Primaire socialiste (2/3) – Rémi Féraud : « Il n’y a ni vaisselle cassée, ni conflits irréparables »

Le sénateur et président du groupe PS au Conseil de Paris brigue l’investiture de son parti pour les municipales de 2026. Soutenu par Anne Hidalgo, son premier adjoint, la première fédérale et tous les maires d’arrondissement socialistes, il affrontera le 30 juin Emmanuel Grégoire et Marion Waller. Il vient d’envoyer une lettre aux adhérents, avec ses premières propositions – qu’il nous dévoile en avant-première –, dont la création d’un dispositif « Erasmus collège ».

Diriez-vous que la primaire socialiste à Paris est tendue, à couteaux tirés ?

Chaque camp est un peu tendu parce que le résultat n’est pas joué d’avance, mais ce n’est pas la guerre ! Des débats entre les candidats sont organisés au moins une fois par semaine devant les militants des sections, et ça se passe bien. Il n’y a ni vaisselle cassée, ni conflits irréparables.

Pourtant vos partisans soupçonnent l’équipe d’Emmanuel Grégoire d’entrisme. Qu’en est-il ?

Des vérifications sont menées par les instances du parti sur des adhésions contestées dans le fichier des Jeunes socialistes. Ces contrôles sont normaux, prévus dans nos statuts. Je ne m’en mêle pas, je m’assure seulement que les règles soient équitables. Ces histoires d’appareil ne concernent pas que la primaire, mais aussi le congrès du Parti socialiste.

Rémi Féraud dans son bureau au Sénat © Jgp

Comment jugez-vous la candidature surprise de Marion Waller ? Est-ce une défection dans votre camp ?

Je veux gagner et rassembler : je ne vais pas commencer à contester des candidatures légitimes. Elle a le droit d’être candidate, je n’ai pas à en juger. Dans les débats, elle dit souvent son désaccord avec Emmanuel Grégoire ; jamais avec moi.

Qu’est-ce qui vous distingue d’Emmanuel Grégoire ?

J’entends la musique de la guerre fratricide. Il est vrai que nous sommes tous deux des parlementaires socialistes, avec des parcours parallèles à la mairie de Paris. Mais nos personnalités sont très différentes. Et j’ai été maire d’arrondissement, élu sur mon nom, ce qui me donne une approche très concrète de la proximité avec les Parisiens.

Vous êtes des « bébés Hidalgo »  ?

Moi, je ne me situe pas en rupture avec l’héritage d’Anne Hidalgo. Je suis différent d’elle, mais je souhaite inscrire mon action dans la continuité positive, et non dans la critique de sa « méthode ». Je veux ouvrir une nouvelle page du même livre.

Votre relation avec Emmanuel Grégoire est-elle conflictuelle ?

Pas du tout. Nous ne sommes pas des amis proches, mais nous nous apprécions. Ma candidature n’est pas dirigée contre lui. Simplement, elle est la seule qui peut rassembler la famille socialiste, et donc poser les bases d’une victoire. Je suis soutenu non seulement par la maire de Paris, mais aussi par son premier adjoint [Patrick Bloche], la première secrétaire de la fédération [Lamia El Aaraje] et tous les maires d’arrondissement socialistes [Paris Centre, 10e, 11e, 18e, 19e, 20e]. Ma démarche est d’abord collective, contrairement à celle d’Emmanuel.

Pourquoi Anne Hidalgo se montre-t-elle aussi intransigeante envers lui ?

Elle l’a exprimé elle-même : elle lui reproche un manque de loyauté et de fiabilité. Entre un maire et un premier adjoint, il ne doit pas y avoir l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette.

La maire a dit qu’elle ne le soutiendrait pas s’il gagne cette primaire. Et vous ?

Je respecterai le résultat du vote, sans ambiguïté. Je précise qu’Anne Hidalgo n’a jamais dit qu’elle ne respecterait pas le choix des militants. Elle n’est juste pas obligée de s’engager à fond dans la campagne. A l’inverse, son engagement pour ma candidature contribuera à donner une dynamique et permettra de transmettre sa crédibilité écologiste. Je pense que je serai désigné, car les socialistes parisiens voudront mettre toutes les chances de leur côté.

