Se mettre autour d’une table, virtuelle, et négocier les nouveaux termes du contrat liant les différentes parties-prenantes d’un chantier : telle est la condition préalable à leur reprise, affirment les professionnels de la construction. Mais cela dit, au lendemain de la publication du guide de préconisation de sécurité sanitaire, les réouvertures demeurent l’exception.
Le protocole publié par l’Organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics (OPPBTP) et validé par l’Etat a l’avantage de fournir une base pour les discussions entre les différentes parties-prenantes d’un chantier en vue de son éventuelle reprise. Rien de plus. Tous les professionnels de la construction semblent s’accorder sur ce constat. « Reprendre sans avoir négocié avec le maître d’ouvrage, mais aussi les différents acteurs concernés – maître d’œuvre, coordinateur de sécurité, de prévention et de santé -, c’est se mettre en contravention avec la loi, et c’est s’exposer à des risques pénaux en cas de plainte d’agents tombés malades », indique un expert.
« Nous conseillons vivement à nos adhérents de ne pas prendre ce type de risque, leur rappelant qu’ils peuvent se retourner contre les maîtres d’ouvrage si l’on cherche à leur imposer une reprise des chantiers sans renégociation préalable », indique Jean-Luc Tuffier, président de la Fédération française du bâtiment Grand Paris. Une FFB qui a chiffré les surcoûts générés par le respect des consignes de sécurité édictées par le guide récemment publié par l’OPPBTP. Il est compris en 3 et 10 % du coût des travaux, indique Jean-Luc Tuffier, que le maître d’ouvrage doit accepter de prendre à sa charge avant la reprise des chantiers, poursuit-il.
Ne pas reprendre en mode dégradé
« Face au risque de voir leur client considérer que chaque jour travaillé dès la reprise est un jour plein, alors qu’en réalité, les chantiers n’avanceront qu’à 10 ou 15 % de leur vitesse usuelle, les promoteurs préfèreront naturellement ne pas rouvrir les chantiers », souligne un promoteur.
Nicolas Ledoux, président d’Arcadis, met également en garde ceux qui se précipiteraient, pour des raisons économiques que chacun comprend, à reprendre des chantiers en mode dégradé. « Dès lors que les travaux redémarrent, et en l’absence de renégociation aboutissant à des avenants, les délais contractuels prévus initialement vont courir de nouveau, exposant les constructeurs à se voir reprocher, in fine, leur non-tenue », indique-t-il à son tour. Avant de rappeler que le principal obstacle à la reprise des chantiers demeure aujourd’hui la rupture de la chaîne qui permet l’activité du BTP, allant de la fourniture en matériel au logement ou à la restauration des compagnons.
Mais certains plaident pour que l’on rouvre, même partiellement, les chantiers qui peuvent l’être, pour ne pas perdre trop de temps sur les calendriers initiaux, et parce que pour nombre de TPE et de PME, un arrêt qui se prolongerait aboutirait à une faillite. « Ma trésorerie me permet de tenir jusqu’à mi-mai » indique un chef d’entreprise à la tête d’une petite entreprise générale du bâtiment. Ce dernier fulmine contre « les bien-pensant de la maîtrise d’œuvre, qui sur-interprètent les consignes de sécurité fixées par l’OPPBTP, dans un secteur que l’on surveille plus que les supermarchés ».
Ne pas jouer avec la sécurité
« Il faut avoir vu un chef d’entreprise menotté devant un tribunal, parce qu’un de ses salariés a été victime d’un accident du travail pour lequel sa responsabilité a été engagée, pour savoir qu’il ne faut pas jouer avec les règles de sécurité », lui répond Jean-Luc Tuffier.
Dans ce contexte, peu de chantiers rouvrent, malgré la publication du guide de l’OPPBTP. Les professionnels de la construction attendent impatiemment les prochaines annonces sur la durée du confinement, qui pourraient intervenir sous peu, lors de l’allocution présidentielle prévue lundi 13 avril prochain. « Ce n’est pas la même chose si la fin du confinement est proche, ou qu’elle est reportée à la mi-juin ou au-delà », indique un chef d’entreprise.
