M. Gioria : « La crise actuelle doit amener chaque organisation à se doter d’un responsable de la résilience »

Fermeture de commerces et de chantiers, généralisation du télétravail : depuis le 17 mars 2020, l’Ile-de-France vit une situation exceptionnelle qui révèle ses forces et ses faiblesses. Quels enseignements faut-il en tirer pour l’avenir ? Cette crise contribuera-t-elle à mieux préparer la région à sa transition énergétique et écologique ? Michel Gioria, directeur régional Ile-de-France de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie), propose quelques pistes de réflexion.

– Que nous révèle la situation actuelle sur la résilience de la région Ile-de-France ? 

Elle nous révèle en premier lieu que les territoires – communes, intercommunalités – jouent un rôle essentiel dans le maintien des services indispensables à la population : collecte des déchets, alimentation en eau, distribution d’énergie, de chaleur et d’électricité en lien avec les opérateurs spécialisés, fermeture des commerces et des marchés, information à la population, etc. Ils contribuent également au lien social, notamment vis-à-vis des personnes les plus isolées, ou encore par la mise en place très rapide de l’accueil des enfants de soignants dans les écoles.

Les collectivités locales travaillent également avec les établissements – Ehpad, hôpitaux, etc. – pour organiser le déplacement de leurs salariés, et ont réalisé des dons de matériel. Le premier enseignement est donc que, même s’il y a eu du frottement au démarrage, ce qui est légitime, les collectivités ont déjà une capacité de résilience, grâce à leur connaissance des acteurs du territoire et de leur population. Elles ont pu mettre en place et adapter des services pour que les conséquences de la catastrophe soient atténuées et qu’une parte de ce qui est nécessaire à la vie quotidienne soit maintenu. Et ce alors même que peu de territoires ont, jusqu’à présent, réfléchi de façon formalisée à leur résilience, comme l’ont fait Est Ensemble ou la ville de Paris.

– Dans quel domaine la crise doit-elle nous inciter à mieux nous préparer ?

Certaines fonctions essentielles à la vie n’ont pas été pensées pour ce type de choc : ainsi la production alimentaire. La capacité à produire et à écouler les produits agricoles dépend d’une main d’œuvre internationale aujourd’hui indisponible et l’éloignement de certains lieux de production et de consommation peut poser problème. Mais l’importance de la réaction sociale à ces difficultés – et le nombre d’inscriptions sur la plateforme mise en place à cet effet – montre qu’il faut, à l’issue de cette crise, pérenniser et institutionnaliser cette réserve alimentaire/agricole comme c’est le cas pour la réserve sanitaire.

– Que vous inspire la généralisation du télétravail ?

La culture des entreprises était assez inégale sur ce sujet. Seulement 35 % des entreprises basées à La Défense le pratiquaient. Avec cette crise, on constate que le télétravail ne doit plus être une option mais une composante de l’organisation. Cela suppose une politique adaptée en termes de management et d’investissement en matériel. A l’issue de cette crise, le télétravail – c’est-à-dire deux jours de travail à distance par semaine, et une journée de présence commune à tous les collaborateurs – doit être généralisé. Cela permettra de mieux faire face à la prochaine crise, avec des délais d’ajustement moindres. Et cela constitue un levier assez puissant en termes de transition écologique : car qui dit télétravail dit maîtrise un peu plus aboutie des systèmes de déplacements, réduction des congestions et des pollutions associées.

La crise interroge aussi sur les déplacements professionnels : certaines manifestations, colloques, réunions, sont indispensables. D’autres peuvent être remplacées par des webinaires bien pensés. Il y a une source d’innovation organisationnelle majeure pour le secteur de l’événementiel sur ce point.

– Le confinement interroge également sur les conditions d’habitat dans la métropole. Comment cela doit-il inspirer la fabrique de la ville ?

Quand on voit le nombre de Franciliens qui ont quitté la métropole pour se confiner, cela révèle effectivement ce dont les gens pensent avoir besoin dans ce type de période. Cela doit nous inciter à appliquer les recommandations de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) sur le nombre de mètres carrés d’espaces verts par habitants, leur proximité et leurs conditions d’accès. Peut-être faudra-t-il, si un tel épisode se reproduit, imaginer des conditions d’accès particulières à ces espaces verts, en lien avec les opérateurs mobiles, pour organiser des créneaux d’usage réservés en priorité aux personnes vivant dans des espaces très réduits.

Cette question montre aussi que le succès des métropoles ne va pas de soi. La métropolisation est une tendance de fonds, liée à la concentration des richesses, du développement économiques, des cadres, etc. D’un point de vue environnemental, la densification permet la mutualisation de certains usages (réseaux de chaleur, réduction des trajets, par exemple). Mais elle produit aussi certaines nuisances – pollution, vulnérabilité de certains systèmes, etc. Cela peut conduire à s’interroger sur les systèmes urbains denses, et surtout à structurer une stratégie les rendant moins vulnérables à ce type de chocs. Sur ce point, l’expérience des territoires qui ont mis en place, avant la crise, des missions résilience dans leurs organisations doit être regardée avec attention en vue d’une généralisation.

Michel Gloria

Michel Gloria. © DR

Quels enseignements peut-on tirer de cette crise ?

Il est encore très tôt pour se prononcer et cela doit se faire en toute humilité.  Il me semble cependant que la crise doit amener chaque collectivité, chaque organisation, chaque entreprise, à se doter d’un responsable de la résilience au même titre qu’elles ont déjà un responsable des systèmes d’information par exemple.

Une autre innovation de la crise actuelle me semble très intéressante pour l’avenir : c’est la façon dont la décision politique se nourrit de la réflexion scientifique. Il serait judicieux de dupliquer ce mode de fonctionnement à d’autres domaines, et notamment à celui de la transition écologique et énergétique. Et de le faire au niveau des territoires. Ainsi les recommandations que pourrait formuler un conseil scientifique francilien viendrait éclairer l’action régionale et infra-régionale dans les domaines de la lutte contre le changement climatique (adaptation et atténuation). Certaines expériences de ce type ont déjà été menées en Paca et en Nouvelle Aquitaine, pour préserver des écosystèmes particuliers, mais bien moins souvent sur des systèmes urbains. L’expérience actuelle doit nous inciter à ne pas perdre ce mode de gouvernance.

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