N. Lyon-Caen/R. Morera : « A vos poubelles citoyens ! »

Nicolas Lyon-Caen et Raphaël Morera, historiens au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), analysent le rôle des Parisiens dans la gestion de leurs déchets entre la Renaissance et la Révolution. Une enquête politique, économique et environnementale, intitulée « À vos poubelles citoyens ! »

Comment avez-vous procédé pour écrire cette histoire urbaine de l’environnement dans le Paris de l’époque moderne ?

Nicolas Lyon-Caen : Ce travail s’est étalé sur une dizaine d’années. Il résulte de la conjonction de nos recherches réciproques. Je m’intéressais à l’histoire de la fiscalité et de la taxe sur les ordures ménagères.

Raphaël Morera : De mon côté, je venais avec des problématiques environnementales, notamment sur les modes de financement des équipements de la ville.

Raphaël Morera et Nicolas Lyon-Caen. © Jgp

NLC : Nous avons donc élaboré un plan commun de dépouillement des archives en nous rendant aux Archives nationales, aux Archives de Paris ou encore à la Bibliothèque historique de la ville de Paris. Au départ, nous voulions comprendre comment, à l’époque, on collecte les boues et quelle organisation la Ville met en place pour le faire. Il faut savoir que, avant l’arrivée du bitume, les rues de la Capitale sont perméables, souvent inondées par la Seine et pleines de « boues », terme qui définit ce qui reste sur le sol, comme de la terre, de la paille, des résidus organiques.

RM : On a souvent l’image, très réductrice, de la ville d’Ancien régime comme celle d’une ville sale, dont ne se préoccupent pas les habitants. Or, les archives nous ont appris qu’il y a beaucoup de plaintes des citadins. Et, s’ils déplorent que les boueurs (*) ont mal fait leur travail, c’est qu’ils ont des attentes.

Dans votre travail d’enquête, qu’est-ce qui vous a le plus étonné ?

NLC : Il est toujours saisissant de découvrir le degré de précision de certains documents, comme les états des tas de fumiers devant les maisons de particuliers au XVIIIe siècle. J’ai aussi été très étonné par la capacité de ces citadins à discuter, à s’organiser et à s’assembler.

RM : La pratique d’enregistrement administratif est effectivement très poussée. C’est d’autant plus impressionnant que les archives sont loin d’avoir été toutes gardées. Ce qui nous a vraiment fait défaut, c’est l’absence de représentations, d’images des boueurs.

Pourquoi vous êtes-vous intéressés à ce que faisaient les Parisiens de leurs déchets entre le XVIe et le XVIIe siècle ?

RM : Travailler sur les déchets à Paris c’est aussi une manière de s’interroger sur l’ampleur de cette question aujourd’hui. La citoyenneté se joue souvent sur des questions très concrètes. Par exemple, les premiers équipements collectifs dans la ville de la Rome Antique ont été les égouts. La gestion des ordures, des déchets est une des premières missions que doit remplir une ville.

NLC : La gestion des équipements est un sujet que les historiens des périodes anciennes ont tendance à négliger. Cela est dommage ; car la logistique de la vie quotidienne est une autre façon d’aborder la vie civique.

« Travailler sur les déchets à Paris c’est aussi une manière de s’interroger sur l’ampleur de cette question aujourd’hui ». © Jgp

Vous accordez une place importante au travail et aux conditions techniques du traitement des déchets et des ordures. En quoi ces aspects sont-ils si importants ?

RM : On peut, certes, faire une histoire par le haut, celle du pouvoir politique ou des instances administratives. Mais, concrètement qui s’occupe des déchets ? Les éboueurs. Or, étudier la manière dont ils procèdent et voir que leurs conditions de travail ont finalement peu évolué en trois siècles, permet de questionner les autres évolutions.

NLC : J’ajouterai qu’il est important de faire intervenir des acteurs très populaires. Cela permet notamment de rappeler le rôle crucial des populations rurales dans la ville, qu’on imagine à tort fréquentée essentiellement par des urbains. A l’époque, Paris est, en effet, traversée chaque jour par des paysans qui viennent récupérer les boues avec leur tombereau (charrette) afin de s’en servir comme engrais.

