L. Munerot : « Il faut laisser les branches et les entreprises organiser l’apprentissage »

En pleine consultation sur la réforme du modèle social français, Emmanuel Macron entend également rénover l’apprentissage pour en faire une filière « d’excellence ». Laurent Munerot, président de la chambre régionale de métiers et de l’artisanat d’Ile-de-France, craint une « énième réforme » des financements et appelle à se focaliser sur d’autres aspects.

Depuis une semaine, Emmanuel Macron a entamé des consultations avec les partenaires sociaux pour réformer l’apprentissage dans le but d’en faire une « voie de l’excellence », qu’en pensez-vous ?

Ma crainte est qu’il s’agisse d’une énième réforme de l’apprentissage avec une nouvelle modification des flux financiers, au niveau de la collecte et de la répartition de la taxe d’apprentissage. Les précédentes réformes n’ont fait que modifier le circuit de financement mais nous estimons que s’il y a des changements à apporter à ce niveau, ce serait pour plus d’équité. Car aujourd’hui, la taxe n’est pas répartie en fonction du nombre d’apprentis formés. De grandes écoles profitent de la taxe d’apprentissage alors que les CFA de niveau 4 ou 5 (CAP ou BEP) ont du mal à obtenir des niveaux de taxes qui leur permettraient de bien vivre. Je suis très favorable à ce qu’il y ait de l’apprentissage dans les hauts niveaux de qualification ou de diplômes mais il faudrait aider davantage les faibles niveaux.

Laurent Munerot, président de la chambre régionale de métiers et de l’artisanat d’Ile-de-France. © Olivier Desaleux

Quelles devraient être les priorités dans ce cas ?

Il faut en priorité revoir l’orientation afin que l’apprentissage ne soit plus perçu comme une voie de garage mais soit considéré à sa juste valeur, comme une voie d’excellence. Donner davantage de responsabilités aux branches sur les référentiels de diplômes pour coller davantage au métier. Il faut également une valorisation du maître d’apprentissage qui participe à la formation et qui doit être considéré comme tel. Il n’est pas normal qu’aujourd’hui le maître d’apprentissage soit considéré comme un employeur, il participe à la formation. Enfin, il faut assouplir le contrat en lui-même. Aujourd’hui, la rupture d’un contrat d’apprentissage est difficile voire impossible, on ne s’en sort pas et cela finit souvent aux Prud’hommes.

Une fusion des deux contrats, proposé par Emmanuel Macron serait un premier pas ?

Cela me paraît difficile. Un contrat d’apprentissage relève de la formation initiale, un contrat de professionnalisation de la formation continue, on ne parle pas des mêmes choses. Ce n’est pas la taxe d’apprentissage qui finance le contrat de professionnalisation mais la taxe de formation professionnelle. Un élève qui sort de 3e, par exemple, devrait faire de l’apprentissage et non un contrat de professionnalisation. Les circuits doivent être identifiés différemment, de même pour les financements.

Outre une répartition plus équitable de la taxe, comment donner plus de moyens à l’apprentissage de faible niveau ?

Le point de départ, c’est l’orientation. Aujourd’hui il y a un déficit d’image sur l’apprentissage dans les bas niveaux. Quand un élève de 3e se lance dans l’apprentissage, on pense qu’il a échoué, qu’il n’était pas fait pour le système éducatif classique. Par ailleurs, il est déjà difficile pour une entreprise de se projeter avec un apprenti sur trois ans, mais, de plus, les référentiels de la formation consacrent la moitié de l’enseignement à des matières transversales plutôt que professionnelles, cela ne répondra pas aux besoins. Il faut peut-être adapter, contextualiser davantage, et donner une part majeure à la formation au métier. Sinon, les professionnels et les entreprises ne s’y retrouvent pas, estimant que l’élève n’aura pas appris les bons gestes, et qu’il n’est pas employable à terme. Malgré nos bons résultats dans l’apprentissage, on pourrait en avoir de meilleurs, si l’on modifiait cet aspect.

Quel est le bilan de l’apprentissage à l’échelle francilienne ?

Nos résultats sont bons, on atteint 70 à 80 % de réussite et d’employabilité à la fin du contrat. Beaucoup de jeunes trouvent un emploi directement, dans l’entreprise où ils ont été apprentis ou dans une autre. Cependant, il reste encore quelques freins, sur l’orientation notamment. Telle qu’elle est organisée par l’Education nationale, elle n’engage pas les jeunes à choisir des filières comme celles de l’artisanat, ni même à choisir l’apprentissage en premier lieu. Il faut absolument revoir notre système d’orientation en associant d’avantage les employeurs.

Impliquer davantage les branches et les entreprises, ce sont des points qui ont été évoqués par Emmanuel Macron dans son programme…

Nous n’avons pas d’idée précise sur ses intentions, mais il est clair qu’ Emmanuel Macron veut donner du sens à l’apprentissage et je le crois sincère. On prend souvent l’exemple allemand avec l’enseignement dual organisé par les entreprises. Il faut impliquer d’avantage les branches et les entreprises dans l’organisation de l’apprentissage. Bien sûr, il est important que les financements soient régionaux mais les branches et le milieu professionnel doivent avoir une plus grande part de décisions.

Justement, la semaine dernière, Pierre Gattaz a évoqué l’idée de laisser aux entreprises la possibilité d’un financement direct de l’apprentissage, et de ne plus transiter par les Conseils régionaux, cela vous paraît faisable ?

Nous n’y sommes pas encore, et je ne suis pas sûr que l’on soit prêts à le faire. Là où M. Gattaz a raison, c’est que tant qu’il n’y a pas davantage de relations avec les entreprises, les branches et les organisations professionnelles, ce système ne fonctionnera pas correctement.

Concernant l’implication des branches, estimez-vous qu’elles doivent aussi fixer les rémunérations des apprentis ?

Absolument. Le problème qui se pose aujourd’hui est que la rémunération des apprentis est fixée en fonction de l’âge, ce qui n’est pas toujours pertinent. Elle est aussi fixée selon le parcours professionnel. Pour des personnes qui font 5 ans d’apprentissage, il est difficile de suivre les législations successives en matière de rémunération. Enfin, les apprentis sont de plus en plus âgés, et peuvent gagner parfois plus en tant qu’apprentis qu’en tant que salariés, puisque le poids des charges sociales sur le brut est nettement inférieur.

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