Stéphane Raffalli : « Nous subissons une discrimination territoriale insidieuse »

Maire (PS) de Ris-Orangis (Essonne) depuis 2012 et vice-président de Grand Paris Sud en charge de l’aménagement, des grands projets, de l’habitat et du logement, Stéphane Raffalli dénonce les « discriminations négatives » qui frappent selon lui la grande couronne, détaille sa doctrine d’aménagement à l’heure du ZAN et les déséquilibres des mobilités quotidiennes. 

Vous parlez de « discriminations négatives » à l’égard de la périphérie francilienne. Que mettez-vous derrière cette expression ?

Depuis 40 à 50 ans, l’argent public a davantage renforcé la gentrification qu’il ne l’a corrigée. Les pouvoirs académique, médiatique, administratif et politique sont concentrés au centre et cela produit, souvent sans intention explicite, des arbitrages défavorables aux franges de la métropole. Prenez l’éducation : un rapport de la Cour des comptes montrait déjà qu’un élève des centralités « coûte » beaucoup plus à la Nation qu’un élève de périphérie, parce que les enseignants les plus expérimentés et les filières d’excellence s’y concentrent. C’est un mécanisme que l’on retrouve dans les transports, l’enseignement supérieur, la culture…Résultat : une partie de la grande couronne – dont Grand Paris Sud – finance l’hypercentre tout en subissant les coûts sociaux et les temps de trajet.

Pour objectiver ce diagnostic, vous avez proposé un observatoire national de géolocalisation des dépenses publiques. Où en est-on ?

J’ai écrit à Emmanuel Macron après les émeutes de 2023, repris une idée du rapport de Jean-Louis Borloo (2018) et obtenu de nombreux soutiens d’élus. L’idée était simple : rendre publiques et comparables, territoire par territoire, les dépenses d’État (école, police, santé, transports, université…). Je n’ai jamais reçu de réponse de l’Élysée. D’après ce que je sais, le sujet a été regardé au ministère de la Ville, puis refermé. À l’ère des données massives, c’est regrettable : le débat sur l’équité territoriale gagnerait en vérité.

Sur le logement, quel est l’ordre de grandeur des besoins à Grand Paris Sud ?

Alors que ces dernières décennies, nous avons beaucoup construit, l’État nous demande encore de construire 2 450 logements par an, dont 500 sociaux. Or les conditions ne sont pas remplies, même si la demande sociale est immense. À l’échelle intercommunale, nous enregistrons 22 000 demandes. À Ris-Orangis, 6 000 sont en attente et nous ne satisfaisons que 8 à 9 % des demandes par an : le stock ne baisse pas. Dans ce contexte, le désengagement de l’État est palpable.

Stéphane Raffalli. © Jgp

Pourquoi pointez-vous aussi l’économie des opérations d’aménagement ?

Sur 12 opérations rive gauche (Évry, Corbeil, etc.), nous avons 300 millions d’euros de budgets cumulés. 50 millions d’euros de « subventions d’équilibre » viennent du bloc local – l’agglomération – et environ 30 millions d’euros d’honoraires rémunèrent l’aménageur (Grand Paris aménagement ou la SPL). Que les équipes soient payées est normal ; que l’effort financier pèse d’abord sur des territoires confrontés à des difficultés sociales aiguës l’est moins, d’autant que les subventions d’État structurelles ont quasiment disparu. J’ai même, au début du mandat, plaidé pour une « grève des permis » afin d’imposer un débat franc sur l’aménagement du territoire. L’idée a séduit, mais n’a pas été suivie d’effet à l’échelle intercommunale.

À l’heure du zéro artificialisation nette (ZAN), quelle est votre doctrine d’aménagement ?

Je suis favorable au ZAN. À Ris-Orangis, avec l’Ademe, le Cerema, la Caisse des dépôts et l’Office français de la biodiversité, nous avons cartographié nos sols au 1/10 000e pour qualifier précisément leur valeur écologique, hydrique, agronomique et carbone. Nous avons porté cette logique dans le Scot [schéma de cohérence territoriale] de Grand Paris Sud : les terres encore disponibles, héritées des villes nouvelles pour de futures extensions urbaines, ne seront plus urbanisées. C’est une évolution majeure et le conseil communautaire l’a voté à l’unanimité. Mais l’État a rendu sur notre Scot un avis négatif : il ne peut pas nous demander de protéger les terres et, dans le même temps, exiger des volumes de production déconnectés des capacités locales. La clé, c’est de répondre à la demande sociale en mobilisant l’existant : vacance, sous-occupation, friches, bureaux à transformer.

Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de ce type de transformation ?

