Lors d’un colloque en ligne, organisé le 19 février 2025 par La ville en commun, Anne Clerval, chercheuse à l’Université Gustave Eiffel et auteure des Naufragés du Grand Paris express, et Patrice Leclerc, maire (FDG) de Gennevilliers, ont mis en lumière les tensions idéologiques et les contradictions pratiques liées à la notion de mixité sociale, tout en soulignant les enjeux sous-jacents dans les politiques de logement et de transformation urbaine.
La mixité sociale est-elle réellement bénéfique pour les classes populaires ou sert-elle davantage des intérêts idéologiques et politiques ? Telle était la question autour de laquelle se sont articulés les débats du colloque en ligne organisé le 19 février par La ville en commun (*). Avec Anne Clerval, chercheuse à l’Université Gustave Eiffel et auteure des Naufragés du Grand Paris express, et Patrice Leclerc, maire (FDG) de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) en intervenants principaux.
Anne Clerval a ouvert le débat en déconstruisant le terme de mixité sociale. Elle a d’abord souligné qu’il s’agissait d’un mot-valise qui, loin d’être neutre, implique des présupposés. « La mixité sociale, ce n’est pas simplement de l’hétérogénéité sociale », a-t-elle affirmé. Selon elle, ce concept repose sur l’idée que la diversité sociale entraînerait nécessairement des liens sociaux et des échanges positifs entre les différentes classes. Or les recherches sociologiques montreraient que la proximité sociale n’entraîne pas systématiquement de rapprochement, mais au contraire peut exacerber les distances sociales. « Les sociabilités, comme les mariages, sont souvent endogames », a-t-elle précisé.
Une vision « paternaliste »
Anne Clerval a aussi estimé « que l’idéologie de la mixité sociale » repose sur une vision jugée paternaliste, où l’on suppose que les classes populaires bénéficieraient de l’exemple des classes plus favorisées, notamment dans le domaine scolaire. « Nous manquons de preuves pour l’affirmer », a-t-elle insisté. La chercheuse a également évoqué les politiques des années 1980, où l’abandon de la volonté réelle de redistribution des richesses, le fameux « tournant de la rigueur », aurait abouti à ce que l’idée de faire cohabiter les inégalités au sein des mêmes espaces se substitue à l’idéal d’égalité.

Patrice Leclerc, lors d’un rassemblement pour le logement, le 10 novembre 2021, boulevard Saint-Germain à Paris. © Jgp
Anne Clerval a dénoncé les effets pervers supposés de l’Anru (Agence nationale pour la rénovation urbaine) et de la loi SRU (Solidarité et renouvellement urbain). Selon elle, l’Anru, en imposant des démolitions massives de logements sociaux, contribue à une disparition du parc social à bas loyers, souvent au profit de constructions plus coûteuses et de qualité bâtimentaire moindre.
La loi SRU, quant à elle, bien qu’elle cherche à imposer un quota de logements sociaux par commune, « est souvent pervertie par les maires, qui l’interprètent comme un maximum à ne pas dépasser, plutôt que comme un objectif minimal ».
Patrice Leclerc, maire de Gennevilliers, a déploré quant à lui l’usage de la mixité sociale comme « arme idéologique », « qui sert à masquer les inégalités structurelles plutôt qu’à les résoudre ». « C’est une bataille qui nous détourne de la question fondamentale : pourquoi ne pas redistribuer les richesses plutôt que de chercher à rendre les pauvres invisibles dans d’autres quartiers ? », a-t-il dénoncé. Selon lui, le concept de mixité sociale, tel qu’il est appliqué aujourd’hui, ne fait qu’aggraver les injustices en permettant de continuer à entretenir des hiérarchies sociales. Il a aussi rappelé que la notion de mixité sociale a souvent été utilisée pour justifier des politiques de gentrification, notamment à travers la démolition de logements sociaux dans les quartiers populaires.
