2e rencontres de la Métropole : les défis de la décarbonation en débat

La métropole du Grand Paris et son conseil de développement organisaient le 20 mai dernier les 2e rencontres de la Métropole. L’occasion de débattre des trajectoires en cours et de poser les jalons d’une stratégie à la hauteur des enjeux, en s’appuyant sur l’expertise citoyenne, scientifique et politique.

La 2e édition des Rencontres de la métropole du Grand Paris, organisées avec son conseil de développement (Codev), a ouvert mardi 20 mai à la maison de la RATP un cycle de réflexions sur les leviers concrets de la décarbonation métropolitaine. Face à l’urgence climatique, élus, chercheurs, climatologues et citoyens ont dressé les contours d’une action collective articulée autour de deux impératifs : la neutralité carbone à l’horizon 2050, et la réduction de 55 % de ses émissions de gaz à effet de serre en 2030 par rapport à 1990.

Patrick Ollier. © Jgp

« Bonjour les dégâts », a lâché d’emblée Patrick Ollier, président de la Métropole, en évoquant l’objectif 2030. « 2030, c’est demain. Et pour y parvenir, nous avons besoin de vos idées, de vos expertises. Car ce que nous mettons en œuvre aujourd’hui, c’est une colonne vertébrale pour demain ».

Un cadre d’action renforcé

Pour Patrick Ollier, le colloque est d’abord un outil de gouvernance. « Ce rendez-vous est essentiel. Il alimente nos décisions », a-t-il rappelé en saluant la contribution du Codev, qu’il décrit comme « le cerveau » de la Métropole. Concrètement, les feuilles de route sont en place : Plan climat air énergie métropolitain (PCAEM), Schéma de cohérence territoriale (Scot), engagement dans les zones à faibles émissions (ZFE) et développement de 250 kilomètres de pistes cyclables. « Nous avons déjà réduit nos émissions de 26 % entre 2005 et 2021. C’est au-delà des objectifs initiaux », a-t-il fait valoir.

Mais les obstacles sont nombreux : blocages réglementaires, insuffisance des financements d’État, inerties institutionnelles. « Cela fait quatre ans que j’attends la vidéo-verbalisation. Et le prêt à taux zéro pour les véhicules propres vient seulement d’être débloqué… », a déploré le président métropolitain.

La société civile en appui

Philippe Pelletier, président du Codev, a insisté pour sa part sur la « singularité productive » du dialogue entre élus et société civile. Le conseil regroupe 120 citoyens tirés au sort ou volontaires, et travaille à « exprimer l’attente des habitants ». Pour aborder la question climatique, il a structuré sa contribution autour de deux axes proches du quotidien : la rénovation énergétique des logements et l’adaptation aux fortes chaleurs. « Ce sont des réalités vécues. Nous avons préféré mobiliser les énergies citoyennes sur des sujets tangibles », a-t-il expliqué.

Philippe Pelletier. © Jgp

L’évidence scientifique du dérèglement

Robert Vautard, climatologue, co-président du groupe 1 du Giec a planté le décor en quelques graphiques tirés des derniers rapports du groupe d’experts intergouvernemental : réchauffement de + 1,3 °C déjà atteint, vagues de chaleur désormais attribuables à 100 % à l’activité humaine, risques accrus d’inondations, d’incendies, d’événements extrêmes. « Ce n’est pas parce qu’il est trop tard pour éviter certains effets qu’il faut baisser les bras. La décarbonation reste absolument nécessaire », a-t-il insisté.

Robert Vautard. © Jgp

Charlotte Halpern. © Jgp

L’expert a cité les simulations réalisées avec le Grec francilien : sans un plafonnement à +2°C, la barre des 50°C pourrait être franchie à Paris à la fin du siècle. « Ce que vous décidez aujourd’hui, dans cette salle, influencera ce pic. Et ce niveau de température restera gravé dans l’histoire pour des centaines d’années », a-t-il averti. Pour lui, la transition est non seulement possible, mais économiquement viable dans les secteurs urbains comme les bâtiments, les transports ou l’énergie.

