Filiale du groupe Segat, conseil aux acteurs de l’immobilier et de la ville, Segat Impact vient d’être créée pour aider décideurs publics et privés à mesurer et améliorer les effets économiques, sociaux et environnementaux de leurs projets en amont de leur lancement. Son directeur général, Yannick Cabrol, explique une offre de conseil qu’il revendique comme inédite sur le marché français.
Le Journal du Grand Paris : Segat Impact vient d’être créée. Quel est son positionnement ?
Yannick Cabrol : Segat est une entreprise de conseil à destination de l’ensemble des acteurs de l’immobilier et de la ville, structurée autour de quatre métiers : le conseil immobilier, la programmation urbaine, l’ingénierie foncière et l’habitat. Segat Impact est sa nouvelle filiale dédiée à l’aide à la décision stratégique. Notre objectif est d’aider les décideurs publics et privés à comprendre les impacts économiques, sociaux et environnementaux des projets qu’ils envisagent – ou qu’ils ont déjà réalisés. Il s’agit véritablement de conseil en stratégie.
Pourquoi ce besoin existe-t-il aujourd’hui ?
L’évaluation des politiques publiques est souvent peu ou mal faite en France – la Cour des comptes le souligne régulièrement. Les élus reçoivent trop souvent des projets binaires : soit un projet présenté comme cochant toutes les cases – créateur d’emplois, durable, inclusif –, soit des projets portant sur des activités mal comprises, comme les data centers ou les entrepôts logistiques, dont les effets indirects sur l’économie territoriale restent opaques. Dans un cas comme dans l’autre, la prise de décision est bloquée. Concrètement : combien d’emplois ce projet crée-t-il réellement ? Engendre-t-il une hausse des dépenses énergétiques sur le territoire ? Renforce-t-il les inégalités sociales ? Ces questions ont du mal à être objectivées en amont des décisions.
Sur quels référentiels vous appuyez-vous ?
Nous en utilisons trois principaux. Le premier, ce sont les tableaux entrées-sorties de l’Insee, pour mesurer l’impact économique. Le deuxième est une méthode anglo-saxonne, le Social return on investment, pour évaluer l’impact social – elle est notamment utilisée par l’Agence française de développement dans le monde de l’aide au développement. Le troisième est un modèle que nous avons construit pour évaluer l’impact carbone des dépenses publiques et privées dans les différents secteurs et territoires, à partir des données de l’Ademe.
Pouvez-vous illustrer par un exemple concret ?
Prenons un maire qui souhaite construire une stratégie événementielle autour de grands équipements – stades, palais des congrès, salles de concert. Cette stratégie peut poursuivre plusieurs objectifs : rayonnement territorial, cohésion sociale, tourisme durable. Ce sont des injonctions contradictoires. Si vous voulez maximiser le développement économique, vous faites venir des touristes de loin – ce qui génère du carbone et suppose des billets chers, donc de l’exclusion sociale. Ces arbitrages ont des conséquences directes sur les choix d’investissement : mettre le curseur sur le tourisme d’affaires conduit à investir davantage dans un palais des congrès que dans un stade ou une salle polyvalente. Notre rôle est de construire ensemble une stratégie qui réconcilie l’irréconciliable – ou du moins qui trouve un point d’équilibre entre viabilité économique, soutenabilité environnementale et acceptabilité sociale.
Qui sont vos clients ?
Deux grandes catégories. D’abord, les acteurs publics – collectivités territoriales souhaitant définir une stratégie de mandat et se fixer des objectifs mesurables. Nous travaillons ainsi avec une grande ville du sud de la France sur sa stratégie événementielle, et avec une ville d’Île-de-France sur la structuration d’une filière de reconditionnement de matériel informatique : faut-il le faire pour créer des emplois en réinsertion, lutter contre la fracture numérique ou renforcer la souveraineté économique ? Ensuite, les acteurs privés – promoteurs immobiliers, opérateurs d’équipements ou organisateurs d’événements – qui ont besoin d’un tiers objectif pour évaluer et améliorer l’impact de leurs projets. Je pense par exemple à l’Hippodrome de Paris-Vincennes, géré par la Société du Trot Français, dont la concession avec la ville de Paris vient d’être renouvelée avec l’obligation de s’ouvrir à d’autres publics et de diversifier ses revenus. Nous les accompagnons pour définir la programmation la plus adaptée, en réconciliant maximisation des revenus, impact social pour les Parisiens et attractivité touristique pour l’Île-de-France.
Votre singularité par rapport à des outils spécialisés – des référentiels carbone pointus, par exemple – c’est quoi exactement ?
Je dirais ceci : mettez-vous à la place du maire. Il reçoit un rapport d’experts économiques qui lui dit que son projet a créé x milliers d’emplois. Il reçoit un rapport d’experts carbone qui lui dit que ce même projet a émis x milliers de tonnes de CO2. Mais il est incapable de répondre à une question pourtant simple: à impact économique constant, aurait-il pu faire mieux sur le plan environnemental ? Faire dialoguer ces deux dimensions, c’est précisément ce qui n’est jamais fait – et ce qui bloque la prise de décision. Sur l’étude d’impact des Jeux olympiques que j’avais rédigée au sein de mon cabinet précédent, il est apparu qu’à impact économique constant, on aurait pu réduire l’empreinte carbone de 12 % si ce travail de mise en correspondance avait été réalisé. Il y aura toujours des acteurs plus précis pour mesurer le carbone au gramme près. Ce n’est pas notre métier. Notre valeur ajoutée, c’est d’aider à trouver le meilleur point d’équilibre entre des injonctions contradictoires.
Études ex ante ou ex post : où se situe votre priorité ?
Clairement sur l’ex ante. Ce que veut trop souvent le marché aujourd’hui – et c’est le drame de l’évaluation des politiques publiques en France –, c’est un tiers qui appose un tampon sur quelque chose de déjà décidé, dont les conclusions sont connues avant même la rédaction. Dans les pays anglo-saxons, la méthodologie est beaucoup plus standardisée et les études d’impact ne concluent pas systématiquement que les résultats attendus ont été atteints. Ce que nous voulons faire, c’est aider à prendre de meilleures décisions en amont : notre conseil peut aboutir à faire économiser de l’argent aux collectivités, en montrant qu’un projet n’aura pas l’impact escompté ou qu’il devrait être repensé pour maximiser le retour sur investissement public.
Quel ordre de grandeur pour une mission ?
Construire une stratégie autour d’une filière coûte environ 50 000 euros. L’accompagnement dans la durée pour en projeter l’impact peut aller jusqu’à 150 000 euros. C’est la fourchette. Et pour les acteurs privés, c’est souvent un investissement productif : une évaluation solide leur permet de remporter des marchés publics.
Un mot sur votre positionnement d’ensemble ?
Nos consultants se voient comme des consultants citoyens. Il est difficile d’essayer d’être exemplaire dans sa vie privée et de mener des projets dont on sait qu’ils vont dans le mauvais sens pour la société. Nous intervenons sur des projets qui contribuent à fabriquer la ville – et nous sommes aussi des habitants de cette ville. Dans le triangle d’incompatibilité que forment l’acceptabilité sociale, la viabilité économique et la soutenabilité environnementale, notre ambition est de trouver le point d’équilibre. C’est une offre un peu nouvelle sur le marché français, et nous espérons qu’elle répondra aux besoins de nos clients.