Quels sont les principaux corps de métiers qui interviennent dans les rues ?

NLC : On ne peut pas vraiment parler de corps de métier. Disons que les plus visibles, sont les retrousseurs, ceux qui mettent les ordures dans les tombereaux. Il y a aussi les « boueux » qui ramassent les boues et les balayeurs. Ils sont employés par ceux qui contrôlent les tombereaux, puis à la fin du XVIII° siècle par la police. Les paveurs qui entretiennent la chaussée ont un rôle très important. Et puis, ceux qui s’occupent des réverbères, ceux qui fournissent les chandelles (les chandeliers). On les voit à la tombée du jour.

RM : Ils travaillent avec les habitants qui donnent accès à leur logement pour allumer les lanternes situées en hauteur.

NLC : La nuit, les gadouards (**) interviennent pour nettoyer les fosses d’aisance et transférer leur contenu vers ce qu’on appelle les voiries, des fosses de résidus solides, des sortes de gros composteurs, situés à l’extérieur de Paris, de plusieurs centaines de mètres carrés.

RM : Les excréments humains comme le crottin d’animaux servent d’engrais pour les paysans vivant aux alentours. À l’époque, il n’y a pas de décharges comparables à celles que l’on connaît aujourd’hui, car très peu d’objets sont jetés.

En vous lisant, on découvre que les excréments ne constituaient pas un sujet de dégoût…

NLC : Il est vrai que les odeurs fortes sont légion et les Parisiens moins effarouchés qu’aujourd’hui. Il faut imaginer qu’à Versailles, on déféquait derrière les rideaux, sur des chaises percées…

RM : Le paysage olfactif des rues parisiennes est très différent de celui que l’on connaît. À l’époque, il n’y a pas de jugement moral, c’est présent. D’autant que les fosses d’aisance, des cuves maçonnées plus ou moins étanches situées dans les caves des immeubles, peuvent déborder quand la Seine monte.

Anonyme. Grand nettoyage pour la rentrée du roi. © BNF

En quoi la rue est-elle, à cette époque, un objet politique pour les Parisiens ?

RM : La bonne gestion de la rue repose sur une bonne organisation et une bonne coordination des riverains avec une mise en commun des dépenses et une cogestion à l’échelle de leur quartier. Paris en compte alors 21.

NLC : Les Parisiens vivent beaucoup dans la rue, notamment parce que les logements sont petits. Beaucoup de gens s’y installent pour vendre des produits alimentaires ou encore certains objets d’occasion, avec l’accord des propriétaires des maisons. De temps en temps, il y a une intervention policière s’il y a un différend. Mais, globalement, la rue est un espace de concertation.

RM : C’est aussi un espace de représentation, dont le bon ordre est un signe de bonne gouvernance, car il faut que l’économie de la rue fonctionne.

Vous écrivez que, sous Louis XIV, la police tenait un rôle très important dans la gestion de l’environnement de la Capitale…

NLC : Au début de son règne, Louis XIV, soucieux d’affirmer son autorité dans la Capitale, crée une institution policière à l’intérieur du tribunal du Châtelet avec un lieutenant de police qui doit désormais coordonner le nettoiement à la place du chef du tribunal, recentré sur ses tâches judiciaires. À chaque quartier est attribué un ou deux commissaires de police, chargé de dresser le registre des taxes sur les boues et l’éclairage, perçues par des collecteurs. Jusque-là, la coordination était décidée de manière plus autonome par les riverains – locataires ou propriétaires – lors de réunions, dans une auberge au XVIe siècle, chez de grands notables au XVIIe.

