Paris, ville-monde, de Christian Blanc (éd. Odile Jacob)

« Faire l’effort de bien comprendre l’enjeu » du Grand Paris pour la région capitale et le pays dans son entier, fruit d’une histoire héroïque qui la place parmi les quatre seules villes monde avec Londres, Tokyo et New York, mais menacée de déclin rapide : tel est le sens de Paris-ville monde, l’ouvrage de Christian Blanc.

« La création économique ne passe plus, pour l’essentiel, par les usines de production mais par la recherche, l’innovation et la création, qui se développent au contact des services dans les villes », rappelle l’ancien secrétaire d’Etat au développement de la Région capitale, en préambule. « Le rayonnement, c’est une capacité d’attraction et une capacité d’influence. Lorsqu’une ville exerce un rayonnement à l’échelle mondiale dans les domaines économique, culturel et politique, lorsque, dans un contexte de mondialisation, elle attire à elle les hommes, la recherche, les capitaux, les biens, les échanges de toutes sortes, on l’appelle une « ville-monde », poursuit l’ancien PDG d’Air France.

Pierre Veltz, président de l’établissement public de Paris Saclay (EPPS), qui travailla aux côtés du secrétaire d’Etat, ne disait par autre chose jeudi 17 septembre dernier, au Forum Grand Paris de la Gazette des communes, lorsqu’il parlait des métropoles « adhésives », c’est à dire non pas satisfaites de posséder des industries ou des activités « non-délocalisables », mais, au contraire, capables de fixer chez elles des talents ultra-mobiles.

« Le Paris d’aujourd’hui, comptant parmi les villes les plus riches du monde, n’est pas un dû, C’est un legs », poursuit l’auteur, résultat selon lui du travail de trois hommes : Haussmann, Bienvenüe et Delouvrier. « Nous avons aujourd’hui le choix, poursuit Christian Blanc, rappelant le discours de Nicolas Sarkozy à Roissy en 2007 : « Nous pouvons laisser notre ville-monde s’éteindre doucement sur les 50 prochaines années, et avec elle tout son effet d’entraînement sur l’économie française. Ou alors nous prenons à bras-le-corps les dynamiques de notre siècle pour continuer à en être les acteurs. Le projet du Grand Paris est une vision de ce que Paris doit renforcer : son rayonnement et son identité dans le monde. Avec pour objectif de faire de son retard une chance. Pour y parvenir, il convient de faire l’effort de bien comprendre quel est l’enjeu. C’est là l’objet de ce récit », annonce Christian Blanc.

Aller vite

Dans une première partie, historique, intitulée « De la ville lumière au rayonnement mondial », l’auteur analyse la façon avec laquelle Haussmann à compter de 1853, puis  Bienvenüe et Delouvrier ont transformé Paris, traduisant les visions d’hommes politiques puissants. On sent bien, au fil des pages, que Christian Blanc s’inscrit lui-même dans cette lignée. « C’est en s’inspirant du retard de Paris sur la modernité londonienne qu’Haussmann conçut Paris pour dépasser Londres. C’est grâce au retard du métro de Paris sur celui de Londres que Bienvenüe put bénéficier de l’électricité pour construire le meilleur métro du monde », rappelle l’auteur. « Dans ces deux cas, la condition du succès fût simple : aller vite ».

Christian Blanc se cite volontiers, articles de presse à l’appui. « Notre deuxième grand handicap concerne notre classe politique, analyse-t-il dans Le Monde du 5 avril 2001, dans une tribune intitulée « La France ne sait pas où elle va ».

« Pour la plupart, nos représentants ne sont pas moins intelligents, créatifs, honnêtes, dévoués au bien public que leurs prédécesseurs ou leurs pairs à l’étranger. Mais ils sont enracinés dans un système de pensée et d’action politique né en d’autres circonstances », écrit-il alors.

L’ancien président de Merill Lynch France raconte ensuite son expérience de parlementaire. Il décrit les avantages comparés de la Silicon Valley et du « schéma bavarois ». Christian Blanc distingue l’information, mondialisée, digitale, de la connaissance, « qui permet d’utiliser l’information, d’en juger la qualité et de l’appliquer à un problème concret », et demeure locale, n’évoluant « qu’au rythme des transports physiques car elle repose sur la circulation des hommes ».

Le sec et l’humide

« Il faut faire la différence entre le « sec » et l’ « humide », poursuit l’ancien parlementaire, entre ce qui est numérisable et ce qui est humain, entre ce qui passe par un fil téléphonique et ce qui passe par une poignée de main. En matière d’innovation, l’humide, c’est-à-dire l’humain, sa plasticité, son adaptation, sa créativité, fruit de l’échange, est toujours plus décisif que le sec ». Avec un talent de conteur et par l’exemple, s’adressant à son fils, Christian Blanc décrit ses convictions relatives aux conditions de l’innovation et de sa traduction en succès économique, sur la nécessité de conjuguer les talents à l’heure de l’hyperspécialisation notamment, montrant, par exemple, comment le cinéma eût besoin à la fois des frères Lumières pour l’invention, et de Méliès pour la commercialisation des images.

Puis Christian Blanc poursuit sa leçon : « si la France est jusqu’à présent passée à côté de la révolution de l’économie de l’innovation, c’est parce que son économie hypercentralisée la prive de toute réactivité… ». « Les villes-monde peuvent ne pas l’être éternellement », rappelle l’auteur en conclusion. « Un Grand Paris moderne, inséré dans le grand échiquier du monde actuel, serait capable, articulé sur l’archipel des métropoles françaises, de redevenir un acteur économique majeur dans le peloton de tête des villes-monde. Mais c’est loin d’être gagné », poursuit-il.

« Notre modèle économique et social, exceptionnel et unique à nos yeux, ne fonctionne plus en interne, et n’est en rien une référence pour le reste du monde développé. Le chômage est devenu structurel et le système de retraites actuel, largement caduc. La dette, qui permettait le financement de notre politique sociale et l’hypertrophie de notre administration est devenue un fardeau  (…) Notre culture étatique et la formation de nos élites, jointes au confort d’une société de consommation, ont endormi le peuple ».

« L’organisation de nos potentiels nécessitera l’abandon de bien des certitudes qui habitent nos élites et nos dirigeants, et cela s’est, historiquement, toujours révélé difficile, conclut l’auteur, qui propose de faire du Grand Paris « le symbole de la dignité, de la fierté et de la liberté des hommes ». Pas moins.

 

Paris ville monde, de Christian Blanc, septembre 2015. Odile Jacob.

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