Le fumier équin à la conquête des méthaniseurs

Des chercheurs, des ingénieurs et les gestionnaires du domaine de Grosbois ont présenté au Salon de l’agriculture, jeudi 26 février sur le stand de GRDF, les résultats d’une expérimentation inédite : méthaniser du fumier équin à 100 %. Une voie prometteuse mais encore semée d’embûches techniques.

486 000 tonnes. C’est le gisement de fumier équin estimé en Île-de-France par l’Institut français du cheval et de l’équitation (IFCE). Un volume considérable, aujourd’hui largement sous-valorisé, qui pourrait pourtant alimenter des unités de méthanisation et contribuer à la production de biométhane injecté dans les réseaux. Tel est le pari engagé par l’IFCE, GRDF, le Sigeif, le domaine de Grosbois, le bureau d’études Homéa et le développeur Tenea Energies.

« Les centres équestres ont souvent du mal à trouver une voie permettant de valoriser leurs fumiers », a résumé Colombine Proust, chargée de développement biométhane en Île-de-France chez GRDF, lors de la présentation tenue sur le stand de GRDF au Salon de l’agriculture jeudi 26 février. En parallèle, les unités de méthanisation cherchent de nouveaux intrants pour produire davantage de gaz vert. Mais si la synergie paraît évidente, sa mise en œuvre nécessite de résoudre plusieurs écueils techniques.

Colombine Proust, chargée de développement biométhane en Île-de-France chez GRDF. © Jgp

Maud Levandowski, du bureau d’études Homéa.© Jgp

Le fumier équin peut déjà entrer dans des méthaniseurs en mélange, mais sa part reste limitée. « Jusqu’à 10 %, ça marche très bien. Au-delà, ça pose des problèmes », a précisé Orianne Valais, ingénieure de projets à l’IFCE. Il n’existe aujourd’hui aucun site valorisant 100 % de fumier équin. C’est précisément ce verrou que le projet cherche à lever.

Un potentiel énergétique sous contraintes

Le domaine de Grosbois, centre d’entraînement de chevaux trotteurs situé à Boissy-Saint-Léger (Val-de-Marne), illustre pleinement l’enjeu. Sur ses 400 hectares, 1 500 chevaux de course sont entraînés par 70 propriétaires-entraîneurs dont les écuries génèrent 10 000 tonnes de fumier par an. Cette matière est aujourd’hui expédiée à 300 kilomètres, jusqu’à Saumur, pour servir de substrat à la culture de champignons de Paris. « On transporte beaucoup de matières sans valeur ajoutée, pour un coût d’environ 100 000 euros par an pour nos entraîneurs », a expliqué Christophe Walazyc, chef d’établissement. La méthanisation s’est imposée comme la piste la plus sérieuse, le compostage exigeant trop d’espace et la combustion se heurtant à des obstacles réglementaires, le fumier brut étant classé déchet.

Christophe Walazyc, chef d’établissement de Grosbois. © Jgp

Les premiers essais grandeur nature ont été conduits fin 2024 sur une unité existante en voie pâteuse, technologie adaptée aux intrants riches en matière sèche. Le fumier de Grosbois a été broyé puis incorporé dans un digesteur en régime mésophile (témpérature moyenne et non-extrême), avec un temps de séjour d’environ 20 jours. Résultat : la matière est bien entrée dans le digesteur et en est ressortie – ce qui n’avait pas été le cas lors d’essais antérieurs sur d’autres technologies. « C’est déjà une grosse avancée », a reconnu Maud Levandowski, du bureau d’études Homéa.

Mais les performances de production ont déçu. L’objectif était d’atteindre 170 normo mètres cubes de biogaz par heure – la capacité maximale du site. « On a produit seulement environ 100 normo mètres cubes par heure », a indiqué Maud Levandowski. Des problèmes de bourrage et d’usure des équipements sont apparus dès le passage à 100 % de fumier équin, contraignant à interrompre les essais prématurément. À 80 % de fumier équin dans la ration, les difficultés étaient nettement moins prononcées.

Vers un premier site mondial de méthanisation

L’hypothèse principale pour expliquer ce rendement insuffisant est une inhibition liée à la teneur en potasse du fumier, qui ralentirait l’activité bactérienne. Pour la vérifier, des essais à l’échelle laboratoire ont été engagés avec l’Inrae, avec trois réacteurs en parallèle. Les premiers résultats indiquent un rendement méthane autour de 180 mètres cubes par tonne de matière organique, contre un potentiel méthanogène (BMP) moyen mesuré à 280 mètres cubes – soit environ 65 % du BMP théorique. L’objectif est d’atteindre 75 à 80 %. Des leviers sont à l’étude : recirculation d’eau pour diluer la potasse, ajustement de la température, modification du volume du digesteur, ajout d’enzymes.

Les essais se poursuivront tout au long de 2026. Si les paramètres optimaux sont validés, le projet Grosbois pourrait devenir le premier site industriel au monde à méthaniser du fumier équin en ration exclusive – et le modèle d’un déploiement à l’échelle nationale.

Pour accompagner la filière, l’IFCE a publié un guide pratique co-édité avec GRDF et lancé la plateforme valfumier.fr, qui met en relation producteurs et valorisateurs et recense déjà près de 1 000 offres sur l’ensemble du territoire.

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