Pour H. Proglio et Th. Dallard, « la France doit retrouver une ambition d’investissement public et industriel »

À l’occasion d’un dîner-débat du Club des acteurs du Grand Paris, Thierry Dallard et Henri Proglio ont dressé un état des lieux alarmant des capacités d’investissement et des compétences industrielles françaises, tout en appelant à des choix politiques structurants pour restaurer souveraineté énergétique et transition écologique.

Le diagnostic est sévère. Réunis à l’invitation du Club des acteurs du Grand Paris, présidé par Thomas Hantz, deux figures majeures du monde économique et industriel, Thierry Dallard, ancien président de la Société du Grand Paris (SGP), aujourd’hui président de Jasmin conseil, et Henri Proglio, ancien pdg de Veolia et d’EDF, ont successivement pris la parole devant un parterre d’élus, d’aménageurs et d’acteurs économiques pour appeler le pays à reprendre en main son destin industriel.

Henri Proglio : « Une débâcle énergétique organisée »

« Mon livre (*) n’est pas une bouteille à la mer, c’est un constat de désespoir », a d’emblée averti Henri Proglio. Selon l’ancien président de Veolia puis d’EDF, la France, qui avait réussi après 1946 à construire « le meilleur système électrique du monde », est en train de ruiner cet héritage par inconséquence et renoncements successifs.

Il a rappelé que la France, grâce à sa stratégie hydraulique puis nucléaire, avait conquis son indépendance énergétique, bénéficiant d’une électricité bon marché, propre et accessible à tous. « Nous avions le prix le plus bas d’Europe et une électricité décarbonée. Aujourd’hui, nous détruisons cet acquis. »

Henri Proglio, lors d’un récent dîner des Acteurs du Grand Paris. © Jgp

Pour Henri Proglio, la responsabilité est autant européenne que nationale. « Les Allemands, après l’échec de leur transition énergétique, ont tout fait pour empêcher la France de tirer avantage de son nucléaire », accuse-t-il, pointant la pression exercée par Bruxelles. Mais il critique aussi l’incapacité des gouvernements français successifs à défendre leur propre modèle : « Les Allemands ont défendu l’Allemagne, nous n’avons pas défendu la France. »

Il fustige la dérégulation du marché de l’électricité, imposée par la loi portant nouvelle organisation du marché de l’électricité du 7 décembre 2010 (loi Nome), qui oblige EDF à vendre une part de sa production nucléaire à prix bradé à des concurrents. « On a enrichi des traders et appauvri EDF, tout en faisant grimper les prix pour les consommateurs. »

La nécessité d’un nouveau projet nucléaire

Face aux défis du climat et de la souveraineté énergétique, Henri Proglio appelle à « relancer une politique nucléaire ambitieuse ». Cela suppose selon lui deux axes : prolonger la durée de vie des réacteurs existants et investir dans les réacteurs de nouvelle génération, notamment les SMR (small modular reactors), plus adaptés aux besoins de demain.

« Nous avons perdu 15 ans. Pendant que nous tergiversions, les Russes et les Chinois avançaient. Si nous n’agissons pas rapidement, nous sortirons définitivement du jeu », prévient-il.

Plus fondamentalement, Henri Proglio plaide pour une redéfinition claire de la mission de l’Etat vis-à-vis d’EDF. « EDF n’est pas une entreprise comme les autres. C’est un instrument de souveraineté, un service public. Il faut assumer cette spécificité au lieu de l’étouffer sous des logiques purement financières. »

Thierry Dallard : « L’enjeu, c’est la transition écologique »

Thierry Dallard s’est inscrit dans le sillage du diagnostic posé par Henri Proglio dans son ouvrage. « Depuis 2016, on a méthodiquement déconstruit ce qui avait permis à la France de se reconstruire en matière d’infrastructures et de logement après 1947 », a-t-il dénoncé. L’ancien président de la SGP a pointé une série de décisions politiques « dictées par l’affichage plutôt que par la compréhension des réalités industrielles ». La perte de maîtrise d’ouvrage publique, en particulier, inquiète l’ingénieur. « Qui a fait le viaduc de Millau ? Qui a construit le pont de Normandie ? », s’est-il interrogé.

Face à ce constat, Thierry Dallard a rappelé l’urgence d’investir massivement pour relever le défi écologique. La France devra mobiliser 100 milliards d’euros d’investissement supplémentaires par an pour la transition écologique et énergétique, a-t-il rappelé. « C’est l’équivalent de 1,5 point de PIB. Or, notre déficit public est déjà à 6 %. »

Mais au-delà de la question des montants, l’ancien patron de la SGP a insisté sur la nécessité de réformer les règles comptables européennes qui empêchent d’amortir les investissements publics. « Aujourd’hui, chaque euro investi est inscrit en dépense publique l’année même, ce qui est intenable. »

Thierry Dallard, ancien président de la Société du Grand Paris. © Jgp

Pour financer la relance, Thierry Dallard propose notamment de capitaliser sur la fin prochaine des concessions autoroutières. « Les autoroutes génèrent aujourd’hui 16 milliards d’euros par an. Si nous récupérons seulement la moitié, cela équivaut à dix fois les ressources annuelles de la SGP. » Un trésor potentiel qui, mal exploité, pourrait se perdre comme en Espagne, où la gratuité des autoroutes a mené à une dégradation rapide des infrastructures.

Plus encore que l’argent, Thierry Dallard estime que la reconquête industrielle passe par un impératif humain : « Il faut redonner confiance. Aucun ingénieur, aucun entrepreneur n’investira dans un secteur où l’on change de cap tous les deux ans. » Le Grand Paris express, selon lui, a montré qu’une dynamique était possible lorsque les conditions de financement et de stabilité étaient réunies.

Thomas Hantz, président des Acteurs du Grand Paris. © Jgp

À l’issue de leurs interventions, les deux invités ont convergé sur un point : la nécessité d’une prise de conscience rapide. « Nous avons les compétences, nous avons les ressources humaines, nous pouvons rebondir », a conclu Thierry Dallard. « Mais il faut pour cela un projet clair, de la visibilité, et une volonté politique forte. »

(*) « L’étrange débâcle, comment la France a perdu sa souveraineté énergétique », d’Henri Proglio et Pierre Abou  (éd. Michel Lafon)

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