Face à la suspension des chantiers, les architectes peu écoutés mais combatifs

Si l’Etat rédige un guide des bonnes pratiques en vue de leur reprise, la totalité des chantiers semble arrêtée. Les architectes se recentrent sur les études et s’organisent pour éviter la casse, en déplorant le flou des dispositifs de soutien annoncés et en s’étonnant de ne pas avoir été davantage consultés au cours des récentes discussions entre le gouvernement et les professionnels de la construction.

« Les débats des derniers jours entre le gouvernement et les fédérations du bâtiment, qui semblent oublier les architectes et la maîtrise d’œuvre, traduisent bien la tendance actuelle, déplore Cyril Trétout, un des dirigeants d’ANMA. Les maîtrises d’œuvre peinent en effet à démontrer qu’ils sont indispensables pour conduire les chantiers, poursuit l’architecte. Nous sommes pourtant les seuls garants de l’œuvre et de sa conformité au permis de construire », ajoute-t-il. Lucie Niney (Niney et Marca architectes) regrette, elle aussi, que le gouvernement n’ait jugé utile de consulter ni les architectes, ni les représentants de la maîtrise d’ouvrage, ni les coordinateurs de santé, de prévention et de sécurité (CSPS) pour définir les modalités d’une éventuelle reprise des chantiers.

Cyril Trétout et Anne-Laure d’Artemare (ANMA). © Jgp

A son domicile de Belleville, Mirco Tardio (Djuric Tardio architectes) confirme cette tendance à la mise à l’écart des architectes pour le suivi des chantiers, bien antérieure à l’apparition du coronavirus. Il évoque certains maîtres d’ouvrage capables de reprendre les projets, avec leurs bureaux d’étude en interne, projets confiés ensuite à des sociétés spécialisées d’exécution, réputées meilleur marché et dénuées d’égo.

Une reprise jugée illusoire

« Les architectes, qui sont en première ligne de la chaîne de la construction et les chefs d’orchestre des chantiers, n’ont pas été consultés, eux qui en assument la responsabilité professionnelle, sociétale et justement de santé », ajoute Isabelle Manescau (Agence Maast architecture), soulignant les injonctions contradictoires entre les impératifs du confinement et les appels à reprendre les travaux.

Des travaux dont la reprise semble très illusoire pour l’heure, aux yeux des architectes. « Les entreprises ont dépensé beaucoup d’énergie pour sécuriser la fermeture des chantiers. S’il faut les rouvrir, pour les fermer de nouveau dans quelques jours, cela représentera une débauche de moyens en pure perte, résume Lucie Niney. Les chantiers sont par essence peu propices au respect des gestes barrière, poursuit-elle. Il ne s’agit pas seulement de garder les distances entre les personnes. Mais les réfectoires, les toilettes, les vestiaires ne permettent pas, le plus souvent, le respect des consignes sanitaires », ajoute-t-elle.

Caroline Djuric et Mirco Tardio (Djuric & Tardio architecture). © Jgp

Télétravail intégral

La suspension des chantiers, que tous confirment –  et approuvent, au nom de la protection de la santé de leurs collaborateurs -, ne fait donc qu’accentuer une tendance déjà en cours. Il n’empêche, à côté des études, de l’urbanisme et des concours, sur lesquels les agences tentent depuis le début du confinement de recentrer leur activité, le suivi des chantiers représente une part qui demeure parfois non négligeable des travaux, et donc des revenus de la profession. Et le report des élections municipales tombe au plus mal, puisque l’arrivée des nouveaux exécutifs locaux était attendue pour dynamiser les commandes. « Lorsque les chantiers ne s’interrompent pas sur décision des donneurs d’ordre, ils s’arrêtent faute de matériel, car toute la chaîne d’approvisionnement est à l’arrêt », constate Myriam Szwarc (Agence AAUMS). « Sur un de nos projets de logement en cours, le maître d’ouvrage tout comme l’entreprise de construction m’ont indiqué qu’ils souhaitaient reprendre le chantier. Sauf que le bureau de contrôle, tout comme le coordinateur de sécurité, de prévention et de santé (CSPS) y ont opposé leur véto. Il n’a donc pu rédémarrer », ajoute Myriam Szwarc.

Aussi, David Trottin appelle de son côté à une clarification de la part de l’Etat sur les chantiers « prioritaires » qui peuvent reprendre et ceux qui peuvent attendre. « Il s’agit de savoir dans quelles conditions le redémarrage est possible », ajoute le cofondateur de l’agence Périphériques Marin + Trottin dont les travaux de l’écocampus du Grand Paris à Vitry-sur-Seine ont été suspendus dès le 18 mars par son maître d’ouvrage, la Fédération du bâtiment.

« On évoque des chantiers prioritaires mais sans définir précisément cette notion, au risque de voir l’équité des territoires malmenée », estime Isabelle Manescau, également présidente des Architectes conseils de l’Etat.

David Trottin. © Jgp

Toutes les agences contactées sont passées au télétravail intégral, sans difficultés particulières. Toutes s’apprêtent à utiliser à plein les possibilités offertes par le gouvernement pour épargner leur trésorerie (report des cotisations sociales, chômage partiel, etc.). « Nous avons besoin pour cela d’un certain nombre de clarifications », souligne Cyril Trétout, qui constate un flou ambiant sur la réalité de ce qui sera pris en charge in fine, en matière d’aides de l’Etat, d’activité partielle en particulier.

Réduire la voilure

Certains redoutent en effet une limitation du recours au chômage partiel. « Si le gouvernement revient en arrière sur ce qu’il a annoncé au début de l’épidémie et que la crise se prolonge, la situation risque de se compliquer sérieusement », redoute David Trottin.

Myriam Szwarc. © Jgp

Des architectes voient aussi le bon côté de la crise, avec des liens nouveaux qui se tissent entre les membres de l’agence, au fil des visioconférences et des groupes de discussion plus informels créés sur Whatsapp. « Cela vaut tous les voyages de cohésion de groupe », sourit Myriam Szwarc. Mais tous les architectes interrogés ne cachent pas qu’il ne faudrait pas que la crise s’éternise, au risque de les contraindre à réduire la voilure de leurs agences. « Nous avons encore du travail pour deux ou trois semaines », indique Lucie Niney, dont l’agence venait, entre autres, de démarrer les levées de réserve de la transformation de la Bourse de commerce lorsque le chantier a été fermé. « Ensuite, nous devrons recourir au chômage partiel. »

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