. D’abord par la mobilisation par la Région, des grands élus de terrain, maires ou présidents d’agglomération, au-delà de tout clivage politique. Ensuite, par l’association des acteurs économiques au contact quotidien de la globalisation.
A la fin des fins, il faut que chacun réalise que le Grand Paris est un plus pour tous et que chaque territoire bénéficie des autres. Je suis frappé de la connaissance limitée qu’ont les territoires les uns des autres, même si l’on a beaucoup progressé ces derniers temps. Je prends le cas de pôles de compétitivité. On est parti d’un fonctionnement en silos. Depuis deux ou trois ans, un travail plus horizontal est en œuvre ; chacun de ces pôles prend conscience du plus que la collaboration avec les autres peut lui apporter. Il faut que cela soit aussi le cas pour les territoires, qui se comportent, trop souvent encore, comme des concurrents.
Quel bilan faites vous de votre action ?
Comme je l’ai dit le hasard de la vie m’a conduit à exercer des responsabilités consulaires, qui plus est à la chambre de Paris et à celle de la Région. Je m’aperçois, avec le recul, que je n’avais pas mesuré l’ampleur du phénomène métropolitain. Dans tous les pays du monde, aujourd’hui, ce sont les grandes métropoles qui tirent le développement économique. On peut le déplorer mais c’est une réalité. Les marques sont aujourd’hui les villes « monde ». Au fond, est-ce réellement nouveau ? On parle de Rome dans l’Antiquité, de Spartes, d’Athènes, ou de Carthage. Fernand Braudel a bien montré que la Renaissance fut également le fait de cités, Florence ou Venise. Pourquoi dès lors, de tous temps, les grandes villes se sont-elles révélées comme des pôles moteurs de l’économie ? C’est par leur capacité à regrouper à un même endroit des compétences multiples, interdisciplinaires, à créer les conditions de l’excellence et de la créativité par le foisonnement des talents et des idées. J’espère avoir contribué, parmi d’autres et de manière très modeste, à forger la conviction qu’avec le Grand Paris, la Région Capitale était armée pour aborder le 21e siècle. Je suis convaincu que mon successeur, avec l’appui de Chiara Corazza, ira plus loin.
« Nous devons, et c’est une des vocations de Paris-Ile de France Capitale Economique, faire mieux comprendre ce qu’est l’intérêt de la globalisation, notamment dans le domaine de l’attractivité, estime Pierre Simon. Il s’agit de convaincre des talents, des investisseurs financiers, des industriels internationaux qu’ils trouveront dans le Grand Paris des opportunités de développement. On pourrait se dire que l’on a déjà tout cela chez nous. Pourquoi aller chercher ailleurs, à l’étranger ? La réponse est simple. L’économie mondiale fonctionne en réseau, par les échanges entre disciplines et culture, par le brassage des idées. Ce sont les conditions de la créativité, de l’innovation. N’oublions pas non plus que 20 % de l’emploi en Ile-de-France est le fait d’entreprises étrangères. En clair, le jeune talent, le startupper, l’entreprise étrangère qui s’installe, ne viennent pas nous prendre le pain de la bouche. Ils contribuent à notre développement. »
