Un collectif d’auteurs coordonné par Francesca Artioli et Patrick Le Galès se penche sur « le bricolage permanent » de la gouvernance métropolitaine, pour essayer d’en dégager les logiques sous-jacentes.
En préambule de cet ouvrage collectif sous la direction de Francesca Artioli et Patrick Le Galès (*), qui vient de paraître dans la collection « Les presses » de SciencesPo (**), les deux professeurs livrent leur objectif : « Nous recherchons ici les traces d’un ou plusieurs ordres au sein d’une gouvernance qui paraît, à première vue, désordonnée ». Avec une thèse en filigrane : « La gouvernance métropolitaine peut être appréhendée comme une “anarchie organisée”, où coexistent des organisations faiblement liées entre elles (loosely coupled), des objectifs souvent flous et potentiellement contradictoires, des ensembles de solutions et de problèmes peu articulés entre eux ». Les auteurs citent les « cercles vicieux néo-bureaucratiques », la « saturation organisationnelle », la multiplication d’organisations s’expliquant « par le travail politique incessant visant à créer / réformer des organisations pour régler les problèmes eux-mêmes engendrés par la multiplication d’organisations ».
L’ouvrage rappelle la persistance de nombreux dysfonctionnements et l’incapacité collective à les résoudre, au premier rang desquels les déséquilibres spatio-économiques. Ils soulignent donc l’absence d’un leadership unifié, la multiplicité des instances citant, par exemple, les 180 instruments de mise en œuvre des politiques de logement. Il décrit les conflits qui divisent les institutions entre elles, à l’image de ceux opposant Paris et sa banlieue, Paris et l’Etat ou la Région et l’Etat. Il rappelle également le poids des maires, « point d’atterrissage des demandes citoyennes, force d’impulsion pour les politiques publiques municipales et intercommunales, mais également point de véto ».
De multiples possibilités d’action collective
L’ouvrage ne se limite pas toutefois à la dénonciation de cet enchevêtrement anarchique : « l’avantage d’un univers saturé d’organisations peu coordonnées, c’est qu’il offre précisément de multiples possibilités d’action collective. Il donne aussi l’avantage à des formes plus serrées et anciennes de faire avancer leur agenda ». Différents types de coalitions sont ainsi identifiés. « Certains acteurs tirent parti des formes de désordre métropolitain, que ce soit parce qu’elles protègent les groupes et les espaces les plus favorisés, ou parce qu’elles laissent à de grands acteurs privés, des promoteurs, des sociétés foncières, des plateformes etc., des marges de manœuvre pour naviguer entre des interlocuteurs et des instances de régulation multiples », est-il affirmé.
11 chapitres se focalisent respectivement sur le processus décisionnel de la construction du nouveau ministère de la Défense à Balard, le patchwork francilien de l’aménagement, le traitement des déblais, la construction de la zone à faible émission métropolitaine ou la fiscalité des établissements publics territoriaux.
Analysant le choix du site de Balard pour y implanter le siège du ministère de la Défense, Francesca Artioli, par exemple, met au jour « la non-linéarité des relations entre problèmes à résoudre et solutions mises en œuvre », rappelant la formule d’Urfalino à propos de l’opéra Bastille, qualifié de « mauvaise réponse à un problème qui ne se pose pas ».
Nadia Arab, sociologue, co-directrice du Lab’Urba, et Gilles Cragues, directeur de recherche au Cired de l’Ecole des Ponts Paristech, analysent pour leur part l’Observatoire régional de l’immobilier d’entreprise (Orie) considéré comme un acteur de la régulation du marché de bureaux à l’échelle francilienne qui « traverse et transcende les caractéristiques du groupe d’intérêt, du régime urbain et du réseau d’action publique ».
L’ouvrage se penche, dans un autre chapitre, sur la gestation de la zone à faible émission, présentée « comme un révélateur de conflits et de coalition entre la Région, la Métropole et la ville de Paris », bénéficiant « de l’alliance entre la ville de Paris et la MGP contre la région Ile-de-France ».
En matière d’aménagement, Joël Idt souligne que « la fragmentation entre les 1 276 communes qui composent la Région semble, a priori, toujours prendre le pas sur une structuration intercommunale encore balbutiante ». Mais le maître de conférences en aménagement et urbanisme à l’Université Gustave Eiffel constate néanmoins que « des acteurs, des outils, des instruments et des formes d’organisation se structurent à des échelles supra-communales [par exemple en regroupant deux ou trois communes concernées par un grand projet, ndlr], souvent sans rapport avec celles des institutions intercommunales », tandis que « l’aménagement urbain procède fréquemment par petites touches à des échelles très petites et infra-communales ».
Autre sujet d’étude de cet ouvrage fort dense, le partage de la fiscalité entre les établissements publics territoriaux et la MGP, décrit « comme un équilibre budgétaire résultant d’une non-décision de la part du gouvernement quant au modèle institutionnel d’organisation de la métropole parisienne ».
* Francesca Artioli est maîtresse de conférence à l’école d’urbanisme de Paris et chercheuse au Lab’Urba (Université Paris-Est Créteil) ; Patrick Le Galès est directeur de recherche CNRS au Centre d’études européennes et de politique comparée (CEE) de Sciences Po et professeur à l’école urbaine et à l’école de la recherche de Sciences Po.
** La métropole parisienne, une anarchie organisée, sous la direction de Francesca Artioli et Patrick Le Galès, SciencesPo Les presses, 325p. 27 euros.