Donner à chacun les mêmes opportunités
Lors du débat qui a suivi, Vanessa Ghiati, conseillère régionale (groupe Gauche communiste écologiste citoyenne) et adjointe à l’éducation à la mairie de Malakoff (Hauts-de-Seine), a appelé les intervenants à davantage nuancer leurs constats. Bien qu’elle ait reconnu certaines limites de la mixité sociale dans les pratiques actuelles, l’élue a souligné que, pour de nombreuses familles malakofiottes, la mixité est perçue comme un droit à vivre dans des espaces partagés avec des populations issues de classes sociales diverses. « Il ne s’agit pas simplement de répartir les couches sociales, mais de donner aux plus précaires l’accès à un environnement de qualité », a-t-elle défendu. Selon elle, la mixité sociale doit être vue comme un moyen « d’offrir à chacun une dignité et une place dans la société, quel que soit son revenu ».
« Si elle est parfois mal appliquée, la loi SRU a permis d’augmenter la part de logements sociaux dans des communes qui en étaient dépourvues », a estimé quant à lui Simon Ronai, géographe et urbaniste (voir ci-dessous).
(*) La ville en commun est un think tank ancré à gauche, créé en 2015.
Patrice Leclerc : « L’aspiration à la mixité sociale, c’est l’aspiration au beau »
« L’aspiration à la mixité sociale pour les catégories populaires, c’est l’aspiration au beau, a estimé Patrice Leclerc lors de cette table ronde. C’est l’aspiration à bénéficier d’un cadre de vie digne. À ne pas avoir honte quand on invite ses amis, sa famille. Plutôt que de parler de mixité sociale, il faut donc débattre des moyens de faire en sorte que les bâtiments dans lesquels vivent les ouvriers et les classes populaires soient réhabilités. C’est un élément important pour moi, parce que c’est ce qui permet de développer la fierté d’appartenir à des catégories populaires et non pas de subir en permanence un sentiment d’humiliation. Dans cette période où l’on parle des enjeux climatiques, on ne souligne pas assez le fait qu’un habitant de Gennevilliers émet moitié moins de gaz à effet de serre qu’un habitant des villes riches. Il existe une capacité du monde populaire, qu’il faudrait valoriser, à mieux travailler les enjeux climatiques et à se battre contre le productivisme. Je crois que cela a à voir avec ce débat sur la mixité ».
Simon Ronai, géographe et urbaniste : « Un débat à tenir sur l’autonomie communale »
« Il n’est pas juste de critiquer la loi SRU en prenant l’exemple des maires qui ne la respectent pas, a estimé Simon Ronai. Le bilan de la loi SRU, depuis 20 ans, montre qu’elle a favorisé la construction de beaucoup de logements sociaux dans des villes qui en étaient dépourvues », a poursuivi l’urbaniste, co-auteur de l’ouvrage « Pour en finir avec le petit Paris » (*). De même, Simon Ronai a estimé qu’il n’est pas juste d’imputer le déficit de constructions de logements sociaux, à l’Anru. « Beaucoup de maires et souvent les riverains s’opposent à la construction de logements sociaux, a-t-il rappelé. Il y a un débat à mener sur l’autonomie communale, sur le pouvoir des maires qui contrôlent l’urbanisation de leur territoire souvent, malheureusement, avec l’accord de leurs habitants ».
(*) « Pour en finir avec le petit Paris », Archicity éditions, 2024.
Yasmine Boudjenah, première adjointe à la maire de Bagneux : « La mixité sociale n’est pas un gros mot »
« Pour moi, la mixité sociale n’est pas un gros mot. La question que je me pose, c’est comment on fait pour qu’émergent de nouvelles solidarités, pour essayer d’enrayer la machine de cette production capitaliste de la ville et d’une manière générale de ce système capitaliste ? Parce qu’aujourd’hui, le pays est fracturé. La région parisienne est fracturée, notre département des Hauts-de-seine est fracturé. Pourquoi une ville populaire ne serait pas une ville mixte au bon sens du terme ? On échouera si l’on ne tente pas, à l’échelle de l’histoire d’une ville, d’un quartier, de regarder ce qu’il faut mettre en œuvre avec les habitants eux-mêmes pour que personne ne se sente chassé, que toutes les catégories qui ont envie de vivre à un endroit puissent y trouver leur place, jusque dans l’école, etc. Si on me demandait mon avis sur une société idéale, je dirais qu’il ne faut pas de propriétaires ».



