Répondre, au mieux, à des besoins préalablement identifiés de villes et de quartiers. C’est le principe de la responsabilité territoriale des entreprises, la RTE. Start-up innovantes autant que grandes entreprises historiques ou établissements financiers œuvrent ainsi main dans la main avec les communes et la Métropole. Avec l’ambition commune de ces acteurs publics et privés de favoriser localement un développement socio-économique plus durable.
Décarboner la logistique avec des vélos cargos électriques et modulables, équipés de remorques. C’est ce que propose la start-up Pélican, qui peut transporter jusque 500 kg de charge et ainsi limiter le recours à des camionnettes en ville. La commune de Meudon (Hauts-de-Seine) l’a déjà expérimenté. Autre exemple : une ferme urbaine s’installe sur des toits. C’est Ma salade à toit, qui prend, elle, ses quartiers à Noisy-Le-Grand (Seine-Saint-Denis) et entend contribuer à une alimentation plus durable dans un restaurant, mais aussi en s’adressant à d’autres entreprises du territoire.
Voilà deux exemples d’une coopération entre acteurs publics et privés. Les communes, la métropole du Grand Paris, les diverses collectivités locales, y trouvent une façon de répondre à des besoins identifiés de leur territoire. Et les entreprises, innovantes ou historiques, y acquièrent la possibilité de s’engager dans les transitions environnementale, énergétique, sociale même. En somme, de diminuer leur impact négatif sur le lieu de leur implantation. « Cela représente un pas supplémentaire par rapport à la responsabilité sociale des entreprises », estime Marion Apaire, directrice générale adjointe de Paris&Co. L’agence d’innovation de la ville de Paris et de la métropole du Grand Paris s’emploie justement à déployer la responsabilité territoriale des entreprises (RTE) en Île-de-France.

L’hôtel logistique des Amarres (Paris 13e arr.), en cours de transformation, incarnera l’engagement de Sogaris d’inscrire ses bâtiments dans le paysage urbain sans créer de rupture avec ce qui les entoure. © Encore heureux
Poser le bon diagnostic territorial : un prérequis
Théorisé par France Stratégie, le concept de RTE « combine deux dimensions, poursuit l’experte. D’abord le territoire, au sens d’espace de vie et d’interaction plutôt que dans sa dimension administrative. Ensuite des principes de l’économie sociale et solidaire, en particulier la coopération, l’utilité sociale et la gouvernance partagée. »
Dès lors, bien connaître le lieu d’ancrage envisagé pour un projet économique représente un préalable incontournable. En Île-de-France, plusieurs outils contribuent à la réalisation de ces diagnostics. À l’image des quartiers métropolitains d’innovation, dispositif opéré par Paris&Co pour le compte de la Métropole. Dix communes y sont engagées dans un travail de coopération avec des entreprises et mener des projets ensemble (72 sont en cours).
La ville de Noisy-Le-Grand a choisi de s’appuyer sur ce programme commun pour déployer son ambition de ville intelligente, innovante et durable. Dans ce cadre, elle a pu installer, en coopération avec une start-up, des bornes de recharge rapide de véhicules électriques, particulièrement utiles aux abords du centre commercial Mont d’Est, et pour favoriser des mobilités décarbonées. Elle a aussi mis en place avec une autre jeune pousse un outil pour détecter les déposes sauvages de détritus et intervenir plus rapidement. Et à l’horizon 2026, en ouvrant un lieu dédié, Le Lien, la municipalité entend créer des conditions propices à l’échange entre les agents des villes et les porteurs d’innovation autour de l’intelligence artificielle durable et frugale.
Enfin, l’incubateur accompagne aussi des entreprises, grandes et petites, très locales ou au contraire d’ampleur nationale, plus individuellement au travers de missions ponctuelles.
Décarboner la logistique
Sogaris compte parmi ses partenaires. Cette société privée à capitaux majoritairement publics travaille, explique son directeur général Jonathan Sebbane, pour décarboner les flux de logistique, à l’échelle des territoires où elle est implantée, du Grand Paris, Lyon et Marseille, notamment. Pour cela, Sogaris utilise les sites qu’elle gère pour améliorer les flux de marchandises et accélérer les transitions vers de nouvelles formes de transport ou de mobilité. Le tout, parallèlement, en inscrivant ses bâtiments dans le paysage urbain sans, là encore, créer de rupture avec ce qui les entoure. L’hôtel logistique des Amarres, en cours de transformation dans le 13e arrondissement de Paris, incarnera cet engagement. « La responsabilité des entreprises ne saurait se limiter à l’atteinte d’objectifs opérationnels et financiers. Nous devons donc penser nos impacts à l’échelle de la société », synthétise Jonathan Sebbane.
Même préoccupation chez Enedis de prendre en compte, au plus près, les besoins des territoires, dans toutes leurs dimensions. Son directeur régional Paris, Nicolas Perrin, le justifie : « Le réseau électrique suit une double logique. D’abord en ce qu’il accompagne le développement d’un territoire. Il est par exemple impacté quand des zones d’activité sont créées, ou quand des programmes de redynamisation immobilière sont menés. D’autre part, le réseau permet la transformation du territoire, parce que le desservir comme nous le faisons lui apporte la capacité de se développer sur le plan économique. »
Et en coopération avec les acteurs publics. Ainsi Enedis soutient-elle le plan climat de la ville de Paris. Pour cela, le groupe travaille par exemple les enjeux de mobilité. Et a ainsi développé des systèmes de recharge électrique pour les bus, sans négliger celle des véhicules de particuliers. Pour celle-ci, l’enjeu d’importance, selon Nicolas Perrin, réside dans les parkings résidentiels, pour lesquels il va s’agir de déployer des solutions de plus en plus nombreuses.
