Julien Roux : « Avec Énergies du Grand Paris, le réseau de la CPCU va devenir plus vert »

La Semop qui reprendra, le 1er janvier 2027, le réseau de chaleur exploité depuis 99 ans par la CPCU s’appellera Énergies du Grand Paris. Son directeur général, Julien Roux, détaille pour Le journal du Grand Paris – première interview accordée au nom de la nouvelle société – les trois piliers de ce contrat de 25 ans : verdir, moderniser, développer. Avec 3,4 milliards d’euros d’investissements, dix installations géothermiques et la chaufferie des Ardoines, à Vitry-sur-Seine, dédiée au combustible solide de récupération (CSR), la part des énergies renouvelables et de récupération doit passer de 50 à 76 %.

Pouvez-vous nous rappeler l’historique du contrat que la société d’économie mixte à opération unique (Semop) « Énergies du Grand Paris », que vous dirigez, va opérer ?

Le réseau de chaleur parisien et grand-parisien existe depuis bientôt 100 ans : la Compagnie parisienne de chauffage urbain (CPCU) l’exploite depuis 99 ans, dans le cadre d’une concession qui arrive à son terme le 31 décembre prochain. Au titre de ses ambitions de transition énergétique et écologique, la Ville de Paris a relancé un appel d’offres pour confier le réseau à un nouvel opérateur à partir du 1er janvier 2027, avec trois ambitions : rendre ce réseau plus résilient et plus robuste, notamment face aux crues, dont le choc thermique peut endommager des canalisations de vapeur à plus de 200 degrés ; le rendre plus vert ; et le développer.

Quelles sont selon vous les qualités qui ont valu à votre projet d’être retenu ?

Le projet que nous portons en termes de verdissement, de modernisation et de développement est ambitieux. Le développement : nous allons passer de 450 000 équivalents logements – environ 1 million d’habitants chauffés – à 700 000 en 2034, presque le double. Le verdissement : nous passerons de 50 % à 76 % d’énergies renouvelables et de récupération, et diviserons par deux les émissions de CO2. Et la lutte contre la précarité énergétique : en s’affranchissant du gaz au profit d’énergies renouvelables et potentiellement moins coûteuses, le projet permettra de baisser la facture des abonnés de près de 70 %, notamment ceux des logements sociaux, une attente de la collectivité.

Comment fonctionne la SEM à opération unique ad hoc, créée pour l’occasion ?

Julien Roux, directeur général de la Semop « Énergies du Grand Paris ». © DR

L’actionnariat réunit à 51 % le groupement industriel – Dalkia, filiale à 100 % d’EDF, Eiffage et RATP Solutions Ville–, à 34 % la Ville de Paris, et à 15 % la Banque des territoires, tiers de confiance. La présidente est Carine Petit, maire du 14e arrondissement ; j’en suis le directeur général.

La Ville, autorité concédante, nous a confié le réseau pour 25 ans par une délégation de service public. Énergies du Grand Paris est une société de plein exercice, propriétaire de ses installations pendant la durée du contrat. Au 1er janvier, elle reprend les actifs – réseaux, centrales – en versant à la CPCU un droit d’entrée d’un peu moins de 800 millions d’euros. Elle perçoit les recettes des abonnés, supporte ses charges et porte les 3,4 milliards d’euros d’investissements des premières années.

Pourquoi avez-vous décidé de baptiser la Semop « Énergies du Grand Paris » ?

Énergies au pluriel, parce que nous multiplions les sources d’alimentation du réseau. Aujourd’hui, le réseau fonctionne avec du gaz, la biomasse de Saint-Ouen [Seine-Saint-Denis] et la chaleur de récupération des trois unités de valorisation énergétique du Syctom. Nous ajoutons la géothermie profonde, la chaufferie CSR de Vitry [Val-de-Marne], la récupération de chaleur fatale sur le métro, la récupération de chaleur sur la Seine – qui préchauffera Thermo-sur-Seine –, du biogaz et de l’électricité décarbonée.

Et du Grand Paris, pour bien signifier que cette infrastructure est au service des Grands-Parisiens, dans 17 communes d’Île-de-France. À Vitry, 21 000 équivalents logements et des écoles sont chauffés par ce réseau. Pour les 25 prochaines années, lui donner ce nom du Grand Paris, c’est un message politique fort.

Rappelez-nous ce qu’est un réseau de chaleur ?

C’est un chauffage central à l’échelle d’une ville. Chez vous, la chaudière chauffe l’eau qui circule dans les radiateurs. Ici, les centrales de production chauffent le réseau, et les radiateurs, ce sont les abonnés. Le réseau alimente Paris et 16 autres collectivités – c’est bien pour cela que l’on parle de réseau métropolitain –, avec 500 km de canalisations souterraines et neuf centrales de production. Il a une particularité : il distribue de la vapeur, et non de l’eau chaude comme la quasi-totalité des réseaux français. Il est si gros – le plus grand de France – qu’avec de la vapeur, on véhicule beaucoup plus de chaleur qu’avec de l’eau chaude.