Rémi Féraud. © Jgp

Emmanuel Grégoire vous cible quand il déclare au Parisien que « Paris n’est ni un héritage ni une rente de situation » ?

Quand il était premier adjoint, c’était lui, l’héritier. Il ne s’en est pas plaint.

Ne pensez-vous pas, comme lui, qu’il faut « réconcilier les Parisiens avec leur ville » ?

L’approche me semble erronée. Les Parisiens ne sont pas fâchés avec leur ville. Certes, il y a parfois des conflits d’usage – entre piétons, cyclistes, automobilistes –, mais les Jeux olympiques et paralympiques les ont rendus fiers ; et ont mis un terme à « SaccageParis ». J’ajoute que ce n’est pas en critiquant notre propre bilan qu’on construira une victoire. La transition entre Bertrand Delanoë et Anne Hidalgo ne s’est pas faite sur la critique, mais sur un projet renouvelé.

N’avez-vous pas intérêt à vous émanciper d’Anne Hidalgo ?

J’imprimerai naturellement ma marque au fil de la campagne, mais je ne vois pas cela comme une émancipation, car je me sens libre. Je n’ai jamais été son adjoint. Nous nous connaissions avant qu’elle devienne maire. J’ai toujours respecté et soutenu son leadership, car j’ai confiance en elle et c’est la réussite de notre collectif qui a toujours primé pour moi.

Comment réagissez-vous au soutien de Bertrand Delanoë à Emmanuel Grégoire ?

Il ne l’a pas annoncé publiquement. Mais c’est son droit. J’ai beaucoup d’estime pour Bertrand Delanoë, qui a été un grand maire de Paris et m’a permis de devenir maire du 10e arrondissement. Mais depuis huit ans, nous avons fait des choix politiques différents : il a soutenu Emmanuel Macron, Pierre-Yves Bournazel, Stanislas Guérini…

Un sondage publié par Le Figaro le 29 mars vous crédite de 19 % d’intentions de vote, contre 35 % pour Rachida Dati et 16 % pour David Belliard. Qu’en pensez-vous ?

J’en retiens déjà que les socialistes sont en tête à gauche, ce qui conforte l’idée que le rassemblement doit se faire autour de nous. Ensuite, qu’il n’y a pas d’engouement pour Gabriel Attal [34 %]. Enfin, que Rachida Dati est surcotée : elle n’a jamais proposé une seule idée, une seule mesure concrète ; son discours repose uniquement sur sa communication trumpiste ; je ne vois pas comment les électeurs parisiens pourraient la suivre.

Rachida Dati n’est-elle pas, au contraire, en passe de plier le match ?

Pas du tout ! Contrairement aux apparences, ce sondage n’est pas si bon pour elle : elle reste bien en deçà du cumul des scores de la droite et de Renaissance en 2020. Quant à la gauche, si l’on additionne ses scores, elle se situe au même niveau qu’en 2020. Avec ces chiffres, la gauche peut gagner. En 2014 déjà, Nathalie Kosciusko-Morizet était arrivée devant Anne Hidalgo au premier tour. Cela ne l’a pas empêchée de perdre à la fin.

Jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour rassembler la gauche ?

Je proposerai aux écologistes l’union dès le premier tour, avec les communistes, Place Publique et les Radicaux de gauche. En revanche, je suis très clair : LFI ne sera pas un allié, ni au premier ni au second tour.

Dans le même sondage, 91 % des personnes interrogées se disent favorables à l’élection directe du maire de Paris. Cela donne-t-il raison aux partisans de la réforme de la loi PLM (Paris, Lyon, Marseille) examinée à l’Assemblée nationale ?

Ce chiffre ne veut rien dire. Les sondés ne connaissent pas réellement la réforme. En réalité, il ne s’agit pas d’une élection directe du maire, mais d’une modification du mode de scrutin pour élire le Conseil de Paris sur une circonscription unique au lieu des 17 actuelles. C’est une fausse question qui induit une fausse réponse.

Pensez-vous que cette réforme a une chance d’aboutir ?

Je ne le pense pas, mais le risque existe. Si le gouvernement veut la faire passer en force, il devra s’appuyer sur une coalition Renaissance-LFI-RN à l’Assemblée nationale. Ce n’est pas glorieux.

