Richard Curnier, directeur régional Ile-de-France de la Banque des territoires, détaille les priorités de l’établissement public en matière de financement local, soulignant son rôle d’investisseur contracyclique. Dans un contexte de crise immobilière, il insiste sur la nécessité d’accélérer la reconversion du parc tertiaire vacant pour répondre à la pénurie de logements sociaux.
Quelle est aujourd’hui l’étendue de vos activités de financement en Ile-de-France ?
Nous intervenons sur trois grandes activités. Premièrement, nous finançons les professions juridiques réglementées, comme les notaires et les administrateurs judiciaires. Cela représente 90 millions d’euros de prêts en 2024. Ensuite, notre second champ d’action est le financement de toute la chaîne immobilière. En Ile-de-France, nous avons prêté 7 milliards d’euros en 2024, soit deux fois plus qu’en 2023, aux bailleurs sociaux pour la production de logements sociaux et intermédiaires. Cela correspond à environ 22 000 logements sociaux financés, 8 500 logements intermédiaires, et la réhabilitation de 30 000 logements sociaux.
Dans un contexte de ralentissement du marché, avez-vous maintenu ce rythme en 2025 ?
A fin mars 2025, nous avions déjà engagé 2 milliards d’euros de financements. Certes, il y a aujourd’hui moins de projets, mais nous continuons à soutenir les opérations viables. Il faut se souvenir qu’en 2024, nous avons massivement soutenu le secteur avec 7 milliards d’euros injectés, notamment via l’achat en Vefa (vente en l’état futur d’achèvement) par les bailleurs sociaux.
Vous financez également les collectivités locales. A quelle hauteur ?
Nous avons financé environ 1 milliard d’euros de projets de collectivités locales en Ile-de-France, un montant relativement stable par rapport à l’an passé. Les projets sont variés : infrastructures de transport comme le tramway T1, projets de géothermie via des sociétés publiques locales (SPL), ou encore des équipements régionaux.
Et concernant votre activité d’investissement en fonds propres ?
Nous avons investi près de 120 millions d’euros dans des projets de territoires, toujours en position minoritaire. Grâce à l’effet de levier, chaque euro investi génère environ cinq à six euros de projets. Cela couvre des initiatives très diverses : de l’économie sociale et solidaire – comme le projet Yoti à Houilles, qui reconditionne des jouets dans des ateliers en milieu carcéral – à la construction d’hôtels, ou encore des SEM départementales ENR comme en Essonne.
La Banque des territoires conserve-t-elle une activité avec les professions juridiques en dehors des prêts ?
Oui, bien sûr. Nous assurons également la consignation d’actes pour les professions réglementées. En Ile-de-France, cela représente environ 270 millions d’euros pour 2024. Plus largement, les dépôts des notaires s’élèvent à 9 milliards d’euros, en forte baisse par rapport aux 13 milliards enregistrés en 2023, reflet direct de la chute du nombre de transactions immobilières.
Vous évoquez la transformation des bureaux en logements comme un axe stratégique majeur. Où en êtes-vous ?
Depuis 2022, nous avons déjà financé une quinzaine d’opérations de transformation, permettant la remise sur le marché de 2 000 logements, pour environ 250 millions d’euros de financements. Mais le potentiel est énorme. Aujourd’hui, on estime à 6 millions de mètres carrés la surface de bureaux vacants en Ile-de-France, qui pourrait atteindre 10 millions d’ici à 2030. Face à 800 000 personnes en attente d’un logement social et 1,3 million de mal-logés, transformer ces surfaces est une priorité.
Quels dispositifs avez-vous mis en place pour favoriser ces opérations ?
Nous avons créé un prêt haut de bilan spécifique : un financement de 25 000 euros par logement, sur 40 ans, avec une période initiale de 20 ans à taux zéro. C’est un outil essentiel pour rééquilibrer les opérations, car transformer un bureau en logement reste 12 à 20 % plus cher que de construire du neuf. Ce prêt est conçu pour accompagner bailleurs sociaux dans leurs projets, souvent structurés en mixte entre logements sociaux et intermédiaires.
Quels acteurs accompagnent cette dynamique de transformation ?
Nous travaillons étroitement avec les préfectures, notamment celle des Hauts-de-Seine, qui ont lancé des appels à projets spécifiques. De nombreux bailleurs – Poste habitat, RIVP, et d’autres – s’engagent également sur ces transformations. Le but est maintenant de massifier ces opérations pour répondre à l’ampleur du besoin.
En dépit de la crise économique, la Banque des territoires semble maintenir son cap…
Nous sommes un acteur contracyclique. En pleine crise immobilière, nous avons doublé nos engagements. Notre modèle économique est solide : le bilan agrégé du groupe Caisse des dépôts s’élève à 1 388 milliards d’euros, avec des fonds propres de 69 milliards et un résultat net de 5 milliards en 2024. Ce résultat permet de reverser près de 2 milliards d’euros à l’État.
Vos filiales ont-elles été impactées par la conjoncture ?
Pendant la crise sanitaire, certaines filiales comme Transdev ou la Compagnie des Alpes ont souffert. Mais aujourd’hui, toutes affichent une excellente santé financière. Le groupe est très résilient, et nos résultats de 2024 sont même supérieurs aux standards habituels.
La Banque des territoires reste-t-elle mobilisée aux côtés de la métropole du Grand Paris ?
Absolument. Nous sommes partenaires historiques de la métropole du Grand Paris. Nous avons financé des projets structurants comme les actions liées à la Gemapi (gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations) et accompagné la création de SEM comme Centres-villes vivants pour redynamiser les cœurs de ville. Une nouvelle convention de partenariat global est en cours de finalisation et sera signée prochainement.
Quelles seront vos priorités pour les mois à venir ?
Nos deux grands axes stratégiques restent inchangés : accélérer la transition énergétique, notamment en finançant des projets de géothermie, et massifier la transformation des bureaux en logements. L’enjeu est d’adapter notre territoire aux mutations économiques et sociétales, tout en répondant aux besoins criants de logement.