Nous venons de livrer, avec CDC habitat et Nexity, la transformation d’un immeuble de bureaux en 50 logements intermédiaires (immeuble des Rosiers). J’ai aussi actionné la taxe maximale sur les résidences secondaires : nous en avons découvert plus de 250 à Ris-Orangis – incongru a priori dans une ville populaire –, c’est un levier pour remettre des biens sur le marché. À l’échelle francilienne, les 5 millions de m² de bureaux vides constituent un gisement : encore faut-il fluidifier le marché dominé par des propriétaires institutionnels (banques, assurances, SCPI) qui gardent des actifs dépréciés dans leurs livres. Des outils locaux de foncières de transformation, adossés à des garanties publiques, pourraient faire levier, tout comme une taxation progressive des bureaux vacants.

Vous reliez directement la question sociale aux mobilités. Pourquoi ?

Parce que la souffrance quotidienne, ici, c’est le trajet. En 2019, Île-de-France mobilités et SNCF Réseau ont coupé la ligne D du RER : terminus obligatoire à Juvisy, soit 20 minutes de trajet en plus pour les usagers concernés, le matin et le soir. Pendant que l’on nous demande de construire, on détériore la desserte de nos quartiers neufs. Nous avons fait travailler des experts – y compris suisses – et obtenu l’aveu que les sillons existent : on privilégie le fret sur les voyageurs captifs du Navigo. Plus largement, on a choisi de garantir 40 à 50 milliards d’euros au Grand Paris express (qui ne vient pas jusqu’à nous) au lieu de prioriser durablement la rénovation des RER et l’amélioration des radiales. Il fallait d’abord un plan pluriannuel solide sur l’existant, puis construire des lignes nouvelles. Cette stratégie a nourri un vote de colère, des Gilets jaunes aux scrutins récents.

Vous mettez en cause la gouvernance des transports. Quelle réforme proposez-vous ?

Il faut que l’autorité organisatrice ait une vraie puissance technique et politique et que chaque « chef de file » soit responsable devant les électeurs. Plus largement, en Île-de-France, je défends un duo Région–agglomérations pour l’aménagement et un département recentré sur le social, le tout en tandem avec les communes. Et j’aimerais que les agglomérations soient élues au suffrage universel direct. À l’inverse, une institution « Grand Paris » trop centrée sur Paris et la première couronne serait un mauvais signal : la région entière doit être l’échelle du rééquilibrage.

Stéphane Raffalli. © Jgp

Où en êtes-vous sur deux dossiers emblématiques : le Grand stade de rugby et l’hypothèse de déménagement du Parc des Princes ? 

Sur le Grand stade, nous avions gagné l’appel d’offres territorial (2011) avec la Fédération française de rugby dirigée par Pierre Camou et Serge Blanco. Le projet a été arrêté en 2015 par Bernard Laporte, élu contre le stade. Nous avons obtenu 4 millions d’euros de dommages et intérêts pour les engagements pris par le territoire.

Pour le PSG, j’ai proposé à Nasser Al-Khelaïfi [pdg du club, ndlr] l’hippodrome de Ris-Orangis (propriété publique de l’agglomération) et les études accumulées à l’époque du rugby. J’ai la conviction que ni Massy [Essonne] ni Poissy [Yvelines] ne sont des sites convaincants : à Massy, 17 ha enclavés et des contraintes aéronautiques ; à Poissy, une usine Stellantis en activité et des contraintes fortes liées à la Seine. Le scénario le plus probable me paraît être l’agrandissement du Parc des Princes (autour de 60 000 places), même si le projet qatari visait plutôt un « village PSG » de 90 000 places avec maîtrises foncières adjacentes, ce qui est impossible porte d’Auteuil. Nous avions, nous, un apport en nature mobilisable immédiatement. Le dossier reste ouvert, mais les décisions ont été, disons, très politiques.

Vous avez aussi expérimenté, avec le Médialab du sociologue Bruno Latour, une « boussole » citoyenne. Qu’en retenez-vous ?

En 2020, juste après notre élection au premier tour, nous avons, avec Bruno Latour et le Médialab de Sciences Po, réuni un panel représentatif d’habitants pour écrire des doléances à partir du vécu local (mobilités, monoparentalité, sols, lien associations-Ville…). Trente-quatre propositions ont émergé. C’était utile pour recalibrer un projet municipal au sortir du Covid. Mais, dans l’histoire du mandat, cela reste un outil parmi d’autres, pas le cœur du sujet.

Êtes-vous candidat en 2026 ?

Je ne l’ai pas encore officialisé, mais oui, il est probable que je le sois. Mon intention est de rassembler le plus largement possible autour d’une centralité claire et d’un récit cohérent : protéger les sols, relocaliser l’emploi, réparer la mobilité quotidienne, produire du logement en mobilisant l’existant.

Pouvez-vous citer un projet qui vous tient particulièrement à cœur ?

Notre retour à la Seine. Après l’écoquartier, nous portons, avec, la renaturation des berges (2,5 km, 7 ha) et la fermeture aux voitures engagée dès 2020. Deux « petits joyaux » complètent l’ensemble : la réhabilitation d’une baignade des années 1930 et une Maison de la Seine/base nautique conçue par Bernard Desmoulin. C’est modeste, mais c’est un changement de regard sur la ville et une promesse très concrète pour les habitants.

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