Améliorer le quotidien des habitants des quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV), voilà ce à quoi s’attachent nombre de projets porteurs d’innovation sociale qui s’y implantent. Imaginés par des associations, des coopératives, des entreprises solidaires d’utilité sociale (Esus), ils peuvent s’appuyer sur des incubateurs, comme Paris&Co, qui soutiennent l’entrepreneuriat social.
Dans un parfum de café équitable et de gâteau, des hommes et femmes travaillent, échangent, goûtent une pâtisserie ou un cookie fabriqué localement à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). L’ambiance est calme, studieuse, seulement ponctuée du tintement des tasses. Dans la boutique voisine, sur des étagères en bois, des carnets réalisés à partir de chutes de bâche côtoient des porte-téléphone en bois. Des vitrines, identiques à celles d’un bijoutier, abritent des boucles d’oreilles en plexiglas, qui scintillent. Un peu plus loin, une statue de Saint-Denis imprimée en 3D rappelle le lien fort de cette coopérative avec la ville.

Café-boiuitique de la coopérative Pointcarré à Saint-Denis. © Jgp
Presque tous les objets exposés sont issus de la Seine-Saint-Denis ou fabriqués dans l’atelier situé à l’étage, juste au-dessus du café. C’est là que s’anime le cœur du projet Pointcarré, installé en plein centre-ville. À la fois boutique d’artisans locaux et coopérative de production, ce lieu mêle au quotidien création, recyclage et solidarité.
Né en 2014, le projet a pris racine dans un ancien garage réhabilité. L’idée d’origine : valoriser le savoir-faire des habitants de Saint-Denis tout en donnant une seconde vie aux matériaux. C’est aujourd’hui un tiers-lieu complet, qui réunit environ 150 fournisseurs côté boutique et café, et s’est agrandi avec une seconde adresse à Épinay-sur-Seine. Mais l’esprit reste le même : travailler autrement, en misant sur l’économie locale, le partage de compétences et la production raisonnée.

La coopérative est installér en plein centre-ville de Saint-Denis. © Jgp
Paris&Co et les collectivités : un lien historique
Élie Préveral, fondateur et directeur de la coopérative, résume cette démarche : « Pour moi, l’économie sociale et solidaire, c’est réussir à répondre à des besoins auxquels l’économie classique ne répond pas. Quand les poubelles sont trop pleines, comment réutiliser les déchets ? Comment donner de la visibilité aux petits créateurs locaux ? »
Depuis sept ans, Paris&Co, l’agence d’innovation territoriale de Paris et de la métropole du Grand Paris, soutient des projets comme celui de Pointcarré. L’incubateur appuie de la sorte l’entrepreneuriat social et l’innovation sociale dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV). Les porteurs de projets accompagnés s’attachent à diverses thématiques : l’économie circulaire, les nouvelles mobilités, le développement du lien intergénérationnel… Tout ce qui, en somme, vise à améliorer le quotidien des habitants de ces quartiers. Et à créer des emplois ! Pointcarré compte par exemple 20 salariés, dont 12 en insertion. « On veut montrer que la Seine-Saint-Denis, ce ne sont pas que des problèmes, mais aussi des gens formidables et de beaux projets », revendique son fondateur.

Atelier de la coopérative Pointcarré. © Jgp
Si les modalités d’accompagnement de Paris&Co ont varié au fil des ans, cette motivation, de soutenir de tels projets, était présente dès l’origine. C’est ce que souligne Baptiste Dreveton, co-responsable, avec Léa Rittersheim, du programme innovation sociale de Paris&Co : il rappelle qu’un des points de départ tient à la volonté politique de la municipalité parisienne d’intervenir de la sorte dans ces quartiers. Et de répondre aux besoins des partenaires de l’incubateur.
Outre la ville de Paris, trois autres territoires ont d’entrée de jeu financé le projet : les intercommunalités Est Ensemble (Seine-Saint-Denis), Plaine Commune (Seine-Saint-Denis) et Grand Orly Seine Bièvre (Val-de-Marne). Les projets accompagnés débordent aujourd’hui de leurs frontières, et ont gagné l’ensemble du territoire de la métropole du Grand Paris.
À ses débuts, le programme d’innovation sociale apportait un soutien financier aux acteurs émergents de l’innovation sociale. Désormais, il leur offre 12 mois d’accompagnement personnalisé, au travers de séances collectives comme des masters class, dans leur phase de développement. Les postulants doivent répondre à des appels à candidature et remplir des critères de sélection : être situés dans un QPV et démontrer une forte valeur sociale et environnementale, résume Baptiste Dreveton. Mais Paris&Co ne tranche pas seul, explique-t-il : « Nous consultons les collectivités où se situent les projets que nous envisageons de soutenir, pour recueillir leur point de vue. Et ainsi nous assurer de l’adéquation avec les besoins du quartier, entre autres choses. Nous accompagnons pour des territoires ! »
Accompagner le développement des jeunes pousses
Donc avec la volonté de se mettre en adéquation avec eux. Et pas à n’importe quel moment. Paris&Co compte parmi les incubateurs qui soutiennent les créateurs en phase de développement. D’autres interviennent plus tôt, pour aider la formulation de l’idée, du projet ou guider ses tout premiers pas. En somme, il s’agit d’intervenir de façon complémentaire et non compétitive, insiste Baptiste Dreveton. Dès lors, les projets soutenus par cette agence de l’innovation ont souvent deux ans d’existence, une idée assez fine de l’objectif poursuivi, mais ont besoin d’un coup de pouce pour prendre leur envol, assurer leur pérennité financière…
À l’image de l’association Les Roues libres. Créée en 2023, elle vise à encourager la mixité professionnelle hommes-femmes dans l’économie du vélo. Car de la distribution à la production, en passant par le sport ou le tourisme, les métiers de la filière restent encore largement masculins. Recherche-actions, formations, enquêtes pour objectiver les chiffres, Les Roues libres utilisent nombre d’outils pour transformer le secteur. Et une fois lancées, elles ont reçu le soutien de Paris&Co qui, explique Audrey Landon, co-fondatrice, leur a apporté « de l’aide pour bâtir le business modèle, l’occasion de créer du réseau, une aide juridique, des outils pour mener à bien une recherche de financements… Et nous avons bénéficié de salles disponibles pour organiser nos formations. »

