M.C. Guillaume : « Le modèle économique de La Défense est à bout de souffle »

Marie-Célie Guillaume dirige depuis plus d’un an Defacto, l’établissement public local chargé de la gestion, de l’animation et de la promotion des espaces publics du quartier de La Défense. Il est urgent, selon elle, d’engager une rénovation en profondeur de la dalle et des sous-sols pour garantir l’attractivité de la locomotive économique francilienne, au risque de pénaliser sévèrement la métropole du Grand Paris. Toute la question est de savoir qui doit financer les 500 millions d’euros de travaux nécessaires.

En quoi consiste l’activité de Defacto ?

Opérationnel depuis 2009, Defacto a été créé en 2007, car le législateur a considéré que l’établissement unique qui avait en charge l’aménagement et la gestion du quartier de La Défense, à savoir l’Etablissement public d’aménagement de La Défense (Epad), devenu en 2010 l’Epadesa*, ne s’occupait que d’aménagement et très peu de gestion. Le quartier souffrait d’un manque criant d’entretien et d’animation. Désormais, l’Epadesa porte les projets d’aménagement et réalise les espaces publics, puis les transfère à Defacto qui en assure l’exploitation, l’entretien, la sécurité et les animations.

Quels sont le mode de gouvernance et les ressources de Defacto ?  

Marie-Célie Guillaume.

Marie-Célie Guillaume. © Defacto

Contrairement à l’Epadesa qui dépend de l’Etat, Defacto est un établissement local dépendant de trois collectivités locales : les villes de Puteaux et Courbevoie, et le conseil départemental des Hauts-de-Seine. Le tiers de nos ressources de fonctionnement (45 millions d’euros en 2014) provient de subventions (13 millions) et plus de la moitié de recettes propres (26 millions). Notre budget d’investissement monte en puissance, avec 27 millions d’euros cette année contre 16 millions en 2014 et 13 millions en 2013. Tous nos efforts portent sur l’augmentation de nos ressources propres (+ 56 % entre 2011 et 2014 !) car céder à la facilité d’appeler à toujours plus de contributions publiques n’est plus possible aujourd’hui.

Sur quels leviers agissez-vous ?

Sur tous les leviers possibles. Suite au renouvellement de la délégation de service public (DSP) des parkings, nous avons augmenté significativement nos recettes, tout en demandant au délégataire Vinci d’accroître la qualité de services et d’engager un programme de travaux conséquent. Nous avons fortement amélioré le suivi des opérateurs de réseaux utilisant les galeries techniques sous la dalle, afin de nous assurer du paiement des redevances. Nous développons l’occupation du domaine public, que ce soit avec les terrasses ou les animations sur la dalle. Nous essayons également de valoriser des zones en friche, à l’instar des volumes inexploités situés sous la dalle, pour les transformer en lieux d’animation qui manquent singulièrement à La Défense. Nous avons, par exemple, lancé un appel à projets au niveau du Bistrot à vins, et un second sur le Belvédère, situé à la sortie du métro Esplanade. Dans les deux cas, l’idée ici est de relier le dessus et le dessous de la dalle. Les deux projets sont en cours d’examen.

Manuel Valls veut revoir le modèle économique du quartier de La Défense, en quoi ce modèle est-il fragilisé ?

Pendant 50 ans, le développement de La Défense a été fondé sur la vente de droits à construire par l’Epad – aujourd’hui l’Epadesa – à des opérateurs privés qui construisaient des tours. Ce modèle économique est aujourd’hui à bout de souffle. La vente de droits à construire diminue pour des raisons diverses : raréfaction des espaces à aménager, difficultés d’accès des fonciers disponibles renchérissant les coûts de construction, report des opérations prévues à cause de la crise économique ou de problèmes géopolitiques… Bref, l’Epadesa dispose de moins de ressources notamment pour aménager les espaces publics. Or, La Défense a plus de cinquante ans. Le site se dégrade et nécessite un très important programme de réhabilitation, sans oublier la mise en sécurité des tunnels. Au total, le montant des investissements nécessaires est d’environ 500 millions d’euros.

En quoi consistent ces travaux ?

