Bally Bagayoko : « Considérer le Territoire comme un eldorado, c’est terminé »

Maire (LFI) de Saint-Denis, président de Plaine Commune et de Plaine Commune développement, Bally Bagayoko détaille ses orientations : 30 à 50 % de logement public dans les programmes, moratoire sur le BRS, révision du PLUi, transformation des bureaux vacants. L’élu revient par ailleurs sur sa volonté de sortir du Sedif.

Quelle est votre philosophie en matière d’aménagement, par rapport à celle de votre prédécesseur ?

J’ai une conception de la ville à taille humaine : ne pas entrer dans la grande compétition des métropoles, mais partir des réalités de nos territoires – j’entends par là l’EPT. Mon sujet, ce sont les préoccupations que je vis, en enfant de ce territoire. C’est d’abord le logement, pour moi un bien public, qui doit être accessible. C’est pourquoi je suis en désaccord avec le choix d’accentuer l’accession à la propriété au détriment de la part publique, réduite à 4 ou 5 % en moyenne, je crois, sur les derniers programmes. Je souhaite aller entre 30 et 50 % de logement public, toutes gammes confondues.

Cela intègre-t-il le bail réel solidaire (BRS) ?

Il y est intégré, mais j’ai à son égard une approche de vigilance. Je n’y suis pas opposé en tant que tel, mais ce n’est pas un produit performant dans toutes les situations : quand le foncier est extrêmement cher et que se cumulent la redevance sur le sol et le coût de la surface, ce n’est pas très attractif, car trop cher, par rapport aux publics prioritaires que nous ciblons. Il y a aussi une bataille à mener avec certaines banques. Nous avons donc privilégié un moratoire. Regardons les typologies présentes sur le territoire et voyons dans quels cas on l’enclenche ou pas. En faire partout, ce n’est pas possible. Les premiers programmes portaient sur des volumes importants : on va voir comment cela vit. Nous sommes en observation.

Vous souhaitez donner la priorité aux foyers les plus modestes ?

Nous renforçons cette partie : 80 à 85 % de la population de Plaine Commune relève en réalité du logement public, avec une forte proportion de PLAI. Or le choix avait été fait de neutraliser celui-ci, de le ramener à un niveau extrêmement faible, sans rapport avec les besoins des populations. L’objectif est d’en augmenter la part, non pas partout, mais sur des secteurs de Saint-Denis et de Pierrefitte-sur-Seine où la carence est beaucoup trop importante.

Bally Bagayoko, dans son bureau de l’hôtel de ville de Saint-Denis. © Jgp

Réviserez-vous le PLUi et le PLH, qui prévoit 3 500 logements par an dont 50 % en accession libre ?

Un projet de révision du PLUi est dans les tuyaux, un processus d’au moins deux ans. Il était important que les élus de l’EPT prennent d’abord leurs responsabilités. Nous modifierons aussi le PLH, avec une part d’accession légèrement en baisse au profit du logement public. Nous sommes par ailleurs dans une logique de réindustrialisation et de développement de l’artisanat, pour épouser les réalités économiques et l’employabilité de nos jeunes. Nous ne visons pas à faire de ce territoire un territoire touristique et événementiel.

L’orientation touristique et événementielle, c’est donc terminé ?

Je ne suis pas du tout sur cette ligne. L’approche touristique peut avoir un intérêt – la taxe de séjour, les hôtels font rentrer des recettes –, mais tout est question de proportion. Le Stade de France va déjà doubler ses événements : on ne peut pas en rajouter, sauf à faire que leur concomitance avec la vie quotidienne pose problème. Nous voulons créer de la ville ensemble : que les habitants de Pierrefitte aient le sentiment d’appartenir à la commune nouvelle, que le quartier de Pleyel ait celui de vivre dans Saint-Denis. Il faut recoudre des liens, pas créer de grands hubs événementiels.

Vous ne remettez pas en cause la commune nouvelle ?

Non, elle existe désormais. Ce que nous avons porté durant la campagne, c’est le constat d’un désaccord des habitants avec le processus qui lui a donné naissance. Après un audit, nous soumettrons par référendum le choix de la maintenir ou de faire autrement. Sur le périmètre du vote, les deux hypothèses sont sur la table, il inclura Saint-Denis ou pas; je travaille notamment avec le collectif « Stop Fusion », sachant que, dans un des cas, on peut se retrouver face à des procédures juridico-administratives.

La réindustrialisation, cela passe par quelles mesures ?

