Chercheuse, enseignante à Sciences Po, curatrice, militante : Chayma Drira, tête de liste de Pierre-Yves Bournazel dans le 19e arrondissement lors des municipales parisiennes, incarne une génération politique formée à Sciences Po et née dans les cités.
Elle revendique avec le Grand Paris un lien intime, personnel. « Je suis née en Seine-Saint-Denis, j’ai grandi à La Courneuve, et je crois que les banlieusards sont plus au fait du Grand Paris que les Parisiens », confie-t-elle d’emblée, d’un débit rapide et soutenu, métaphorique et dialectique à la fois. Si elle connaît la métropole par ses transports en commun longue distance, elle nourrit également son regard sur l’agglomération de ses études sur les fractures spatiales menées à l’université de New York, lors des cinq années qu’elle a passées aux États-Unis, où elle a migré après Sciences Po Paris.
« Chayma a une personnalité forte et surprenante, dit d’elle Xavier Lépine, président de l’Institut de l’épargne immobilière et foncière et de Paris Île-de-France Économique, qui la côtoie depuis plusieurs années : elle n’ignore rien de la lutte des classes comme celle des places. Mais elle fait comme si les obstacles n’existaient pas pour mieux les surmonter. Une intellectuelle concrète, sans naïveté, engagée en politique pour l’intérêt général – de ces personnes qui ont une vision réaliste et sans concession de notre société dans toutes ses contradictions et complexités. »

Chayma Drira. © Jgp
Celle qui conduisit la liste de Pierre-Yves Bournazel (Horizons) dans le 19e arrondissement de Paris juge que les Parisiens gagneraient à élargir leur horizon à la périphérie. Tout simplement parce qu’en étant plus mobiles, ils permettraient, juge-t-elle, à la Capitale de se montrer plus attractive et plus prospère, ce qu’elle estime absolument nécessaire, compte tenu des 10 milliards d’euros d’endettement de la Ville. « Je sens qu’il y a actuellement une reconfiguration spatiale dans le Grand Paris, comme on a pu le voir il y a quelques années avec le South Side de Chicago, où Woodlawn est devenu un lieu incontournable de la black bourgeoisie », analyse celle qui a collaboré à la biennale d’architecture de Chicago avec les services culturels de l’ambassade de France à la Villa Albertine. Elle parle sans détours de la ségrégation sociale, des ghettos, « de la périphérie traumatique qui revitalise le Grand Paris ». Elle aime les raccourcis, développe ses analyses d’intellectuelle hors-pair, à l’aise dans son perfecto, dégainant des punchlines volontiers iconoclastes en guettant d’un œil gourmand l’effet produit.
Elle décrit ses grands-parents, algériens et tunisiens, qui ont débarqué dans la France des Trente Glorieuses. Son grand-père était tapissier pour le compte de la maison Belloir, chargée des décorations officielles à l’Élysée. « Illettré, mais connaissant l’histoire de la Ve République sur le bout des doigts », résume cette amatrice de paradoxes.
Une gouvernance unifiée du Grand Paris
Depuis son retour en France, elle enchaîne les missions : aux Ateliers Médicis de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), où elle fonde avec Clément Postec l’Institut Troisième lieu, laboratoire de recherche-action sur les territoires ; à Sciences Po, où elle donne un cours magistral sur le Grand Paris culturel ; au Palais de la Porte Dorée, où elle co-dirige l’exposition Banlieues chéries, avec l’historien Emmanuel Bellanger et l’écrivaine Cloé Korman ; au Centre Pompidou, dans le cadre de l’exposition Moviment ! ; ou encore au Festival d’Avignon, où elle organise, en partenariat avec le ministère de la Culture, des assises sur l’ouverture des institutions culturelles.
Elle appelle de ses vœux une unification de la gouvernance du Grand Paris. « Je suis d’accord avec Gabriel Attal pour penser que l’agglomération souffre d’une inertie parce que nous avons organisé l’irresponsabilité collective. Il va falloir qu’on centralise », dit-elle, avant de citer en exemple le département de l’efficacité gouvernementale créé par Elon Musk au début du mandat de Donald Trump. « À condition qu’il ne soit pas néofascisant », précise-t-elle aussitôt.
Centriste, elle refuse tout compromis avec une droite dont certains hérauts l’ont blessée. Elle cite le nettoyage au Kärcher promis par Nicolas Sarkozy sur la dalle d’Argenteuil (Val-d’Oise) en 2005. Elle évoque la mort de Zyed et Bouna dans un poste électrique à Clichy-sous-Bois, en 2005 également, comme une cicatrice indélébile. De son enfance dans les quartiers classés prioritaires au titre de la politique de la ville, la jeune femme – qui fait partie de celles et ceux qui ont regretté la fusion de la liste de Pierre-Yves Bournazel avec celle de Rachida Dati – garde un goût pour la joie collective et un code d’honneur. « Dans les quartiers populaires, on tient sa parole, soupire-t-elle. Ça manque parfois dans les milieux élitistes. »
Au titre de ses goûts culturels, elle cite les films d’Alice Diop, le jazz de John Coltrane, et sa passion pour la photo, qu’elle assouvit avec le vieux boîtier Canon déniché par hasard dans l’armoire de sa grand-mère.