RM : Il faut savoir que les taxes sur les boues et l’éclairage représentent la moitié du budget de la police…

Vous montrez qu’au XVIe siècle les habitants sont très impliqués dans le contrôle et l’organisation du traitement des déchets, avant d’en être dépossédés et de devenir deux siècles plus tard des « sujets administrés »…

RM : Effectivement, les habitants sont progressivement écartés de cette gestion. Sous Louis XIV, le budget de l’État est en déficit constant. Avec la réforme de 1704, les Parisiens doivent payer en une seule fois au Trésor royal, en manque cruel de fonds, 18 fois le montant annuel de la taxe des boues. En échange de ce versement, le roi s’engage à assumer durablement le coût du nettoiement et de l’éclairage. Finalement, les Parisiens sont gagnants puisque la taxe des boues ne sera rétablie que quatre décennies plus tard, et encore de manière assez précaire. Mais, ils n’ont plus de pouvoir spécifique. Il n’y a plus de réunions entre riverains, car ils n’ont plus besoin de passer des marchés.

NLC : C’est l’administration qui traite directement avec les entrepreneurs, lesquels ne sont plus choisis par les habitants.

Anonyme. Le quay de la Greve, le Pont Marie, et le pont St Landry. Estampe, XVIIe siècle. © Musée Carnavalet.

Pensez-vous que cela marque le début de ce qu’on appellera le « service public » financé par une fiscalité locale ?

RM : L’apparition d’un « service public » ? Le phénomène est là, même si l’expression ne l’est pas encore. Le travail de la monarchie a consisté à rompre les liens entre les payeurs et les pollueurs. C’est d’ailleurs assez spécifique au cas parisien.

NLC : Les Parisiens ne paient plus pour l’accomplissement d’un service ; ils sont sortis du contrat. Les ordures, c’était un problème à résoudre, avec une imposition spécifique. Dorénavant, on n’est plus dans cette logique de prélèvement d’un impôt pour une affectation précise. On sort de cette logique à partir du XVIIIe siècle.

RM : Jusque-là, la circulation entre les produits, les percepteurs et les personnes qui emportent les boues constituait un circuit assez court. Les flux étaient identifiables, visibles.

NLC : La non-affectation des ressources est d’ailleurs très moderne.

RM : Aujourd’hui, Paris a ses propres ressources. On peut dire que, d’un point de vue symbolique au moins, le lien est rétabli. On paie pour le traitement des ordures ménagères.

Quel regard portez-vous sur la gouvernance actuelle des déchets, qui se caractérise par une généralisation de la délégation de service public ?

NLC : Un des problèmes de la délégation de service public, aujourd’hui comme au XVIIIe siècle, est qu’il n’y a guère plus de concurrence que pour le traitement des eaux ou des ordures ménagères.

RM : On peut avoir des éboueurs fonctionnaires de la ville de Paris dans certains arrondissements et, dans d’autres, des intérimaires employés par des entreprises privées. En fait, le choix se fait entre très peu d’acteurs et ne pose pas la question du lien avec les citoyens.

NLC : Quant à impliquer directement les citoyens en les associant, par exemple, au choix des prestataires avec le budget participatif, c’est très compliqué. D’une part, ce budget ne peut pas augmenter et, de l’autre, légalement, il y a beaucoup de contraintes.

RM : Le traitement des déchets aujourd’hui est industriel avec de colossaux marchés en jeu. Ce serait difficile d’y associer les citoyens.

NLC : D’autant qu’une grosse partie des déchets actuels est produite par les entreprises.

 

* Boueurs : employé municipal chargé d’enlever chaque matin les ordures ménagères et les boues des rues.

** Gadouards : Celui qui tire la gadoue et la transporte.

À vos poubelles citoyens !, de Nicolas Lyon-Caen et Raphaël Morera, ed. Champ Vallon, 224 p., 22 €.

Nicolas Lyon-Caen en trois dates

  • 2002 : agrégation d’histoire
  • 2008 : thèse sur le jansénisme dans la bourgeoise parisienne au XVIIIe siècle (Paris-1)
  • 2017 : commissaire d’une exposition sur Le Gouvernement des Parisiens, mairie de Paris

Raphaël Morera en trois dates

  • 2002 : agrégation d’histoire
  • 2008 : thèse sur l’assèchement des marais en France au XVIIIe siècle (Paris-1)
  • 2013 : entre au CNRS et débute une enquête sur les boues parisiennes

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