La desserte des zones d’emploi en mutation avec la crise sanitaire

Alors que la polarisation des pôles d’emploi s’est renforcée en Ile-de-France depuis une vingtaine d’années, la crise Covid a créé deux mouvements contradictoires : le développement du télétravail – qui réduit la pression sur les transports en commun – et l’envie de s’éloigner de la zone dense – qui produit l’effet inverse. Les participants au webinaire « Mieux desservir les lieux d’emplois : l’affaire de tous », le 1er avril 2021, ont avancé les pistes d’un développement qui concilie les différentes aspirations actuelles.

68 % des emplois sont situés sur 6 % du territoire francilien, une polarisation qui s’est renforcée depuis une vingtaine d’années, rapporte une étude de l’Institut Paris Region présentée lors du webinaire du 1er avril organisé par Transilien SNCF, l’Institut Paris Region et Le journal du Grand Paris. Or 45 % des déplacements domicile-travail sont effectués en transports en commun, ces derniers sont donc fortement sollicités aux heures de pointe, car seuls 30 % des Franciliens vivent et travaillent dans le même pôle.

45 % des déplacements domicile-travail sont effectués en transports en commun en Ile-de-France. © DR

« Si l’on regarde comment l’économie francilienne a rebondi par le passé, on peut se dire qu’il faudra de trois à cinq ans pour retrouver le niveau d’emploi d’avant crise, a expliqué Renaud Roger, économiste urbaniste à l’Institut Paris Region. Mais les destructions d’emplois d’hier ne sont pas les créations de demain, on va très certainement voir émerger de nouveaux moteurs économiques avec comme boussole, on l’espère, la prise en compte du changement climatique. » Une remise en cause des centralités des pôles économiques paraît toutefois « peu probable », selon lui.

Vers un modèle « endogène vertueux »

Le réseau de transport va lui évoluer, notamment sous l’impulsion du Grand Paris express. Un changement du mode de développement est toutefois souhaitable pour éviter la saturation des lignes, ont fait remarquer plusieurs intervenants. Mathieu Hanotin, président de Plaine Commune (Seine-Saint-Denis), a notamment prôné un modèle « endogène vertueux ». « Le mouvement de maillage des transports connecté au développement économique doit impérativement se construire dans une logique de rapprochement des logements des salariés de leurs lieux de travail », a-t-il également fait valoir.

Mathieu Hanotin, président de Plaine Commune. © Jgp

« Notre métier est de gérer des flux de voyageurs, nous sommes donc extrêmement attentifs à la configuration socio-économique d’un territoire, a réagi Sylvie Charles, directrice de Transilien SNCF. Nous sommes très dépendants de la localisation de l’habitat et des activités économiques. » Elle partage donc l’avis de l’élu séquano-dionysien sur la nécessité d’adopter un modèle prenant en compte ces aspects.

Répartir le télétravail sur la semaine

La crise sanitaire a d’ores et déjà fait émerger un changement des modes des travail qui permet de soulager la pression sur les trains. « Nous sommes à court terme en faveur d’un développement d’un télétravail choisi, bien réparti le long de la semaine », a d’ailleurs signalé Sylvie Charles.

Sylvie Charles, directrice générale de Transilien. © Transilien

Deux entreprises sont venues témoigner de leur action en la matière. Amorcée il y a sept ans, ce type d’organisation a pris une nouvelle dimension à la Société générale (25 000 collaborateurs en Ile-de-France dont 15 000 à La Défense) avec la crise sanitaire. Le 7 janvier dernier, un accord a été validé avec les syndicats pour deux jours de télétravail par semaine plus un jour flottant par mois, a rapporté Eric Groven, président de Sogeprom, directeur immobilier réseaux France Société générale. « Nous risquons d’avoir peu de fréquentation de nos sites les lundis, mercredis et vendredis, a-t-il observé. Il est complexe de faire comprendre à nos collaborateurs que le télétravail, ce n’est pas le travail à la carte, il y donc un travail à mener à ce sujet, de même que sur le lissage des horaires. »

Côté EDF, Christophe Donizeau, directeur des relations institutionnelles Ile-de-France, a indiqué que l’accord groupe de novembre 2019 porte sur deux axes : comment aider à se déplacer moins – avec un recours raisonné au télétravail entre un et trois jours, en respectant le lien dans les équipes, avec le management, dans un souci de qualité de vie au travail – et se déplacer mieux. Deux volets repris dans la démarche « Tama », pour « travailler autrement, manager autrement », déployée par l’énergéticien. Celle-ci prévoit en effet à la fois la possibilité d’aller travailler dans le site EDF le plus proche de chez soi, la fourniture d’équipements numériques pour choisir son mode de travail et aussi une solution de covoiturage, un accompagnement des salariés pour accéder aux transports doux, l’accès à des offres de véhicules électriques, etc.

Christophe Donizeau. © DR

« Envie de nature »

Mais la Covid-19 a produit un effet nettement moins vertueux : le besoin de plus d’espace des habitants de la zone dense qui seraient ainsi tentés de s’éloigner de leur lieu de travail. « L’envie de nature risque de contrecarrer le premier phénomène, a observé Sylvie Charles. Le Grand Paris express va limiter le besoin d’aller jusqu’au centre de Paris, mais il laisse la problématique de la grande couronne, surtout si le souhait de s’éloigner perdure. »

« Il faut proposer des équilibres de vie qui séduisent et convainquent de venir s’installer ou de participer » à la vie locale, a considéré Mathieu Hanotin. Le territoire de Plaine Commune bénéficie à ce titre de nombreux arguments et de plusieurs projets de transports lourds qui vont en améliorer encore l’accessibilité, notamment avec le hub de Saint-Denis Pleyel.

Eric Groven. © Camille Gharbi

« Les programmes poussent comme des champignons autour de certaines gares du Grand Paris express, a évoqué Eric Groven. Nous essayons de proposer à nos clients des programmes abordables, mais les prix commencent à augmenter très sérieusement autour des futures gares. » Car, ajoute-t-il, « que ce soit en tertiaire ou en résidentiel, notre principal élément de décision est l’emplacement, et donc la desserte en transport ».

« Construire le futur » ensemble

« Il est temps de stabiliser, voire d’essayer d’inverser, les mouvements pendulaires car les infrastructures n’arrivent pas suivre le développement », a souligné pour sa part Sylvie Charles. L’opérateur de transport travaille déjà avec les directions des ressources humaines des entreprises pour leur montrer l’impact d’une baisse de la fréquentation de 10 % aux heures de pointe sur le confort des salariés. D’où la question de la directrice de Transilien SNCF de savoir, dans les années à venir, « jusqu’où les territoires arriveront à un développement plus endogène et jusqu’où parviendra-t-on à rééquilibrer le développement de zones d’activités ».

« L’étude de l’Institut Paris Region va permettre de regarder comment la région va se transformer au futur », a remarqué Françoise Tournassoud, directrice du département prospective et Grand Paris de Transilien SNCF. Et si la pointe matinale restera un des enjeux forts des années à venir malgré le télétravail, elle estime que « les échanges avec les acteurs économiques et urbains sont très importants pour construire le futur ».







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