S. de Faÿ : « Le bien-être des habitants doit rester le premier critère de l’aménageur »

Stéphan de Faÿ, nouveau directeur général de Grand Paris aménagement, qui prendra officiellement ses fonctions le 27 décembre prochain, revient sur son parcours professionnel, son bilan de directeur général de Bordeaux Euratlantique et sur ses convictions d’aménageur public.

Quelles ont été les grandes étapes de votre parcours ?

Stephan de Faÿ. © Mikael Barriera

Je préfère souvent présenter les rencontres humaines qui l’ont jalonné que mon cursus universitaire lui-même. Une rencontre m’a profondément marqué. Celle du philosophe René Girard, académicien, qui fut mon maître de stage à l’université de Stanford, où j’effectuais mon stage de fin d’études de polytechnique, en philosophie morale et politique. C’est quelqu’un qui a donné des clés de compréhension des rapports humains, sociaux, impressionnantes. Il m’a ouvert les yeux sur des phénomènes vieux de toute éternité. Son humilité, incroyable pour un penseur majeur du XX° siècle, – et qui est souvent la marque des plus grands -, m’a séduit en particulier. De même que sa capacité à décoder la question de la violence notamment, fondée sur une idée centrale : je désire ce que tu désires parce que tu le désires, ce qui conduit à une escalade mimétique dont les sociétés ne sortent qu’en désignant un bouc-émissaire, nécessairement innocent. C’est une clé malheureusement très applicable aujourd’hui.

Quel lien avec votre pratique professionnelle ?

Ce qui m’intéresse le plus, c’est de créer les conditions de construire ensemble et de ne pas tomber dans le piège de rivalités stériles. C’est valable dans l’aménagement, ce le fut aussi lorsque je me suis investi dans des missions de revitalisation économique et d’accompagnement de crises industrielles, avec quelqu’un d’également extraordinaire, Jean-Pierre Aubert, ancien syndicaliste, patron des entreprises Chausson, responsable de la Direction interministérielle aux mutations économiques, au sein de laquelle j’ai œuvré. Jean-Pierre Aubert cherchait lui aussi à sortir des images toutes faites, en quête de ce qui fait réellement sens, à se départir d’un regard sur l’autre qui, souvent, n’est pas ajusté.

Quel a été votre premier métier ?

Mon premier métier, à la Direction des chantiers navals (DCN), qui est devenue ensuite Naval group, leader européen du naval de défense, a consisté à construire des navires de guerre. Ces derniers possèdent un vrai point commun avec les questions d’aménagement : je pense au fait de se situer sur un temps très long, dans le cadre de projets d’une complexité immense, que l’on ne peut éluder. J’ai rejoint ensuite la Délégation générale pour l’armement (DGA), puis la Direction interministérielle aux mutations économiques, qui regroupait les services de Bercy, de la Datar, un magistrat de la Cour de cassation, une ancienne Sgar (*), pour être en appui des territoires dès lors que des restructurations industrielles étaient annoncées ou anticipées. Nous sommes, par exemple, intervenus pour essayer d’accompagner la fin annoncée des tubes cathodiques, alors produits à Dreux.

Quelles ont été les autres étapes de votre cursus ?

J’ai ensuite effectué de nouveau un passage à la DGA, sur les questions liées à l’Otan, plus précisément de la place de la France dans le commandement intégré de l’Otan dans le domaine de l’armement. Je ne peux pas dire que les choses avançaient très vite. Le multilatéralisme a quelque chose d’à la fois désespérant et terriblement nécessaire.

Comment avez-vous ensuite atterri sur le Grand Paris ?

J’ai d’abord rejoint l’administration de mission que Christian Blanc avait créée autour de lui pour réfléchir à ce Grand Paris dont personne ne percevait précisément les contours. Puis j’ai intégré son cabinet, jusqu’à devenir son directeur adjoint. J’ai poursuivi l’aventure du Grand Paris avec Michel Mercier, alors ministre de l’Espace rural et de l’Aménagement du territoire, qui a repris un peu à la volée ce dossier, après la démission de Christian Blanc, puis enfin avec Maurice Leroy, ministre de la Ville en charge du Grand Paris, que j’ai accompagné jusqu’à la conclusion de l’accord historique du 26 janvier 2011 entre l’Etat et la Région Ile-de-France, unifiant les tracés du métro automatique. Différents morceaux d’administrations s’occupaient du projet du Grand Paris. Christian Blanc a créé cette mission à des fins de cohérence et de transversalité. Cette structure, dirigée par Pierre Veltz, puis Guy Kauffmann, rassemblait des gens de tous horizons, jusqu’à une metteure en scène de théâtre, Laurence Renn Penel, qui n’est pas le premier profil auquel on pense pour réfléchir au Grand Paris.

