Le retour surprenant de la gratuité des transports d’Audrey Pulvar

L’adjointe d’Anne Hidalgo et candidate aux élections régionales a proposé, dans une interview au JDD du 11 octobre 2020, la « gratuité totale des transports en commun sur l’ensemble du réseau ». Une idée largement contestée, au sein même de la mairie de Paris.

C’était la mesure à la mode des listes de gauche aux élections municipales au début de l’année. Evoquée déjà en 2018 par Anne Hidalgo pour l’Ile-de-France, l’idée avait été enterrée par une série de rapports. Pourtant, Audrey Pulvar annonce dans le JDD qu’« une des mesures phares que nous allons mettre en œuvre [en cas de victoire aux élections régionales du printemps prochain] est la gratuité totale des transports en commun sur l’ensemble du réseau. C’est une question de justice sociale, d’accompagnement des classes populaires dans la transition écologique et de désenclavement des territoires. »

Audrey Pulvar. © Jgp

Un retour étonnant de cette proposition, notamment à la lecture du rapport rendu en janvier 2019 par trois adjoints de la maire de Paris (Emmanuel Grégoire, Jean-Louis Missika et Christophe Najdovski), qui concluaient : « La gratuité totale des transports en commun ne constitue pas une réponse adaptée aux enjeux de la mobilité francilienne. L’impact d’une telle politique sur l’environnement serait réduit et cette politique viendrait par ailleurs concurrencer les modes actifs. »

Les simulations effectuées par Ile-de-France mobilités et la RATP pour la ville de Paris en 2018 démontraient en effet que le report vers les transports collectifs se fait essentiellement depuis les modes actifs en nombre de déplacements. « Ce résultat interroge donc sur les effets potentiellement contreproductifs qu’une telle mesure serait susceptible d’avoir sur les modes de mobilité les plus vertueux. L’impact sur le trafic automobile est relativement faible, quel que soit le scénario adopté, ce qui tend à montrer que la gratuité n’aboutirait pas à une réduction significative des nuisances de l’automobile », remarquaient les deux organismes.

« Difficilement envisageable » à Paris, Lyon et Bordeaux

En septembre 2019, une mission d’information du Sénat sur ce sujet partageait ce point de vue : « La gratuité totale demeure pour l’heure difficilement envisageable dans les métropoles dotées de modes de transports lourds (trains, RER, métro) comme Paris, Lyon ou Bordeaux. Pour ces réseaux, dont la fréquentation est d’ores et déjà très élevée, l’importance des recettes issues de la billettique serait difficile à remplacer et il serait d’autant plus difficile d’accroître l’offre proposée aux usagers. »

Les sénateurs avaient constaté que la trentaine de communes ou d’intercommunalités françaises, majoritairement de petite taille à l’exception de Dunkerque, qui avaient mis en place cette solution cumulaient un réseau de bus sous-utilisés (pas de transport lourd) et de faibles recettes de billettique. Des caractéristiques que l’on ne retrouve pas Ile-de-France.

Le comité d’experts mis en place par Valérie Pécresse courant 2018 était, lui-aussi, peu convaincu. « Dans le cas de la région parisienne, la gratuité ne répondrait à aucun des enjeux de la mobilité : elle n’aurait quasiment aucun impact sur la circulation routière et ses nuisances, elle serait moins équitable que la tarification actuelle car elle ne ciblerait pas les plus modestes, elle aggraverait la saturation des transports collectifs, déjà sous tension, et enfin elle créerait un problème majeur de financement, qui conduirait à limiter le développement et la modernisation des services », soulignaient-ils.

Aucune association d’usagers favorable

« Je suis très surpris que cette question revienne, observe aujourd’hui Marc Pélisser, président de l’Association des usagers des transports (AUT) d’Ile-de-France, car je ne connais pas d’association d’usagers qui y soit favorable. » Les représentants des voyageurs au niveau national ou local se sont prononcés à plusieurs reprises contre la mesure, soulignant plutôt la nécessité de placer la priorité dans le développement de l’offre. « J’espère que nous allons pouvoir aborder les autres problèmes des usagers » dans le cadre des élections régionales, espère d’ailleurs Marc Pélissier.

Marc Pélissier

« J’espère que nous allons pouvoir aborder les autres problèmes des usagers » dans le cadre des élections régionales », espère Marc Pélissier. © JGP

Les élus communistes qui siègent au conseil d’administration d’Ile-de-France mobilités ont, eux, apporté leur soutien à ce projet, qu’ils défendent depuis quelques années.

Un coût de près de 4 milliards d’euros

Au sujet du financement, Audrey Pulvar évoque dans le JDD un coût pour la collectivité de « 2,5 milliards d’euros par an, moins les 250 millions d’euros qui seront économisés sur la billetterie, l’entretien des portiques ». « Nous réfléchissons à un financement par une contribution sur l’e-commerce et sur les entreprises les plus polluantes », indique-t-elle. Valérie Pécresse, la présidente du conseil régional d’Ile-de-France, s’est empressée de faire valoir son opposition à cette idée et de signaler que son coût approche plutôt les 4 milliards d’euros.

Avant la crise sanitaire, la contribution des usagers du réseau francilien couvrait environ un quart des coûts de fonctionnement des transports collectifs. En 2018, les recettes tarifaires atteignaient près de 4 milliards d’euros, dont 2,8 milliards provenant des voyageurs, 970 millions des entreprises et 180 millions de concours publics. La ressource majeure était le versement mobilité : 4,4 milliards d’euros en 2018 sur 10,4 milliards d’euros de ressources au total. Deux recettes qui ont fortement diminué avec la Covid-19, du fait de la baisse de fréquentation des transports et de la hausse du chômage.

Les trois adjoints parisiens estimaient pour leur part, en janvier 2019, que « le transfert de financement que [la gratuité] impliquerait ne paraît pas soutenable pour les contribuables franciliens (entreprises ou particuliers) ». « Nous ne savons déjà pas comment va être financée la hausse de l’offre à venir… », souligne de son côté Marc Pélissier. En effet, le plan d’investissement 2020-2030 d’Ile-de-France mobilités prévoyait, avant la crise sanitaire, que les dépenses de fonctionnement devaient grimper de 6,2 milliards d’euros en 2020 à 9 milliards en 2030 et les investissements atteindre un pic de 4 milliards d’euros en 2024 (2,6 milliards prévus en 2020).

Déjà des gratuités ciblées

Si la gratuité totale est jusqu’ici contestée dans la région, les Départements franciliens ont en revanche mis en place des dispositifs de gratuité ciblée, en particulier à destination des plus jeunes ou des seniors. La mairie de Paris a notamment, en juillet dernier, étendu cette mesure des moins de 11 ans aux moins de 18 ans. Mais plutôt que des mécanismes par âge, les associations d’usagers préféreraient des critères liés aux revenus.

« La gratuité des transports en commun ne constitue pas une solution miracle : elle ne peut remplacer ni une politique ambitieuse et volontaire en matière de construction de logements sociaux et de répartition plus équitable de ces logements sur le territoire francilien, ni une politique d’aménagement permettant de lutter efficacement contre la dissociation entre les lieux de travail et de résidence pour les ménages les plus modestes », écrivaient encore Emmanuel Grégoire, Jean-Louis Missika et Christophe Najdovski début 2019. Il conviendrait donc, sur le sujet, de suivre une des propositions des membres de la mission d’information du Sénat qui recommandait sagement l’an passé de « dépassionner le débat qui souffre trop souvent de positions de principe et d’idées préconçues ».

Sur le même sujet

Top