Certains s’inquiètent d’ores et déjà de l’après-confinement, quelle que soit sa date. « Il ne suffira pas d’appuyer sur un bouton pour que tout redémarre, souligne ce promoteur. En particulier en Ile-de-France, où les entreprises de construction étaient déjà en surchauffe et ne parvenaient pas à staffer. Avec la reprise, qui interviendra à quelques jours du début des congés d’été, les délais contractuels vont reprendre, et le manque de main d’œuvre risque alors de se faire cruellement sentir. »
José Ramos (FRTP) : « Tout le monde doit contribuer à favoriser la reprise »
A la Fédération régionale des travaux publics, José Ramos se veut résolument optimiste. Le président de la fédération se félicite de la récente publication du guide de préconisation de sécurité sanitaire de l’OPPBTP, « qui constitue une bonne base de travail pour permettre de garantir les conditions de sécurité ». « Car nous ne reprendrons les chantiers, naturellement, que si la sécurité sanitaire de nos salariés est protégée à 100% », souligne l’entrepreneur. Deux ou trois points du protocole doivent être précisés, estime le président de la FRTP, en premier lieu à propos de la nature des masques à utiliser sur les chantiers. Si des masques chirurgicaux, en papier, peuvent être utilisés, il préconise le recours à des masques en tissu, plus résistants, mieux adaptés aux chantiers mais qui, à l’heure actuelle, ne sont pas agréés pour une protection dans une zone inférieure à un mètre.
« Tout le monde devra contribuer à prendre en charge les surcoûts occasionnés, poursuit-il, y compris l’Etat par le biais d’une baisse de nos charges qui sera indispensable, en sachant qu’en pareil cas, il faut le dire clairement, c’est toujours le client final qui paie », ajoute-t-il. Mais pour le président de la FRTP, au-delà des problématiques juridico-financières, c’est bien l’acceptabilité des chantiers, en milieu urbain, et alors que les citadins demeureront confinés, qui risque de poser problème. « Il faut que le gouvernement favorise cette reprise, en traitant aussi cette question », estime José Ramos, qui prévoit une reprise progressive durant la deuxième quinzaine d’avril, sans nier qu’il se déroulera du temps avant que les travaux retrouvent leur rythme habituel.
Julien Barathon, fondateur d’Aequo construction, spécialiste de la coordination et de l’accompagnement des groupements d’entreprises, vient de redémarrer l’exécution de deux de ses chantiers en cours stoppés net le 16 mars dernier pour préserver la sécurité des travailleurs. Des équipes restreintes y sont à l’œuvre depuis la sortie du guide de l’OPPBTP. « Nous avons repris après avoir réuni tous les acteurs autour d’une table virtuelle et après avoir fait avec eux la synthèse des problèmes posés par la reprise des chantiers et la liste des actions concrètes », résume le chef d’entreprise qui insiste, en l’espèce, sur sa conviction que la recherche d’un consensus en amont est la seule bonne méthode (consensus maître de l’ouvrage / CSPS / maître d’œuvre/ bureau de contrôle / entreprises et compagnons).
« La définition des mesures pour respecter les gestes barrière doit être propre à chaque chantier, c’est un exercice qui relève du sur-mesure », indique-t-il. Julien Barathon insiste sur le rôle désormais central que vont jouer les coordinateurs de sécurité, de prévention et de santé (CSPS), dont l’accord constitue également un préalable à la reprise des chantiers.
« Certaines entreprises ont abordé le problème en commençant à adresser des courriers aux maîtres de l’ouvrage pour leur annoncer combien la suspension des chantiers allait leur coûter, je ne suis pas certain que cela soit la meilleure façon de procéder », indique-t-il.
Julien Barathon décrit des chantiers nécessairement plus lents, moins productifs, avec des règles de sécurité aussi incontournables que contraignantes, amenant par exemple à agrandir les vestiaires, répartir l’intervention des différents compagnons pour leur permettre de conserver les distances minimales, planifier plus, sensibiliser, contrôler plus encore, etc. Avec son lot d’injonctions contradictoires, par exemple entre la nécessité de ne pas travailler en binôme sans masques et celle de ne pas être isolé conformément aux exigences de sécurité qui s’imposent dans certains cas.
« Des plans d’installation et de circulation, les plannings, la définition de l’ensemble des consignes de sécurité, l’ensemble étant rassemblé dans un document unique n’auront jamais pris une telle place », souligne-t-il. Avec des équations quasiment insolvables quand plusieurs entreprises, plusieurs corps de métier cohabitent sur le même ouvrage. Avec la pénurie de masques, la plupart des stocks dont disposaient les entreprises ayant été réquisitionnés, qui rend improbable pour le moment la reprise de nombreux chantiers.
Selon lui, les chantiers avec des équipes réduites à l’essentiel sont les seuls susceptibles, pour l’heure, d’être repris, permettant à la fois de ne pas outrancièrement aggraver les retards de livraison et de sauver la casse économique. « Certains dirigeants d’entreprises nous ont clairement dit, par ailleurs, que sans une reprise rapide, ils allaient tout simplement disparaître, poursuit l’entrepreneur. Mais l’engagement et la souplesse du tissu de PME du BTP en font des acteurs majeurs de la reprise du pays et je reste convaincu qu’elles tireront leur épingle du jeu face aux grosses structures qui sont contraintes d’uniformiser leurs actions », conclut-il.