Quel regard portez-vous sur l’état du projet du Grand Paris aujourd’hui ?

Initialement, le projet comportait trois grandes composantes. La question du métro, de la mobilité à la grande échelle, pour dépasser la centralité parisienne, la création, au sein même de l’Ile-de-France, de nouvelles polarités d’équilibre et, enfin, celle de la gouvernance, qui ne pouvait que découler des deux autres dimensions du projet dans l’esprit de Christian Blanc. Le second volet est le plus difficile et long à mettre en place. Il s’agissait en effet de créer un ensemble de polarités pleinement attractives, avec tous leurs attributs culturels, universitaires, économiques…, travaillant ensemble, mais avec des centralités et des identités qui leur soient propres. Je porte toujours cette conviction très profonde et je partage cette vision très étroitement avec Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France et du conseil d’administration de Grand Paris aménagement.

Autour des gares du Grand Paris express ?

Oui, il existe, en effet, des enjeux majeurs d’aménagement autour des futures gares du Grand Paris express, où il s’agit notamment de faire face à des risques importants de spéculation. Il est essentiel de privilégier, dans ces secteurs, un aménagement qui soit réellement au service des habitants. Nous savons bien que les phénomènes d’éviction sont à l’œuvre et la crise sanitaire que nous traversons ne va d’ailleurs pas arranger les choses. L’enjeu est de répondre à la fabrication d’une ville pour tous, de favoriser les parcours résidentiels locaux. C’est difficile à faire et personne ne peut le faire seul. Une coopération inédite des acteurs publics (la Société du Grand Paris, l’établissement public foncier, Grand Paris aménagement par exemple) peut jouer un rôle central et efficace au service des territoires. Ces coopérations, quand elles sont partagées, portent leurs fruits et sont des accélérateurs. C’est, par exemple, ce que nous démontrons avec le Permis d’Innover, quand trois établissements publics de l’Etat unissent leurs démarches innovantes.

Stéphane de Faÿ, Thierry Lajoie et Hugues Parant, respectivement DG de Bordeaux Euratlantique, de GPA et d’Euroméditerranée présentent le Permis d’innover, le 6 décembre 2017 au Simi © Jgp

Quelle est votre appréciation sur l’état d’avancement du Grand Paris express ?

Je constate qu’il a été suffisamment solide pour traverser le temps. Bien sûr, il a connu ici ou là des ajustements, mais l’architecture, l’esprit qui consiste à aller chercher des territoires qui demeurent relativement enclavés – je pense par exemple à Clichy-Montfermeil ou à l’est du Val d’Oise -, et qui n’était ni une évidence ni une priorité, est resté. La question des grands équilibres au sein de la région Ile-de-France me paraît essentielle.

Quel regard portez-vous sur la construction institutionnelle ?

La métropole du Grand Paris est désormais constituée et Patrick Ollier est, après la présidente de Grand Paris aménagement Valérie Pécresse, une des premières personnalités que je vais rencontrer, tout comme les maires, présidents d’intercommunalité et de départements. Mais la réalisation du Grand Paris ne s’arrête pas au périmètre de la Métropole. Thierry Lajoie, mon prédécesseur, avait coutume de dire « pas de Grand Paris sans grande couronne », il a raison.

L’action des aménageurs s’inscrit selon vous dans le temps long ?

L’enjeu de l’aménagement, consiste, effectivement, à créer des visions de territoire, des ambitions urbaines, qui traversent le temps. La question n’est pas de se dire j’ai raison, tu as tort, mais de parvenir à transcender les oppositions afin que les projets, les opérations qui finissent par sortir, soient plus riches, plus ambitieux aussi. Le dialogue ne doit pas amener à un affadissement mais à un renforcement des ambitions. C’est ce que j’ai tenté de faire en Nouvelle Aquitaine pendant six années, et cela vient d’ailleurs d’être salué, j’avoue que cela m’a fait très plaisir, par la Cour des comptes, qui a écrit « que l’action de Bordeaux Euratlantique [illustrait] de façon exemplaire l’intérêt du modèle juridique de l’établissement public d’aménagement, réunissant au sein d’une personne tierce les commanditaires d’une opération d’aménagement, les collectivités publiques et les différentes parties intéressées ». La Cour a pointé notamment du doigt à quel point nous avions toujours travaillé en coopération avec les collectivités territoriales. Je crois que les élus, auxquels je suis en train de dire au revoir, me font gré de m’être toujours placé dans une logique consistant à les respecter, tout en allant plus loin ensemble que si chacun était resté dans son quant à soi.

