A. Sire (BNP Paribas) : « Aujourd’hui, la finance ne peut plus être neutre »

Directeur de l’engagement d’entreprise de BNP Paribas, établissement arrangeur des obligations vertes de la région Ile-de-France ou de la Société du Grand Paris, Antoine Sire décrit comment la mesure de l’empreinte environnementale et sociale des entreprises doit être intégrée aux critères d’évaluation de leur performance. Il détaille la politique active menée à ce sujet par son établissement.

Qu’en est-il du développement de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises (RSE) actuellement ?

Nous sommes entrés collectivement dans une nouvelle ère en la matière. Les gens ont encore en tête le temps où, au début des années 2000, les entreprises délimitaient elles-mêmes leur zone de responsabilité sociale, en pouvant se permettre d’en ignorer une grande part. Désormais, elles sont nombreuses à s’engager dans la transformation de leur modèle pour intégrer véritablement la RSE dans leur processus opérationnel.

Antoine Sire. © Jgp

Peut-on parler d’alignement des planètes ?

Depuis 2015, une plus grande conscience collective de l’urgence de la situation est apparue. 2015, c’est l’année de l’Accord de Paris et de la publication des 17 objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU. Actuellement, toutes les parties prenantes de l’entreprise, ses clients, ses salariés, mais aussi les investisseurs et les régulateurs, tout le monde prend conscience du fait que les entreprises doivent travailler leur empreinte dans la société, dans leur choix, mais aussi, parce que c’est le seul moyen d’y parvenir, dans leur indicateur de succès. Tout cela aboutit à une vraie transformation de la façon dont les entreprises sont gérées. En France, cette transformation a été actée en 2019 par la loi Pacte (1). Non pas que les enjeux de rentabilité vont devenir moins prégnants, une entreprise doit être rentable, mais cela va sans doute les conduire à des raisonnements plus long-termistes. L’intérêt d’une entreprise est que ses clients aillent bien, que l’économie soit durable.

Pourquoi BNP Paribas a fait de la RSE un élément clé ?

Parce que nos salariés souhaitent que leur métier ait toujours plus de sens mais aussi parce que la banque est un métier beaucoup plus long-termiste que l’on ne le croit. Quand vous accordez des crédits longue durée, à dix ans, même sur un plan strictement économique, vous avez intérêt à ce que votre client soit en bonne santé pour qu’il puisse continuer à vous rembourser.

Estimez-vous que chaque évolution économique invente ses propres métriques ?

Le siège de l’ONU, à New York. © Jgp

Ce qui régit les métriques de l’entreprise, c’est la comptabilité. Elle existe depuis les Grecs, s’est énormément perfectionnée avec les Médicis, à la Renaissance, et constitue sans doute le point de départ de l’entreprise moderne. Pour financer les grands projets industriels du XIXe siècle, on a inventé l’amortissement. Lorsqu’il a fallu accompagner l’essor de l’internet, on a créé l’Ebitda.

Nous sommes aujourd’hui confrontés à une évolution économique différente : elle réside dans l’intégration, dans nos critères de succès, de la contribution à une empreinte environnementale et sociale positive. Cela ne va pas se substituer à la comptabilité classique mais va nous amener, à côté des critères financiers, à se donner des objectifs environnementaux et sociaux et à être en mesure de savoir si on les atteint. Nous mesurons de plus en plus notre impact environnemental et social, assez bien pour les émissions de gaz à effet de serre, demain sans doute mieux pour la biodiversité. Nous devons également travailler l’impact social.

Cela entraîne-t-il des changements dans l’ensemble de vos activités ?

Lorsque vous êtes une banque, cela conduit en effet à travailler à la fois sur votre propre empreinte et à aider les autres à se doter de critères semblables. Le propre de la banque est d’être en relation avec l’ensemble des secteurs économiques. Ainsi BNP Paribas s’est-elle fixée pour objectif d’aligner son portefeuille d’activités sur les objectifs de l’Accord de Paris. On voit bien que, comme nous finançons l’économie, améliorer notre empreinte environnementale et sociale, c’est améliorer celle de l’économie tout entière. Cela vient, en premier lieu, des efforts que font nos clients pour s’améliorer dans un cadre fixé par les pouvoirs publics, mais aussi de l’influence que nous exerçons par nos décisions.

Quels sont vos leviers d’action ?

Nous disposons de quatre principaux niveaux d’intervention. Le premier consiste à affirmer que, désormais, la finance ne peut plus être neutre. Autrement dit, une banque ne peut plus se contenter, lorsqu’elle finance quelque chose, de vérifier si l’activité concernée est légale. Puisqu’elles ne peuvent pas tout financer, les banques ont la capacité de ne pas accorder les financements pour les projets ou les activités dont l’impact est le moins positif en matière environnementale ou sociale. C’est pourquoi nous avons pris en 2017 la décision de cesser de financer les spécialistes des gaz de schiste et c’est également la raison pour laquelle nous avons annoncé la mise en place d’une sortie totale du charbon en 2030 en Europe et OCDE et en 2040 pour le reste du monde, concernant toute la chaîne de valeur du charbon thermique : extraction, infrastructures dédiées et production d’électricité.

