T. Petit (IAU) : « L’usine du futur sera urbaine ou ne sera pas »

Thierry Petit est économiste à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Ile-de-France (IAU). Il est l’auteur de plusieurs études sur l’industrie en Ile-de-France et plus particulièrement sur les nouveaux visages de l’industrie. Selon lui, l’évolution des technologies et des modes de consommation signent le grand retour de l’industrie en milieu urbain.

Quel était l’objet de votre réflexion sur ce que vous appelez l’usine du futur?

« En quoi l’usine du futur va changer la politique d’implantation des industries en Ile-de-France », voilà notre prisme de réflexion. Ce travail a été mené avec l’appui des pôles de compétitivité ainsi que d’un think tank appelé La fabrique de l’industrie.

J’en suis arrivé à la conclusion que l’industrie du futur sera urbaine ou ne sera pas. Mais il faut bien comprendre que ceci ne correspond pas à toutes les industries. La sidérurgie ou l’aéronautique a bien trop besoin d’espace pour s’implanter dans le tissu urbain. On peut parler d’industrie lourde, par opposition à de l’industrie légère qui, elle, a moins besoin d’espace et qui a vocation à s’intégrer dans un milieu urbain. Plus on est engagé dans une production de petites séries, voire de prototypes, moins on est amené à occuper des locaux spécifiques. Même le bureau devient une option.

Par ailleurs, l’usine du futur correspond à une industrie aux nouvelles caractéristiques, très engagée dans l’individualisation et dans la tertiairisation, le service.

L’industrie du futur aura donc besoin du milieu urbain pour bénéficier de la richesse de l’écosystème, de l’excellence du réseau haut débit – car ce sont à l’évidence des activités très ancrées dans le numérique -, de la présence d’un marché de demande individualisée mais aussi et surtout de main d’oeuvre qualifiée. L’urbain devient ici gage de compétitivité pour l’usine de demain.

Quelles sont les caractéristiques types de l’usine du futur ? 

En premier lieu, la demande de plus en plus forte d’individualisation. Nous sommes sortis depuis très longtemps de la production standardisée et uniforme et nous sommes de plus en plus dans la recherche d’un produit original qui corresponde à nos besoins personnels. Le sur-mesure de masse est l’avènement du 21ème siècle, et cela a d’énormes conséquences .

Cela concerne les vêtements, les prothèses, jusqu’à l’automobile. L’impact est très fort sur l’organisation de la production industrielle. Il faut des centres de productions capables de produire à la demande, ce qui est notamment rendu possible par l’impression 3D. Au fur et à mesure que l’on rentre dans ce schéma, les usines n’ont plus du tout intérêt a avoir de grands centres de productions loin de leur marché. Au contraire, il leur faut des petites unités de production, décentralisées et proches de leur bassin de consommation. L’avantage est donc aux métropoles.

Autre élément : l’industrie se tertiarise. Auparavant, un industriel produisait un bien et, éventuellement, offrait un service après-vente. Aujourd’hui, des industriels vendent un service et utilisent leur produit comme support. C’est par exemple le cas de Xerox qui vend un service de photocopie et non des photocopieurs. C’est aussi le cas de Michelin qui vend des kilomètres de services pneumatiques et non plus des pneus. Plus les entreprises s’approchent de ce modèle, plus elles ont besoin d’être proches de leur marché, car c’est un gage de réactivité quand on est dans une logique de service.

Par ailleurs, les centres de recherche ont besoin de proximité avec les sites de production. Cela leur permet de tester très rapidement la validité de leur produit. Il y a une interaction très forte. C’est un grand atout économique que d’allier les deux, l’Allemagne l’a très bien compris et mène une politique très forte en ce sens.

Voilà les grands fondamentaux. Il faut garder en tête que la réactivité est un des facteurs majeurs de la compétitivité. Les longues chaînes d’approvisionnement sont donc de plus en plus défavorisées. L’aspiration à l’individualisation des produits est permise aujourd’hui par de nouvelles technologies qui peuvent les réaliser à moindre coût.

Quel est le rôle des nouvelles technologies dans le « retour en ville » de l’industrie ?

Dans la perspective de l’usine de demain, la digitalisation implique le big data. Il y a des données partout : dans la conception, dans la réalisation, dans le service etc. Ce big data doit pouvoir circuler vite, bien, et de manière sécurisée. Dès lors les entreprises qui sont très engagées dans le numérique, parce qu’elles font de la maquette numérique par exemple, du prototypage ou autre, ont un besoin vital de très haut débit. L’urbain devient un atout évident car les métropoles seront toujours les mieux dotées en desserte numérique et les premières dotées des dernières technologies.

L’arrivée de l’impression 3D a donné les capacités techniques à produire de toutes petites séries individualisées. Avec ces machines il n’y a plus d’effet de masse, le coût marginal est le même entre 1 et 10 pièces. C’est un raisonnement opposé au modèle classique où les coûts marginaux baissent en même temps que le volume de production augmente. Comme le prix de l’impression 3D baisse, on peut estimer, grâce à cette technologie, que dans un avenir relativement proche, on aura des moyennes séries – comme c’est déjà le cas dans l’aéronautique – de production de pièces très complexes. Cette production peut se faire dans des locaux plus banals, plus petits, et donc potentiellement urbains.

La robotisation va aussi dans ce sens, elle évolue vers des robots plus complexes, en plus grande interaction avec l’humain et qui permettent d’avoir des espaces de production plus petits. L’autre avantage, c’est qu’en termes de stockage, on peut aller sur de très grandes hauteurs. On voit des projets de sites logistiques qui font quarante mètres de hauteur quant ils étaient tout en longueur dans leur version traditionnelle. Et cela parce que nous avons aujourd’hui des drones, des bras avec des systèmes automatisés etc. À espace utile égale, on occupe moins d’espace au sol. Donc, imprimantes 3D et robots pour la production alliés au stockage automatisé en hauteur font que l’on peut se retrouver sur de petites emprises. On est aussi moins bruyant, moins polluant, on produit moins de déchets, tout cela s’intègre mieux au tissu urbain.

Va-t-on vers le tout automatisé ? L’usine du futur aura-t-elle encore des ouvriers ?

Ce système fait appel à moins de main d’oeuvre. On ne peut pas dire qu’il n’y aura personne, c’est inimaginable, mais il y aura un personnel plus restreint et plus qualifié. Cela correspond à une main d’oeuvre  ayant des aspirations plus urbaines et pour laquelle l’industrie sera de plus en plus en compétition avec le tertiaire. C’est important car la jeune génération, toujours plus diplômée, a une vocation plus urbaine que la précédente. On peut donc imaginer qu’il y ait dans ces circonstances rencontre entre l’offre et la demande d’emploi alors que des industriels situés en grande couronne rencontrent des difficultés à recruter des ingénieurs. L’industrie en ville c’est aussi intégrer l’écosystème universitaire, de la recherche, des start-up, des incubateurs etc. et c’est un point essentiel.

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