Quels souvenirs gardez-vous de votre passage à la Défense, comme directeur général adjoint de l’Epadesa (**) ?

J’y ai pris un plaisir extraordinaire. La Défense diffuse une énergie assez étonnante. C’est un territoire finalement assez méconnu. Les espaces publics y sont généreux, les enfants peuvent y jouer sans problème. J’ai des amis qui habitent sur la dalle et qui ne voudraient la quitter pour rien au monde, même si ce n’est pas l’image de La Défense que l’on a généralement. C’est aussi là où j’ai appris le métier d’aménageur, en partant, il faut le dire, du plus compliqué, que ce soit d’un point de vue technique, juridique, ou financier. La Défense est le territoire de la complexité, à la puissance 25. Mais quand le bon sens est là, et c’est vrai partout, lorsque l’on fait l’effort de comprendre les enjeux et l’équation économique de chacun des partenaires, on trouve dans la plupart des cas des solutions. La Défense m’a appris à ne jamais m’arrêter parce que c’est compliqué, parce que l’on ne l’a jamais fait, etc. J’ai vécu ce quartier avec passion et je suis très heureux que Pierre-Yves Guice, qui fut le premier secrétaire général de Bordeaux Euratlantique, il y a dix ans, avant mon arrivée, soit le nouveau directeur général de Paris La Défense.

Quelles ont été vos grandes réalisations au sein de Bordeaux Euratlantique ?

J’ai eu la chance de découvrir à Bordeaux des équipes extraordinaires, parce qu’animées par de profondes convictions. J’ai écouté ces compétences, ainsi que ce que portaient les élus et l’ensemble des parties-prenantes, et j’ai essayé de pousser à ce que l’on aille au bout des logiques qui s’esquissaient. Construire en bois, par exemple, en Nouvelle Aquitaine, qui est une des premières régions forestières d’Europe, est ce que ce devait être uniquement dans le but de réduire l’empreinte environnementale de la construction, ce qui est déjà beaucoup, ou était-ce plus que cela ? En l’occurrence, cela consista aussi à créer des emplois dans des territoires forestiers, par ailleurs en déprise. J’ai donc challengé mes équipes sur leurs convictions, et elles ont su me convaincre. Dans mes motifs de fierté, il y a également le premier permis de construire d’un immeuble sans affectation que l’on devrait obtenir prochainement, avec le promoteur Elithis, dans le cadre du permis d’innover.

En quoi cela consiste-t-il ?

Ce n’est pas ni du bureau, ni du logement. Ces locaux pourront servir de logement le matin, de bureau l’après-midi, passer d’un usage à l’autre. Il s’agit de casser les silos de l’hyperspécialisation des produits immobiliers que l’on a vécue depuis 60 ans.

Pourquoi êtes-vous un adepte de la méthode des petits pas ?

Ce que l’on a fait à Bordeaux en matière de construction bois, et je crois beaucoup à cette méthodologie, a consisté à commencer petit puis, constatant que cela fonctionnait, à passer à l’échelle supérieure, jusqu’au moment où l’on a généralisé le recours à ce matériau. Aujourd’hui, 100 % des projets lancés depuis 2019 par Bordeaux Euratlantique sont en construction bois. On y arrive, cela crée de l’emploi, dans un modèle économique qui est soutenable. Les totems, c’est bien, on se fait plaisir, mais la question fondamentale, pour moi, consiste à savoir comment on réplique, comment on industrialise les innovations. L’urgence en matière de développement durable fait que nous n’en sommes plus au stade des symboles. Il nous faut trouver les moyens de porter à grande échelle des transformations écologiques qui peuvent être assez radicales, notamment dans l’acte de construire.

Estimez-vous que la construction bois soit partout pertinente ?

Je n’en suis pas sûr. C’est une excellente réponse en Nouvelle-Aquitaine, et j’aurais tendance à dire en France. Parce que nous sommes un pays très forestier. Mais ce serait inopportun dans d’autres endroits. Typiquement, quand vous rapportez du bois d’Autriche ou de Norvège, vous annihilez tout l’impact positif supposé du choix du matériau.

Stéphan de Faÿ. © Jgp

Et en Ile-de-France ?

La construction bois est tout à fait pertinente en Ile-de-France, qui possède de vastes et nombreuses forêts. Et la France est un pays suffisamment petit pour que l’on soit partout en contact de massifs forestiers extrêmement importants. Attention, néanmoins. Bordeaux Euratlantique a opté pour 100 % de construction bois également pour donner un signal à la filière, afin que ses acteurs sachent qu’ils pouvaient investir. La structuration de la filière bois requiert de la visibilité. Ce secteur demeure aujourd’hui artisanal mais progresse rapidement. Pour autant, le bois ne doit pas être une exclusive.

