Vincent Gollain, directeur de l’économie et du développement local à l’IAU, décrit les ruptures qui caractérisent l’Ile-de-France, qu’il s’agisse de la répartition de ses emplois ou de la transition énergétique et numérique. Il souligne la nécessité de bâtir une stratégie de développement économique régionale assise sur les potentialités de ses différents territoires.
Quels constats formule l’IAU dans sa récente étude « Trajectoires de l’économie francilienne » ?
L’Ile-de-France, fortement branchée sur les flux mondiaux, a traversé après 2008 une crise économique majeure, même si elle a mieux résisté que les autres régions. Et malgré la crise, l’emploi a augmenté entre 2000 et 2013, avec environ 300 000 emplois nets créés.
Soit une croissance faible mais une progression quand même, néanmoins insuffisante compte tenu de la hausse de la population. Par conséquent, le taux de chômage augmente. Par ailleurs, le taux de pauvreté atteint en Ile-de-France environ 15 %, pour un peu plus de 14 % en France. Cela ne doit pas être négligé.
Quelles tendances identifiez-vous ?
Dans la même période, on observe une transformation majeure, profonde, de l’économie de par deux tendances : la transformation numérique et la transition écologique. L’Ile-de-France a une chance énorme dans ce domaine : on y dénombre quelque 500 000 emplois dans les industries numériques. C’est un secteur qui croît, avec des start-up qui ont même un peu de mal à recruter les profils recherchés. D’où des initiatives telles que l’Ecole 42 de Xavier Niel. La transformation numérique ne concerne d’ailleurs pas seulement ce secteur. L’enjeu réside dans la capacité de l’ensemble de l’économie à adopter le numérique dans son business model. Sinon, de nombreuses entreprises courent le risque de l’ubérisation, avec de nouveaux entrants qui perturbent les business models et s’imposent parce que leur modèle est souvent plus proche des attentes du marché.
Pour ce qui est de la transition écologique, à l’échelle internationale, l’Ile-de-France possède de bons domaines de spécialisation, dans l’eau ou les éco-industries par exemple. Mais l’on sent bien qu’en Allemagne ou en Europe du Nord, on a su transformer davantage les modèles économiques des entreprises.
Vous notez également des évolutions géographiques ?
La dimension spatiale est également importante. Historiquement en Ile-de-France, l’emploi à Paris était assez stable, diminuait même un peu, augmentait faiblement en petite couronne, et fortement en grande couronne. Au cours des dernières années, la combinaison de la crise économique et de la transformation numérique produit un retour massif au centre.
La grande couronne est stable en termes d’emploi, la petite couronne croît fortement, et Paris croît légèrement. On voit aussi que dans l’économie numérique, les gens veulent de l’urbanité, mais aussi des quartiers « cools ». Des microcosmes urbains se trouvent ainsi au centre du renouvellement de ces industries. Cela explique la forte appétence des banques et des promoteurs pour créer des incubateurs et des pépinières dans le coeur de l’agglomération. La reprise va certainement produire une nouvelle augmentation des prix dans le centre et une répartition différente de la localisation des emplois.
Quels enjeux pour l’avenir ?
Un enjeu de positionnement international, d’attractivité et de compétitivité tout d’abord. Il faut que l’Ile-de-France s’affirme davantage et sorte d’une image axée essentiellement sur une très forte réputation, basée sur l’image très verticale d’un Paris mythique et rêvée, le Paris de « Ratatouille ». Cette image évolue, grâce aux start-up de la French tech mais on doit davantage montrer les différentes chaînes de valeur de la Région, que ce soit Paris-Saclay, Vallée de Seine, Roissy, etc. Il faut se donner cela comme ambition collective. C’est tout le sens du prochain schéma régional de développement économique d’innovation et d’internationalisation des entreprises (SRDEII), en cours de réalisation.
A l’IAU, on croit beaucoup aux territoires. Dans le cadre du prochain SRDEII, il faut bien sûr une stratégie régionale, mais elle doit s’ancrer sur des lieux clés, qui à la fois concourent à la compétitivité régionale, donc l’enrichissent, et en même temps bénéficient de cette compétitivité régionale élargie. Des villes comme Nemours, Provins, Meaux, pas forcément identifiées dans les « Hubs du Grand Paris » ont, par exemple, à nos yeux, un rôle fondamental dans la structuration économique du territoire. La Région doit y accorder une vigilance particulière, parce que ces territoires ont moins bénéficié de la croissance globale des dernières années, toute relative et qui a eu tendance à se concentrer sur la zone centrale. On n’y fait pas des pépinières et des incubateurs comme à Paris. Il faut y mener des stratégies de développement économique davantage tournées vers des ressources endogènes. L’enjeu du SRDEII est à mon sens de savoir ce que l’on veut faire tous ensemble pour avoir un effet de levier sur l’économie et la compétitivité endogène et exogène de la Région capitale.