Théophile Ray porte le projet du Char Bonheur. © Sofian Vitry
Le Char Bonheur a, lui aussi, reçu l’appui de l’incubateur. Cette cantine mobile, tractée par un vélo, s’installe dans des zones logistiques et industrielles. Le plus souvent situées en périphérie, les salariés de leurs entrepôts n’y disposent d’aucune solution agréable pour déjeuner. L’idée consiste donc à la leur apporter. Lancé en juin 2024, le projet est porté par Théophile Ray, qui explique : « Je ne viens pas du monde de l’entrepreneuriat. L’idée, c’était de ne pas être seul, de s’entourer et d’apprendre avec d’autres entrepreneurs. »

Le Char Bonheur est une cantine mobile, tractée par un vélo, qui s’installe dans des zones logistiques et industrielles qui ne disposent pas de solution agréable pour déjeuner. © Sofian Vitry

Le Char Bonheur. © Sofian Vitry
Cercle vertueux
Or, ces rapprochements favorisent, sur les territoires, une forme d’effet boule de neige, de cercle vertueux. Baptiste Dreveton en veut pour preuve une recyclerie de Bagnolet (Seine-Saint-Denis), implantée dans un QPV en proie à de nombreuses difficultés, a fédéré des énergies et contribué à l’émergence d’autres projets autour.
En outre, depuis sa position d’observateur, il note une professionnalisation des acteurs de l’innovation du secteur de l’économie sociale et solidaire. Résultat ? Le taux de survie à trois ans des entreprises dans les QPV s’établit à 77 %, soit trois points de plus que la moyenne générale. La place des femmes, en revanche, y est bien moindre parmi les porteurs de projet qu’au niveau national : 14 % contre 26 %. Ce qui justifie l’existence de programmes dédiés pour les inviter à franchir le pas. Une autre façon de contribuer à la transformation des territoires. ■
Célia Geiger et Sophie Massieu
3 questions à… Anne Gousset
« L’innovation pour nous est une modalité d’action, pas une finalité en soi »
Directrice générale de Paris&Co, Anne Gousset considère que la double mission, de soutien à l’innovation et à l’expérimentation, déployée par cette agence territoriale de Paris et de la Métropole, contribue à transformer le territoire. Pour le conduire vers les transitions nécessaires à sa viabilité, et favoriser des solutions à impact positif.