A quoi pensez-vous ?

En Ile-de-France, d’autres enjeux existent également, je pense par exemple à celui du recyclage des terres excavées par le réseau du Grand Paris express et qui peut contribuer à construire des opérations très vertueuses. Il convient, sur ces questions, de raisonner « système » et pas seulement en suivant la dernière tendance à la mode. Trop souvent, en matière d’aménagement, on regarde une partie du paysage et pas forcément les conséquences en cascade que tel ou tel choix emporte. Or nous sommes dans des relations d’interdépendance. GPA ne m’a d’ailleurs pas attendu pour se lancer sur ces questions. Je pense, dernier exemple en date, à la récente signature par Valérie Pécresse et 28 acteurs dont GPA, d’un pacte constructif « bois-biosourcés » avec la FIBois Ile-de-France, la structure qui fédère les acteurs franciliens du bois et de la forêt. Je m’inscris dans la continuité de ces initiatives, dès lors qu’elles permettent de mixer réduction du bilan carbone de la construction, réplicabilité et développement économique.

Comment être aménageur face à la multiplication des injonctions contradictoires, je pense par exemple à la nécessité de construire sans artificialiser les sols ?

Nous sommes parvenus à Bordeaux à respecter le « Zéro artificialisation nette » (ZAN) des sols et même d’aller très au-delà, mais je dirais que c’était relativement facile. Nous avons reconquis, en effet, des territoires qui étaient majoritairement constitués de friches économiques, commerciales, industrielles, en assumant une certaine densité, une certaine hauteur, dans une ville qui n’y était pas forcément habituée. En réalité, le travail de désartificialisation des sols s’effectue à la fois sur la grande échelle, en répondant à la question de savoir où l’on décide de bâtir ou de ne pas bâtir, mais c’est aussi un travail de détail.

Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Au cours des six années que j’ai passées à Bordeaux, la surface des espaces verts dans les programmes que j’ai pilotés a augmenté de 18 %. Ce n’est pas le fruit d’une ou deux grandes décisions. C’est le produit d’une série de petites questions que l’on se pose à chaque fois, pour étudier comment on pourrait faire un peu plus, en décidant, par exemple, de ne pas enterrer les voitures, ce qui artificialise une dalle, tout en se projetant dans la mobilité de demain. En essayant, autrement dit, de détricoter, fil à fil, la pelote de la complexité, pour obtenir des réponses qui soient cohérentes de bout en bout. Avec un triple enjeu : d’abord celui de l’alimentation des nappes et de la perturbation du cycle de l’eau, ensuite celui du contact des habitants avec la nature, qui relève – le confinement nous l’a encore rappelé – d’un besoin fondamental, enfin celui de la continuité écologique et de la biodiversité. La biodiversité pose notamment la question de savoir si imperméabiliser ou désimperméabiliser des surfaces est ou non équivalent partout. Entre un carré de terre complètement enclavé, qui ne participe à aucun service écosystémique, et un morceau de zone humide parfaitement intégrée dans son biotope, les enjeux ne sont pas les mêmes.

Comment peut-on le mesurer ?

Bordeaux Euratlantique travaille actuellement avec le Cerema (***) à l’élaboration d’un coefficient de biotope enrichi, qui permet précisément de disposer, en matière de biodiversité, d’un instrument de mesure et d’aide à la décision non seulement quantitatif mais aussi qualitatif.

Pourquoi placez-vous le bien-être des habitants comme principal critère d’évaluation de vos programmes ?

J’avais donné une consigne à mes collaborateurs en 2014, quand je suis arrivé à la direction de Bordeaux Euratlantique : se poser systématiquement la question de savoir s’ils auraient envie d’habiter eux-mêmes dans ce qu’ils sont en train de concevoir, d’y travailler et d’y passer le week-end. Si l’on ne prend pas cette question à bras-le-corps, on se retrouve avec ce que vit l’Ile-de-France aujourd’hui, c’est-à-dire un fort pourcentage de cadres – car ce sont les populations les plus mobiles – qui déclarent souhaiter partir vivre ailleurs. La révolution du télétravail peut constituer à ce sujet une fantastique opportunité pour reconquérir les centres-villes des communes d’Ile-de-France, pour que ce soit de véritables lieux de vie, dans des villes où chacun pourra passer plus de temps, et pas seulement y dormir.

Estimez-vous qu’il faut, à certains endroits, continuer à artificialiser des terres ?