La Défense a été conçue sur dalle. Le principe consistait à séparer les fonctions « nobles », situées au-dessus de la dalle, partie visible réservée aux piétons et aux tours, des fonctions supposées subalternes, cachées sous la dalle, un no man’s land dédié à la circulation automobile, à la logistique et aux poubelles. Le sous-dalle n’a jamais été conçu ou traité de manière qualitative. Il est urgent de le repenser et de l’adapter aux usages réels. Un investisseur étranger qui envisage d’acheter une tour se fait déposer par son chauffeur au pied de celle-ci, il arrive donc par ces voies sous dalle, entre le camion poubelle et les livraisons… Quelle image ! Par ailleurs, ces voies sous dalle ont été classées par le préfet dans la même catégorie que celles du tunnel du Mont-Blanc, ce qui implique, pour l’Etat et l’Epadesa, d’engager des travaux considérables d’environ 200 millions d’euros pour les mettre en sécurité. Je m’interroge sur la pertinence de ce classement, totalement déconnecté de la réalité des usages de ces voiries, et qui entraîne des dépenses que, de toute évidence, l’Etat n’est pas prêt à assumer.  Enfin, il faut réaliser que le millefeuille de La Défense est devenu très fragile techniquement. Il présente, par exemple, d’énormes problèmes d’étanchéité sur tout l’axe central qui fragilise considérablement la structure.

A quelle échéance doivent-ils être réalisés ?

Il est impératif d’engager ces travaux au plus vite car il dureront plusieurs années. La Défense reste assimilé à un quartier d’affaires solide et riche, qui prospère grâce aux entreprises du CAC 40. Il conserve cette image caricaturale d’un robinet d’or dont il faut faire profiter les territoires défavorisés via la péréquation. Il faut que chacun réalise que, sans investissement, le robinet d’or tarira car les entreprises ne resteront pas sur un site dégradé. Il s’agit là d’un enjeu majeur pour l’attractivité de la métropole.

Qui doit assumer la charge de ces travaux ? 

C’est tout le problème auquel nous sommes confrontés actuellement. En 2014, la loi Maptam a modifié la gouvernance et renationalisé les espaces publics qui sont redevenus propriété de l’Epadesa, donc de l’Etat. Mais dans le même temps et faute de moyens, l’Etat refuse de financer ces travaux structurels et se tourne vers les collectivités locales, arguant qu’elles peuvent utiliser les recettes fiscales qu’elles perçoivent – recettes lourdement amputées par la péréquation, je le rappelle. Depuis 50 ans, les élus locaux, et notamment les maires de Puteaux et Courbevoie, ont été mis à l’écart de l’aménagement de La Défense. L’Etat, seul en charge, a laissé ce quartier se détériorer et il veut en faire payer la note aux collectivités.

Quelle est la position du président du département des Hauts-de-Seine, également président du conseil d’administration de Defacto ?

Patrick Devedjian est prêt à s’engager fortement et à prendre en charge la remise à niveau du quartier, à condition que l’Etat rende aux collectivités la maîtrise de leur territoire. C’est un principe assez simple : celui qui paie décide ! Au final, la question qui se pose est de savoir si un aménageur d’Etat est encore nécessaire à La Défense, alors que l’aménagement est pour ainsi dire achevé. Une OIN n’a pas vocation à être éternelle.

Comment fonctionnerait La Défense si l’Epadesa disparaissait ?

Ce serait un retour au droit commun. Les villes ou l’intercommunalité pourraient reprendre la compétence d’aménagement, avec l’appui du département. L’Epadesa considère lui-même que, puisque la réhabilitation des espaces publics ne produit pas de recette, il ne pourra pas l’assumer. Les collectivités ont la compétence et les moyens de prendre le relais. Il suffit de regarder les grands projets portés actuellement par le département comme la réhabilitation de la RD7 ou la cité musicale de l’île Seguin.

Le projet stratégique à dix ans que l’Epadesa vient de soumettre à consultation publique ne va-t-il pas dans le sens d’un renouvellement du modèle d’aménagement ?

S’il s’agit de dire qu’il faut transformer La Défense en quartier à vivre, je suis d’accord ! Les équipes de Defacto s’y emploient au quotidien. Pour le reste, je ne trouve pas dans ce projet de réponse à la question essentielle : comment financer et prendre en charge la nécessaire rénovation des espaces publics ? Or cette question est loin d’être secondaire.

Quel serait, selon vous, le bon périmètre de la future intercommunalité sur le territoire de La Défense ?

Le bassin naturel de la Grande Défense me paraît une bonne échelle. Je ne suis pas sûre qu’il soit pertinent de vouloir créer une énorme intercommunalité. Il faut trouver une dimension qui soit complémentaire du département et, demain, de la métropole du Grand Paris.

* Etablissement public d’aménagement de La Défense Seine Arche né de la fusion de l’Epad et de l’Epasa, Etablissement public d’aménagement de Seine Arche.

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