Anne Gousset. © DR
Paris&Co est aujourd’hui l’agence de l’innovation de la ville de Paris et de la métropole du Grand Paris. Quelle est la genèse de cet incubateur si particulier ?
L’aventure commence en 1996 par la création d’un comité d’expansion économique, à l’époque porté par la ville de Paris et la Chambre de commerce et d’industrie de Paris (1). Mais l’innovation a rapidement intégré nos missions, puisque de jeunes entreprises innovantes ont trouvé un appui depuis 1998. Et au tournant des années 2000, concomitamment avec la digitalisation et le déploiement d’Internet, l’innovation devient un sujet en tant que tel. Accompagner les start-up innovantes sur le territoire, voilà dès lors notre mission centrale. Tant pour favoriser la création d’emplois, que pour soutenir la place de la France en matière d’innovation sur la scène mondiale.
Combien d’entreprises accompagnez-vous chaque année et de quelle façon ?
En matière d’innovation, entre 350 et 400. Notre sélection repose sur le caractère innovant, sur l’impact pour le territoire de la solution proposée et sur l’impact environnemental et/ou social (2). Nous proposons aux start-up ainsi retenues, pour 12 mois renouvelables, un bloc commun à l’entrepreneuriat et un programme plus sectoriel. Nous avons ainsi identifié huit secteurs avec chacun ses spécificités : la ville durable (avec, par exemple, les enjeux de logistique, de mobilité, d’énergie…), le tourisme et la culture, le sport, l’alimentation durable… Le deuxième volet de notre action consiste à favoriser l’expérimentation, en partant des besoins du territoire ou d’un partenaire. Une façon de soutenir les porteurs d’innovations bien sûr, via un test dans les conditions du réel, mais une manière, aussi, de contribuer à lever des freins, réglementaires ou juridiques, par exemple. Et le territoire, de son côté, si cela fonctionne, peut alors adresser une problématique identifiée au départ en développant ensuite des achats publics ou privés de la solution adaptée. Nous accompagnons chaque année dans ce cadre une centaine de projets. Cette étape intermédiaire, entre théorie et déploiement massif, a émergé parmi nos missions pendant la décennie 2010. D’abord dans une agence différenciée. Puis les deux agences ont fusionné en 2015, et voilà comment est né Paris&Co. Au fil du temps, des partenaires parapublics ou publics (l’Ademe, la Caisse des dépôts, Atout France, certains ministères…) et privés (des entreprises comme la Française des jeux ou la RATP) nous ont rejoints.
Votre écosystème et la nature des projets soutenus témoignent d’un ancrage territorial fort. Dans quel but ?
Nous intervenons globalement dans les limites du territoire de la métropole du Grand Paris, qui compte parmi nos financeurs importants. Notre objectif consiste à le transformer grâce à l’innovation. L’innovation pour nous est une modalité d’action, pas une finalité en soi. Elle doit nous mener vers les transitions les plus positives possibles. C’est un outil de politique publique indirecte. ■
Propos recueillis par Sophie Massieu
(1) La CCIP n’est aujourd’hui plus impliquée dans la gouvernance de Paris&Co.
(2) Deux appels à candidature sont soumis chaque année. Celui de l’automne 2025 est en cours ; les dossiers peuvent être déposés jusqu’au 14 novembre.
« Faire du collectif notre plus belle innovation »
Par Marion Apaire, directrice générale adjointe de Paris&Co
À l’heure où nos territoires relèvent des défis climatiques, sociaux et économiques majeurs, l’innovation à impact et la coopération deviennent des leviers essentiels de résilience. Une résilience qui ne se décrète pas, mais se construit par la rencontre, le goût d’entreprendre, l’expérimentation et l’action collective.
C’est tout le sens de cette édition 2025 du Paris de l’Innovation. Le 6 novembre, dans les salons de l’Hôtel de ville, nous célébrons cette énergie partagée : celle d’un écosystème qui invente, chaque jour, des solutions concrètes pour bâtir une ville plus durable, plus juste et plus humaine.
De la responsabilité territoriale des entreprises à l’entrepreneuriat dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville [QPV], des chantiers apaisés à la transparence extra-financière, la programmation de cette édition raconte une même histoire : celle d’acteurs qui choisissent d’agir pour améliorer notre cadre de vie, même quand le cadre se relâche, même quand la facilité serait de renoncer.
Conférences inspirantes, ateliers pratiques, pitchs inversés, démospace ou encore sessions de meetup : autant de formats pour débattre, apprendre, expérimenter, se rencontrer. Chacun pourra repartir outillé, informé et connecté aux acteurs clés de la transition, prêt à s’engager dans cette dynamique collective.
Chez Paris&Co, nous croyons à la force du faire ensemble. Notre mission : relier les mondes – public et privé, grandes entreprises et jeunes pousses, experts et territoires – pour faire émerger des solutions durables, inclusives et à impact positif. Le Paris de l’Innovation n’est pas qu’un événement : c’est la démonstration vivante de ce que peut le collectif quand il choisit d’innover pour le bien commun.
Participez au rendez-vous annuel des acteurs de l’innovation : la ville de Paris et Paris&Co vous ouvrent les portes de l’Hôtel de Ville pour le plus grand événement de l’innovation au service de la transition écologique, environnementale et sociale. En une journée, rencontrez les entrepreneurs, incubateurs, investisseurs, acteurs publics, grands groupes, agents de la Ville qui seront vos partenaires de demain.Plus d’informations sur l’événement
À l’heure où nos territoires relèvent des défis climatiques, sociaux et économiques majeurs, l’innovation à impact et la coopération deviennent des leviers essentiels de résilience. Une résilience qui ne se décrète pas, mais se construit par la rencontre, le goût d’entreprendre, l’expérimentation et l’action collective.