Oui. Le zéro artificialisation nette (ZAN) ne doit pas conduire à ne plus intervenir à tel ou tel endroit, mais de le faire en luttant parallèlement contre le mitage, en œuvrant pour une réparation du tissu de la ville, plutôt que dans une logique de pure extension motivée par la seule logique de croissance. J’estime qu’il y a beaucoup d’intelligence dans la feuille de route qu’a fixée l’Etat qui a pris le soin d’ajouter le terme « nette » après « zéro artificialisation ». Dans le même temps que certaines extensions urbaines nécessaires doivent être conduites, il est indispensable de mener une action volontariste pour désartificialiser et reconstituer des trames écologiques à certains autres endroits. Le rôle de GPA, qui peut intervenir partout en Ile-de-France, consiste également à réparer certains territoires. Je pense par exemple à des zones commerciales, ou monofonctionnelles, qu’il s’agit de transformer en quartier de ville, en redonnant une place à la nature, contribuant ainsi à tourner la page du mal français qu’a représenté le zoning. En disant cela, je sais que je vais au-devant de grandes difficultés, car les modèles économiques de la reconquête des friches commerciales est tout sauf simple, mais c’est une action indispensable.

Faut-il construire plus haut ?

Quand j’étais à La Défense, j’ai poussé à la construction de tours. Pour autant, je ne suis pas persuadé que ce soit l’objet urbain le plus facile à intégrer dans notre culture occidentale. Au-delà du débat esthétique ou écologique sur la hauteur, la question est pour moi de savoir si ces bâtiments sont agréables à vivre, créent les conditions d’un épanouissement humain. La vérité, c’est qu’il n’existe pas de réponse toute faite à cette question. Mais s’il s’agit de construire une tour dans le seul objectif d’équilibrer un bilan d’aménagement, alors je pense que c’est une erreur. J’ai réalisé des tours à Bordeaux Euratlantique. Mais systématiquement pour des raisons autres que financières : la première, et plus importante, était de créer un signal – un rôle constant attribué aux bâtiments hauts dans l’histoire de l’urbanisme – ce qui induit aussi que l’on ne peut les multiplier au même endroit. La construction de la plus haute tour en bois du monde – désormais dépassée par d’autres bâtiments – qui visait à lutter ainsi contre le cliché que l’on doit aux Trois petits cochons du manque de solidité de la construction bois et permettait de la « banaliser » en était, ponctuellement, une autre.

Tour Hyperion en ossature bois, Bordeaux Euratlantique – Jean-Paul Viguier architecte pour Woodeum / Eiffage immobilier. © Jean-Paul Viguier

Pourquoi insistez-vous sur les équilibres financiers des projets ?

Il faut toujours se rappeler que nous manions – directement ou indirectement – de l’argent public. Nous devons donc être raisonnables et exigeants quant à la manière dont nous l’utilisons. J’ai, à cet égard, une grande exigence vis-à-vis de mes équipes. Je sais que Thierry Lajoie, mon prédécesseur, qui a réalisé un travail fantastique pour lancer Grand paris aménagement, dépoussiérer son image, était animé par cette même rigueur de gestion. Le modèle de GPA est d’équilibrer ses opérations par leurs recettes. L’objectif est qu’il ne coûte pas un euro d’impôt à qui que ce soit.

La création d’emplois constitue-t-elle également un de vos objectifs ?

J’ai l’impression que l’image de GPA demeure parfois associée à la seule création de logements. Il me semble très important qu’il soit un acteur majeur dans le domaine de l’emploi. Il en va de l’équilibre des quartiers que nous bâtissons. Nous devons être le levier d’une économie de proximité, incluant des commerçants, des artisans. On ne peut pas parler de mixité sociale dans les quartiers si l’on ne parle pas également de mixité dans la nature des métiers qui y sont exercés. L’économie sociale et solidaire en fait partie, sans exclusive. J’estime que GPA doit aller plus loin sur ces sujets. Tout simplement, encore une fois, parce que cela renvoie à cette question centrale : est-ce que demain, j’ai envie d’aller habiter dans le quartier que je suis en train de concevoir, d’y passer du temps, d’y construire ma vie. Même si la beauté est une question en soi, alors que l’architecture ne produit pas que du beau à l’échelle des quartiers, les seuls vrais juges de nos actions, ce sont les habitants et plus généralement ceux et celles qui pratiqueront, dans 40 ans, les lieux que nous contribuons à produire.

 

* Secrétaire général aux affaires régionales

** Etablissement public d’aménagement de la Défense Seine-Arche, devenu l’établissement public Paris La Défense, après sa fusion avec Defacto

*** Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement

Sur le même sujet

Top