Le défi de la gouvernance

Charlotte Halpern, directrice de l’Institut pour les transformations environnementales à Sciences Po, a décrit la complexité de la gouvernance locale comme un facteur limitant. « On a commencé à investir, à innover, à planifier. Mais sur la gouvernance, on n’a pas commencé à travailler vraiment ».

La chercheuse a comparé Paris à d’autres métropoles européennes. À Manchester, la neutralité carbone a été impulsée par le maire, avec une gouvernance par mission, structurée autour de groupes transversaux et d’indicateurs de pilotage. A Anvers, c’est une stratégie top-down, portée par la région Flandre, qui impose la coordination métropolitaine. « Dans tous les cas, le facteur décisif reste la mise en œuvre. Or, elle est souvent négligée. On pense que les objectifs suffisent. Mais non : il faut outiller, financer, recruter, coordonner. Et surtout, politiser les choix. La décarbonation est un acte politique ».

Jean-Philippe Buisson (EDF) : « L’industrie peut basculer vers l’électrique, à condition d’en élargir la focale »

Pour le directeur délégué aval de la R&D d’EDF, la décarbonation industrielle est possible, mais elle impose une stratégie de filière et un accompagnement ciblé.

« L’industrie représente environ 10 % de la consommation énergétique de la Métropole. Ce n’est pas marginal ». Invité des Rencontres de la métropole du Grand Paris, Jean-Philippe Buisson, directeur délégué aval de la R&D d’EDF, a plaidé pour une électrification massive des usages industriels, condition nécessaire pour atteindre la neutralité carbone d’ici à 2050. « Depuis 1990, l’industrie française a réduit ses émissions de CO₂ de 50 %. Les deux tiers de cette baisse sont dus à des gains d’efficacité énergétique et à une substitution du fossile. Il faut maintenant amplifier cette dynamique ».

EDF, dont le mix électrique est déjà décarboné à 96 %, se positionne comme un catalyseur de cette transition. Selon Jean-Philippe Buisson, 85 à 90 % des usages industriels de chaleur – qui constituent les deux tiers des besoins énergétiques du secteur – peuvent déjà être électrifiés avec des technologies existantes ou en démonstration : pompes à chaleur haute température, fours électriques, chaudières électriques, voire cogénération à partir de petits réacteurs nucléaires modulaires (SMR).

Jean-Philippe Buisson. © Jgp

« La clef, c’est d’adapter la solution au site, a-t-il souligné. Chaque filière, chaque zone industrielle a ses besoins spécifiques. Et on peut mutualiser. Le Dunkerquois montre que l’on peut réutiliser chaleur, eau, déchets entre acteurs locaux. Il faut raisonner à l’échelle de l’écosystème ». Mais la transformation implique des investissements lourds. « L’électrification coûte en capital. Il faut aider les industriels à franchir ce pas via des démonstrateurs, des financements adaptés, et des mécanismes de soutien, comme ceux proposés par l’Ademe ». L’avenir passe aussi par l’hydrogène vert – produit par électrolyse – et le captage de CO₂ pour les secteurs sans alternative. « Rien n’est simple, mais tout est possible », a-t-il conclu. A condition d’agir vite. Et collectivement.

« La voiture électrique, oui… mais légère, accessible et soutenable »

Pour Tommaso Pardi, chercheur au CNRS, la transition automobile européenne est en péril si elle n’engage pas un virage stratégique vers des véhicules électriques abordables.

Il y a trois ans, l’Europe rêvait d’une révolution électrique dans l’automobile. Aujourd’hui, la réalité la rattrape. Tommaso Pardi, directeur du Groupe d’études sur l’industrie automobile (Gerpisa), n’a pas mâché ses mots lors des Rencontres de la métropole du Grand Paris : « La voiture électrique est devenue à la fois bouc émissaire et symptôme d’une crise industrielle mal anticipée ».