Qui sont vos abonnés ?

Nous en comptons 6 200, et environ 15 % de la chaleur est livrée en dehors de Paris. Tous les hôpitaux de l’AP-HP sont exclusivement fournis en chaleur par le réseau, c’est important de le dire. Nous avons aussi des bailleurs sociaux, des copropriétés, des bâtiments tertiaires, des écoles : l’Opéra Garnier et Notre-Dame sont chauffés par le réseau. Aujourd’hui, 50 % de la chaleur est issue du gaz, presque exclusivement du gaz gris : la part de gaz vert est marginale. Or ce gaz est carboné et son prix dépend de la conjoncture internationale. L’une des ambitions du projet, c’est de s’en affranchir autant que possible.

Comment ?

Pour le développement, nous allons étendre le réseau de près de 40 % vers les zones blanches de Paris, les quartiers qui ne sont pas alimentés aujourd’hui, à partir de géothermie profonde. Dix installations de géothermie sont prévues dans Paris, trois sont déjà à l’étude. La géothermie ne produit pas de vapeur mais de l’eau chaude : ces extensions prendront la forme de boucles d’eau chaude. Pour l’existant, la partie vapeur, nous allons construire Thermo-sur-Seine, une chaufferie alimentée par des combustibles solides de récupération (CSR), qui, elle, produira de la chaleur à partir de la vapeur.

Ces forages dans Paris ne vont-ils pas générer des nuisances ?

Un puits réalisé est un ouvrage statique qui ne génère aucune nuisance. En revanche, le chantier occupe un terrain de quelques milliers de mètres carrés pendant quelques mois, jusqu’à un an. Il faut une surface suffisante. Nous travaillons d’ores et déjà sur trois projets, en négociation avec la Ville et pas encore validés.

La chaufferie CSR prévue dans le projet Thermo-sur-Seine, aux Ardoines, à Vitry-sur-Seine, suscite des critiques : pourquoi l’implanter dans un territoire déjà très sollicité, et avec quels effets sur l’environnement ?

Nous souhaitons répondre à toutes ces questions, qui sont légitimes. Une concertation sous l’égide de la Commission nationale du débat public s’est ouverte le 1er septembre et se poursuivra jusqu’au 1er novembre, avec des réunions publiques et des ateliers. Sur le fond, d’abord : les déchets qui permettent de produire ce combustible sont aujourd’hui encore enfouis. Les activités économiques d’Île-de-France produisent 6 millions de tonnes de déchets par an, dont 2 millions sont enfouies et génèrent du méthane. Nous allons en prélever 450 000 tonnes pour les valoriser en chaleur : c’est bien de la chaleur renouvelable et de récupération.

Ensuite, sur le choix du site. Il fallait un terrain proche du réseau, au bord de la Seine pour livrer le combustible par barge, et compatible avec des enjeux industriels. Les Ardoines ont une histoire industrielle forte : EDF y a produit de l’électricité pendant des décennies, avec des centrales thermiques au charbon. Et le réseau y exploite aujourd’hui une cogénération et une chaufferie au gaz qui émettent du CO2, des oxydes d’azote et du monoxyde de carbone. Nous arrêtons ces deux installations pour en démarrer une autre, qui émettra deux fois moins de monoxyde de carbone, quatre fois moins d’oxydes d’azote et 20 % de poussières en moins. Nous améliorons donc la qualité de l’air.

Et les autres émissions, les métaux par exemple ?

Nous réalisons une cartographie, avec des prélèvements sur le territoire, pour établir une situation zéro, suivie par la préfecture, par des organismes externes et par un comité citoyen, avec des données en ligne. Nous construisons avec les meilleures technologies disponibles, sous autorisation de l’État, selon des normes très élevées que nous essaierons de dépasser. Ce type d’installation est très courant en Allemagne ou au Danemark, y compris en milieu urbain : 70 % des CSR y sont valorisés, contre 30 % en France. Dalkia met en service une installation similaire à Lannemezan [Hautes-Pyrénées], dont les premiers tests dépassent les engagements. Le CSR sera la source principale.

Les communes desservies siègent-elles au sein de la Semop ?

Le conseil d’administration réunit les représentants des actionnaires et des censeurs, sans droit de vote, pour les quatre collectivités qui accueillent des outils de production – Ivry, Issy-les-Moulineaux, Saint-Ouen, Vitry – et pour le Syctom. Un comité territorial, plus large, intègre les 16 communes alimentées en plus de Paris. La volonté de la Ville était d’ouvrir cette gouvernance.

Que vont devenir les 560 salariés de la CPCU ?

Ils rejoignent Énergies du Grand Paris au 1er janvier, et certains sont déjà arrivés. Ils détiennent l’expertise. Pas de plan social, au contraire : nous allons recruter et former. Leur rattachement à la convention collective des industries électriques et gazières, celle d’EDF, est conservé, y compris pour les futurs embauchés. C’était une évidence.

Et vous-même ?

Je suis ingénieur et je viens du groupe Dalkia, avec près de 20 ans d’expérience dans les réseaux de chaleur.

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