Par la maîtrise foncière, celle des programmes qui sortent, et par la charte de construction de l’EPT, pour sanctuariser des îlots dédiés à ces activités. Nous avons par ailleurs plusieurs millions de mètres carrés de bureaux vacants. L’ère du développement de bureaux est terminée : ils doivent être transformés, avec une approche mixte pouvant intégrer du logement et de l’activité tertiaire. Des opérateurs se disent à l’aise sur ces transformations ; nos services vont chercher du benchmark. Laisser des bureaux vacants, c’est terminé, sans ignorer que les documents d’urbanisme et la structure du bâti compliquent parfois le passage en logements, de même que des modèles de transformation peu attractifs financièrement.

Votre politique ne comporte-t-elle pas un risque de ghettos ?

Non. Nous avons déjà une proportion de logements en accession, et des quartiers dits gentrifiés, dont les nouveaux habitants ont très vite su s’intégrer à la vie locale. La ghettoïsation, elle est plutôt dans les beaux quartiers parisiens, où les gens vivent en silos, entre eux. Ici, vous avez 150 nationalités d’origine : entre Saint-Denis et Pierrefitte-sur-Seine, vous traversez des zones pavillonnaires, des copropriétés neuves, malheureusement des copropriétés dégradées, l’hypercentre avec sa vie propre. Je suis sur une logique de ville pour tous, qui garde ses proportions : non pour empêcher, mais pour permettre à ceux qui ont toujours été des nôtres d’y participer, sans être mis à l’écart par une compétition foncière qui, comme à Paris, oblige les gens à partir.

Sur les copropriétés dégradées, reconnaissez-vous des mérites à votre prédécesseur Mathieu Hanotin ?

À l’échelle locale, les services ont fait un travail conséquent, dans une démarche partenariale avec l’État, qui, par la voix du préfet, a consenti des moyens importants contre l’insalubrité. Suffisants pour rattraper le retard ? Non, mais ils existent, et c’est un point positif. Il faut désormais une force de frappe bien supérieure pour faire ressortir du neuf rénové de l’ancien. C’est le sens des courriers adressés au préfet : il faut reconnaître l’effort de l’État, mais dire que le compte n’y est pas encore.

Comment comptez-vous obtenir davantage, notamment de dotations, de la part de l’État ?

La mairie de Saint-Denis. © Jgp

Nous avons une opportunité : 2027. Les territoires comme les nôtres vont se lancer dans cette bataille pour renverser la table. Nous attendons un État beaucoup plus proactif sur l’aide à la production de logements : l’aide à la pierre, devenue individuelle, a fait chuter la production publique. Nous sommes pour le maintien de l’encadrement des loyers. Le faire sauter nourrit la gentrification et le sentiment des populations d’être acculées au départ. Il y a aussi la sécurité. La délinquance doit d’abord être traitée par la prévention, notre responsabilité directe – mise à mal quand l’État baisse les dotations, soit plusieurs millions d’euros pour nous. Un État fort, c’est un État utile pour corriger ces inégalités. Nous vivons un effet ciseau, caractérisé par un fort besoin de service public et une soutenabilité financière en baisse. C’est là que la lutte est nécessaire.

Quel message adressez-vous aux promoteurs ?

Tous les promoteurs de la place sont déjà à Saint-Denis ; je ne suis pas certain que nous en ayons besoin de supplémentaires. À ceux qui sont là, je dis clairement : considérer le territoire comme un eldorado, c’est terminé. Que des promoteurs gagnent de l’argent, c’est normal ; il y a juste un niveau de décence à ne pas dépasser. Notre charte de construction sera plus contraignante sur le logement public, les espaces extérieurs, l’adaptation au réchauffement climatique, son absence renchérit les charges. Nous avons besoin de promoteurs éthiques, même si beaucoup font bien leur travail, moins gourmands, et qui participent à notre effort. Un partenaire ne peut capter le foncier pour sortir une opération au rendement maximum et repartir.

Vous souhaitez sortir du Syndicat des eaux d’Île-de-France. Mais le nouveau président du Sedif, Richard Dell’Agnola, objecte que Plaine Commune n’en a pas le droit, et que ce choix politique se paiera d’une eau plus chère…

L’argument du prix, c’est celui de tous ceux qui remettent en cause la volonté même de faire revenir la gestion de l’eau en régie publique. La lame de fond, c’est que dans une société qui se massifie, ce bien précieux qu’est l’eau va devenir un sujet. C’est le chemin naturel pour nous. Va-t-on nous faciliter la tâche ? Bien sûr que non. Je comprends que le président du Sedif défende ses intérêts, et quand il dit que c’est un choix politique, y compris juridique, il a parfaitement raison. Le coût de sortie est si énorme qu’il en devient dissuasif ? Cela peut se corriger : demain, si nous sommes en responsabilité à l’échelle de l’État, cet outil peut être modifié. Des entreprises publiques privatisées sont revenues dans le giron public. Ce sont des choix à faire.

LFI propose de supprimer les métropoles. Quel regard portez-vous sur la Métropole du Grand Paris ?