Le chercheur du CNRS constate un paradoxe. D’un côté, les constructeurs européens ont dégagé des profits records entre 2021 et 2023. De l’autre, l’écosystème automobile est sous tension : usines qui ferment, sous-traitants fragilisés, restructurations massives. En cause : une électrification trop chère, trop lente et trop élitiste, qui ne parvient pas à séduire les classes moyennes. « Les consommateurs veulent des véhicules électriques au prix des thermiques. Or, aujourd’hui, ce n’est pas possible ».

Un virage menacé

Fixée en 2022, l’échéance de 2035 pour la fin des moteurs thermiques semblait acquise. Mais depuis, la pression monte pour revenir sur cette décision. Une clause de révision anticipée à 2025 est désormais sur la table. Pour Tommaso Pardi, ce serait une erreur stratégique. « Revenir en arrière, c’est enterrer l’objectif climat de 2050. Et ce serait aussi abandonner la dernière chance de l’industrie automobile européenne de rester dans la course face à la Chine ».

Tommaso Pardi. © Jgp

Car le problème, dit-il, n’est pas l’électrique, mais l’incapacité de l’Europe à combler son retard de compétitivité. « Les constructeurs chinois produisent plus vite, moins cher, avec des technologies parfois plus avancées. L’Europe a l’opportunité de réindustrialiser, à condition de prendre le bon virage maintenant ».

De l’euphorie à la désillusion

L’euphorie de 2020-2022, marquée par des plans d’investissement massifs, des annonces présidentielles et l’essor des ventes d’électriques, a laissé place au doute. L’envolée des prix de l’énergie, la fin des aides publiques en Allemagne, la poussée de l’extrême droite hostile à l’électrique et l’atonie du marché ont fragilisé la trajectoire. Le gel temporaire des objectifs carbone européens pour 2025 en est le symptôme. Mais cette pause compromet déjà l’étape de 2030 (- 55 % d’émissions par rapport à 2021). Et sans ce palier, l’objectif 2035 devient inatteignable. « Ce que nous pensions gravé dans le marbre est aujourd’hui sur la sellette », avertit Tommaso Pardi.

Le chercheur pointe deux causes structurelles : une montée en gamme massive des véhicules européens depuis vingt ans – plus lourds, plus puissants, plus chers – et l’échec des politiques de réduction du parc automobile. Résultat : les émissions réelles ont stagné entre 2001 et 2021. Ce n’est qu’avec l’électrification que la tendance s’est inversée.

Mais là encore, l’Europe semble reproduire les mêmes erreurs : « On électrifie des SUV à deux tonnes, au lieu de concevoir des véhicules légers, sobres et bon marché. C’est une impasse ». Dès lors, Tommaso Pardi plaide pour un tournant. Inspiré par le modèle japonais des kei cars, il propose de créer une catégorie réglementaire européenne pour des véhicules électriques légers, à faible puissance, compatibles avec un usage urbain et périurbain. Un Airbus de la petite voiture électrique, dit-il, soutenu par des aides à la production ciblées et un éco-score européen permettant de valoriser les modèles vertueux.

« Une Dacia Spring émet deux fois moins qu’une berline électrique de 2 tonnes. L’enjeu est de produire en Europe, à prix abordable, des véhicules simples, légers, accessibles aux ménages ». L’objectif : rendre l’électrique désirable, non pas comme un produit de luxe, mais comme un bien de première nécessité pour la transition.

Une fenêtre de tir étroite

Avec seulement 2 % du parc européen actuellement électrifié, et un renouvellement moyen du parc de 24 ans, la marche à franchir est gigantesque : « Pour atteindre la neutralité carbone en 2050, il faudrait produire 10 millions de véhicules électriques par an à partir de maintenant ».

Un défi immense, mais aussi une opportunité industrielle majeure. « L’avenir de l’automobile européenne se joue ici et maintenant. Reculer, c’est renoncer à redevenir une puissance industrielle. Avancer, c’est se réinventer ».

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