S’agit-il par ailleurs de financer davantage les projets à impact positif ?

Absolument. Deux exemples : d’une part, nous nous sommes donnés des objectifs très volontaristes en matière d’énergie renouvelable, avec 18 milliards d’euros de financement de projet pour 2021. L’objectif de 15 milliards d’euros fixé pour 2020, soit le double du montant de 2015, a été atteint.

D’autre part, nous favorisons le suivi par nos collaborateurs de nombreuses formations pour être en capacité d’accompagner ces projets. Changer nos priorités de financement suppose un réel effort de transformation de nos compétences, et donc de formation. En résumé, nous avons sorti la compétence « gaz de schiste » pour la remplacer par une compétence « énergie renouvelable » plus forte.

Quelles sont les nouvelles techniques mises en place pour financer des projets de bien commun ?

Les obligations vertes constituent la première d’entre elles. Nous sommes par exemple l’arrangeur d’obligations vertes émises par la région Ile-de-France ou la Société du Grand Paris. Au premier semestre 2020, BNP Paribas est leader mondial des obligations vertes. Un autre outil est représenté par les « Sustainability linked loan », ou « prêts à impact positif ».

Le taux de ces crédits baisse à proportion de l’atteinte par l’emprunteur d’objectifs précis de développement durable. Cela accompagne un mouvement des entreprises. Solvay par exemple, leader de la chimie, connu pour son attention à l’environnement, a pris l’engagement de réduire ses émissions de CO2 au cours des prochaines années. Nous lui avons accordé un crédit dont le taux baissera à mesure de la baisse de ses émissions.

Vous insistez sur la dimension systémique des impacts environnementaux et sociaux…

Nous développons pour cela des modèles qui vont nous permettre d’évaluer nos clients sur ces questions. Nous sommes, par ailleurs, en train d’élaborer, avec d’autres banques, une méthodologie nommée « Pacta », qui va permettre de comparer la trajectoire de chacun de nos clients avec le scénario conforme aux Accords de Paris pour son secteur. Cela constituera un outil d’aide à la décision qui nous permettra de financer davantage les entreprises engagées dans cette trajectoire et moins, voire pas du tout, celles qui ne le font pas.

La transformation est-elle placée au plus haut de l’organigramme de BNP Paribas ?

En 2017, notre président Jean-Laurent Bonnafé a décidé de lancer un chantier de transformation destiné à ce que l’entreprise prenne en compte l’impact environnemental et social de toutes ses activités. Pour ce faire, il a jugé qu’il était important qu’un membre du Comex assume la conduite de ces travaux. Comme je m’étais beaucoup intéressé à ces questions lors de mes précédentes fonctions, notamment en travaillant notre empreinte sociale en Seine-Saint-Denis dont nous sommes le premier employeur privé, il m’a choisi pour cette mission en 2017, qui s’appuie sur un travail déjà très approfondi mené au cours des années précédentes.

Dès 2016, notre département RSE avait créé une méthodologie pour connaître la part de nos clients qui concourent aux 17 objectifs de développement durable de l’ONU. Cette méthodologie nous a permis d’inscrire ces 17 ODD en bonne place lorsqu’en 2019 nous avons formalisé notre « raison d’être ». Nous sommes une des premières entreprises au monde à l’avoir fait.

Comment les équipes vous rapportent-elles la mise en œuvre de cette mission ?

Environ 150 personnes me rapportent directement mais aussi des collaborateurs dédiés à l’engagement RSE dans l’ensemble des directions, qui rapportent à la fois à leur direction et à celle de la transformation. Avec une organisation calquée sur la mienne. Plusieurs centaines de personnes sont donc chargées, au sein du groupe, de porter le message de cette transformation de l’engagement. Nous avons, enfin, créé une communauté de volontaires, les « Positive impact pionneers », qui prennent l’engagement de prendre en compte cette mission dans leur quotidien professionnels. 600 personnes forment aujourd’hui cette communauté.

Nous venons d’être élue meilleure banque du monde pour l’inclusion financière et meilleure banque du monde pour la finance durable. Mais nous sommes d’abord là pour accompagner nos clients, et ils accélèrent fort ! Cela va de la BEI, qui est en train de devenir la banque européenne du climat, à Danone qui vient de créer un indicateur de résultat pondéré du prix du carbone. On commence vraiment à avoir des gens qui intègrent la vision environnementale et sociale au cœur même de leur gestion.

 

(1) Plan d’action pour la croissance et la transformation de l’entreprise

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