Pourquoi êtes-vous opposé à cette réforme ?

Nous sommes à moins d’un an de l’élection et une majorité d’élus parisiens, de droite comme de gauche, y est hostile. Sur le fond, il faut être macroniste pour inventer un problème démocratique qui n’existe pas et proposer d’y répondre par une présidentialisation de l’élection du maire de Paris. Cette réforme serait une catastrophe pour les Parisiens parce qu’elle affaiblirait considérablement les arrondissements, c’est-à-dire l’échelon de proximité. C’est bien la raison pour laquelle Rachida Dati est à la manœuvre : elle veut contourner les barons de la droite parisienne et compenser l’absence d’implantation locale de Renaissance.

Rémi Féraud. © Jgp

Vous venez d’envoyer une lettre aux adhérents socialistes, qui ébauche vos axes de campagne. Pourquoi l’école publique y figure-t-elle en tête de vos priorités ?

Avec la transition écologique et logement ! L’école publique est en danger à Paris. Elle souffre d’une réduction des moyens alloués par l’État et d’une concurrence exacerbée par l’enseignement privé. Le gouvernement ferme des classes dans le public, mais jamais dans le privé, alors que plus d’un tiers des élèves y sont scolarisés ; ce qui accentue le déséquilibre. Cette situation est très préoccupante.

Vous proposez l’instauration d’un « Erasmus Collège ». De quoi s’agit-il ?

Je propose un échange européen organisé et financé par la ville pour tous les collégiens du public à Paris. L’idée est simple : ouvrir aux élèves Parisiens de nouveaux horizons, valoriser la dimension européenne de Paris et renforcer ainsi l’attractivité des collèges publics. Erasmus Collège sera une raison supplémentaire, pour les familles, de préférer le public au privé. D’une manière générale, je souhaite augmenter le budget municipal consacré à l’éducation. Et, par exemple, rendre les fournitures scolaires gratuites pour les élèves de CP et de 6e, des moments clés dans la scolarité.

Peut-on, comme vous le prônez, accélérer la végétalisation et la réduction de la place de la voiture à Paris ?

Oui. C’est une question d’adaptation au changement climatique, mais aussi de bien-être des habitants. Une voiture en moins, ce doit être un arbre en plus. Je veux accélérer le déploiement des quartiers piétons, et faire en sorte, autant que possible, que chaque artère parisienne devienne une rue-jardin, comme celles plébiscitées par la dernière votation citoyenne.

Sur le logement, vous vous contentez d’appliquer les objectifs déjà annoncés ?

Pas seulement. Nous devons non seulement atteindre les 40 % de logements publics, mais aussi récupérer des milliers d’appartements du secteur privé détournés de leur usage d’habitation principale par Airbnb ou les résidences secondaires. Ne soyons pas fatalistes : on peut mener, et gagner, cette bataille législative avec les autres collectivités concernées, les grandes villes, les communes du littoral ou de montagne, tous les territoires qui connaissent une crise du logement.

L’accessibilité universelle que vous promettez concerne-t-elle aussi les stations de métro ?

Non, car le métro dépend de la Région. Si un plan de mise en accessibilité des stations émergeait, la Ville devrait y contribuer, bien sûr. Mais aujourd’hui, notre responsabilité, c’est d’abord que l’espace public, les équipements ou les transports de surface soient pleinement accessibles.

Quelle est votre vision du Grand Paris ? Faut-il une réforme institutionnelle  ?

Je plaide en faveur de plus de compétences et de moyens pour la Métropole, dont il faut d’abord préserver l’existence. Comment peut-on réformer la loi PLM sans envisager aussi le mode d’élection des conseillers métropolitains ? Il faut un travail collectif, à froid, après l’élection. Hors de toutes considérations électoralistes et partisanes. Et hors de toute logique impérialiste parisienne, comme y ont veillé Bertrand Delanoë et Anne Hidalgo. Emmanuel Macron avait promis une réforme en 2017. Huit ans plus tard, rien n’a bougé. Pourtant, l’ouverture des nouvelles lignes du Grand Paris Express va matérialiser cette métropole dans la vie quotidienne des habitants. Une réforme de la gouvernance de l’agglomération parisienne s’imposera dans les prochaines années.

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