Enedis s’attache aussi à la résilience des réseaux face au dérèglement climatique, pour les protéger tant des risques d’inondation que des sécheresses. Pour limiter l’impact de ces deux phénomènes climatiques, là encore, le travail avec la municipalité s’avère de mise, pour appréhender la nature des sols, définir les lieux d’évacuation des eaux pour éviter qu’elles ne noient les installations électriques…
L’entreprise mène encore une réflexion avec Paris&Co sur l’adoption d’une charte sur les chantiers apaisés pour les planifier de façon à déranger le moins possible les riverains. Des chantiers par ailleurs de plus en plus décarbonés. Ce qui, là encore, suppose de coopérer avec les pouvoirs publics locaux, quand, par exemple, la réutilisation des terres d’un chantier, contrairement à son traitement comme déchet précédemment, suppose de négocier une plus grande emprise sur le domaine public pour la stocker le temps de l’intervention.
Pour mener à bien leurs projets, les entreprises sollicitent parfois des prêts. Et, comme celles qu’elles soutiennent, les banques peuvent choisir d’exercer une forme de responsabilité territoriale. C’est ce que revendique le Crédit agricole, soutenu par Paris&Co dans l’établissement du diagnostic du territoire de sa direction régionale Île-de-France. L’institution a créé une filière transitions. Celle-ci compte une dizaine de personnes, des experts, qui, grâce à leurs connaissances, peuvent évaluer les projets qui leur sont soumis sur le plan technique et ainsi guider les investissements. « Notre filière veut coordonner et amplifier l’accompagnement de nos clients, particuliers aussi bien qu’entreprises, au moyen de solutions, bancaires ou non, pour que nous puissions, ensemble, accélérer en matière de transitions et de durabilité », énonce France-Amélie de Leusse, sa responsable. Avant de revendiquer : « Nous voulons être façonneurs de territoires. »
Ce que peut permettre d’évaluer la mesure d’impact, chère à Paris&Co. Marion Apaire considère que ce souci constant d’évaluer les projets, pour les améliorer et éclairer les politiques publiques, représente un axe important de la politique de responsabilité territoriale des entreprises.
Pour aller encore plus loin sur le chemin de cet ancrage local responsable, la directrice générale adjointe de Paris&Co liste quatre enjeux prospectifs. « L’établissement d’indicateurs de performance clairs et partagés. Mais aussi des mécanismes de gouvernance transparents, pourquoi pas en y incluant des citoyens ou des représentants d’associations locales. Il faudrait encore prévoir des clauses de réajustement des partenariats, en cours de projet. Et enfin essayer de construire une meilleure visibilité sur la commande publique, pourquoi pas au moyen de contrats cadres pluriannuels. » À la veille des élections municipales, charge aux candidats et futurs élus de se saisir, ou non, de cet appel à prendre des engagements de moyen et long terme. ■
Célia Geiger et Sophie Massieu
Cargonautes : la responsabilité territoriale au guidon
Implantée au Nord de Paris, la coopérative de livraison à vélo permet de décarboner la logistique. Et contribue, par son ancrage territorial fort, à redessiner le visage du quartier.
Au 189, rue d’Aubervilliers, à Paris (18e arr.), dans cet immense site où cohabitent près de 170 entreprises, un hangar se distingue par le cliquetis des outils. Accrochés aux murs, des cadres de vélos et quelques éléments de décoration donnent un aspect plus chaleureux au hangar. C’est ici que Cargonautes, entreprise parisienne de cyclo-logistique, s’est installée.
Tristan Vidal-Giraud, coursier, consultant et commercial, explique : « On est tous multi casquettes ici. La coopérative Cargonautes rassemble 40 coursiers. Nous livrons dans Paris et sa proche banlieue. En nous fédérant, nous espérons peser face aux plateformes et montrer qu’une autre logistique est possible. »
Des outils pour s’inscrire dans le long terme
Dans les rues du nord de Paris, les camionnettes ont ainsi cédé la place aux vélos-cargo électriques, plus rapides, plus silencieux, plus compatibles aussi avec un territoire urbain dense et saturé.
Forts de leur succès, les Cargonautes ont élargi leur champ d’action. La coopérative propose du stockage (sec et froid), la préparation de commandes, la mécanique itinérante, et la vente de vélos-cargo en partenariat avec Douze cycles. Elle développe aussi des outils numériques, dont un logiciel de cyclo logistique cofinancé par l’Ademe (Agence de la transition écologique). Il est déjà utilisé par plusieurs opérateurs en France, comme Fends la Bise (Lyon) ou ToutEnVélo.
Un enjeu politique
Pour optimiser chaque déplacement, les Cargonautes complètent leur activité de livraison par son opposé : la récupération auprès de leurs clients. Ainsi embarquent-ils parfois des déchets, du linge sale ou d’autres marchandises.
Autant d’illustrations du projet territorial de la coopérative. « Mettre un vélo sur la route permet de supprimer des trajets motorisés. C’est écologique, mais politique aussi : cela interroge le partage de l’espace public », détaille Tristan Vidal-Giraud.
Des partenariats avec les commerçants, les artisans, les associations et les services publics du quartier renforcent l’ancrage territorial. « Beaucoup de commerçants sont devenus des clients, raconte Tristan Vidal-Giraud. Nous travaillons également avec des acteurs publics, comme la caisse des écoles du 18e arrondissement : nous livrons les sept cantines depuis la cuisine centrale. » Une façon d’occuper le territoire autrement : en réinventant la mobilité, en s’intégrant au tissu local et en prouvant qu’une logistique plus douce peut représenter une ambition économique autant qu’un projet de ville. ■C. G.