Ce débat sur les échelons institutionnels est sain : on ne peut pas continuer avec des échelons qui s’empilent, des compétences qui se marchent dessus, chacun se tenant par la barbichette. Mon approche consiste à consolider un premier échelon d’action locale liant la commune et l’EPT, doté de capacités fiscales propres permettant vraiment d’agir. Le lien avec la métropole me paraît pertinent sur la Gemapi et les grands investissements, dont les périmètres dépassent ceux des EPT. Mais la promesse d’agir en profondeur sur le logement n’a pas été tenue ; le premier niveau d’intervention, sur les Zac par exemple, c’est plutôt l’EPT.

Où en est la Zac Plaine Saulnier ?

J’ai rencontré Patrick Ollier il y a deux semaines et lui ai dit que je m’autorisais à réinterroger le programme prévu. Sur les lots de logements, j’ai eu gain de cause. En revanche, nous avons un désaccord entier sur le lot comportant l’immeuble dit « BMX », présenté au Mipim : sa soutenabilité financière mérite d’être regardée de très près alors que la Zac est déjà déficitaire, de 60 à 70 millions d’euros en théorie, et que sa logique d’activité est tournée vers l’extérieur, pas vers la ville. Nous avons déjà le Stade de France : on ne va pas spécialiser le territoire autour de l’événementiel. Je suis pour créer dans cette Zac un nouveau quartier de vie – commerces de proximité, logement, centre aquatique olympique, espaces à vocation sportive – qui fasse le lien avec la Porte de Paris, le Stade de France et Pleyel : quelque chose qui unifie, plutôt qu’un objet étranger. J’ai demandé des éléments factuels, y compris de rencontrer les investisseurs et les porteurs du projet.

Lors de son élection à la présidence de Plaine-Commune. © Jgp

Saint-Denis Pleyel est appelée à devenir « le nouveau Châtelet ». Comment anticipez-vous l’arrivée du Grand Paris Express ?

Le territoire se transforme déjà, sur tout le secteur de Pleyel et de la Confluence : il faut anticiper ces arrivées – voiries accessibles, commerces, sécurité renforcée – en préservant la vie quotidienne face à des flux importants. Pleyel vivait une forme d’anormalité avec environ 18 000 salariés pour 5 000 habitants. Nous poussons le curseur pour augmenter la part d’habitants, en développant le logement public et en recréant une centralité autour de la place des Pianos. Ce bout de quartier, plus proche de Saint-Ouen, ne se sent pas toujours appartenir à Saint-Denis. Nous devrons intégrer une zone de flux quasi équivalente à Châtelet : c’est énorme, avec un impact sur les assiettes foncières, que nos instruments nous permettent déjà de maîtriser. Ces territoires doivent être au rendez-vous de l’exigence climatique – des îlots de fraîcheur en nombre – et de la sécurité, car les flux amènent aussi des incivilités ; je ne suis pas certain que l’État, lui, soit au rendez-vous. Nous sommes quasiment en capacité de concurrencer Châtelet ou La Défense, mais la situation sociale et économique n’est pas la même : il faut que nous soyons davantage aidés.

Comment vivez-vous le traitement médiatique qui vous est réservé, comme premier maire noir d’une grande ville ?

Cela ne me donne pas des ailes : j’ai quelques heures de vol. Il y a le temps des projecteurs et celui de la pénombre ; ces séquences sont intégrées dans ma manière d’agir. Je profite de celle-ci, où les projecteurs sont sur moi mais aussi sur le territoire, pour faire valoir nos idées, dire les discriminations auxquelles nous sommes confrontés et construire un autre récit. Oui, j’ai été victime de propos racistes ; nous les combattons, dans une démarche collective. Il y a aussi ces liens que l’on m’invente avec les narcotrafiquants – tous auraient leur maire, désormais. Ce n’est pas sérieux. L’essentiel de mon énergie va aux Dionysiennes, Dionysiens, Pierrefittoises, Pierrefittois et à l’action à l’échelle de l’EPT. C’est le plus beau challenge.

Certains, y compris à gauche, reprochent à Jean-Luc Mélenchon, que vous soutenez, un antisémitisme qui les empêcherait de voter pour lui. Que leur répondez-vous ?

Jean-Luc Mélenchon n’est pas antisémite. Moi-même, j’ai subi des attaques me qualifiant d’antisémite, alors que mes seuls propos visent à condamner un État génocidaire. Qu’il y ait des désaccords sur ce que nous portons politiquement, je peux le comprendre, mais il y a un danger à construire un amalgame entre critique d’Israël et antisémitisme. Ces attaques cherchent à détourner de l’essentiel : en 2027, notre principal sujet est d’éviter que l’extrême droite arrive aux responsabilités. Mon intime conviction, c’est que Jean-Luc Mélenchon est le candidat le plus en capacité de rassembler et de gagner.

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