Ces collectivités franciliennes qui se mobilisent pour SOS Méditerranée

C’est un sujet des plus clivants. Une vingtaine de collectivités d’Île-de-France ont rejoint la Plateforme des collectivités solidaires de SOS Méditerranée, dont le navire Ocean Viking sillonne la mer pour sauver des naufragés en perdition. Les élus du département de la Seine-Saint-Denis, de Gennevilliers ou de Sceaux expliquent les raisons de leur soutien, tandis que le groupe Paris Libertés !, à Paris, estime que les collectivités qui versent des fonds à l’ONG sortent de leur rôle.

Une vingtaine de collectivités du Grand Paris soutiennent SOS Méditerranée, l’ONG française dont le bateau, l’Ocean Viking, sillonne la mer pour venir en aide aux personnes qui risquent leur vie en tentant la traversée de la Méditerranée. Une question d’humanité, arguent les élus concernés. ‘La raison principale, c’est de pouvoir se regarder dans une glace le matin’, résume Patrice Leclerc, maire (FDG) de Gennevilliers (Hauts-de-Seine). La commune a versé 10 000 euros à deux reprises à l’ONG, soit « une demi-journée de mer », puis 7insec]500 euros en 2025insec]: quelles que soient les raisons des départs, économiques ou politiques, « le moindre geste d’humanité, c’est de tendre la main pour empêcher ces noyades », poursuit l’élu. À ceux qui jugent ces subventions étrangères à la vocation d’une collectivité, il répond « sur un terrain de classe »insec]: « C’est beaucoup plus digne et beaucoup plus utile que de donner de l’argent aux grands patrons du CAC 40 par des aides aux entreprises souvent injustifiées », estime Patrice Leclerc.

Le bateau de SOS Méditerranée, l’Ocean Viking, sillonne la mer pour venir en aide aux personnes qui risquent leur vie en tentant la traversée de la Méditerranée. © Fabian Mondl / SOS Méditerranée

Une « volonté politique, militante, combative »

Depuis 2022, le département de la Seine-Saint-Denis verse 10insec]000 euros par an à SOS Méditerranée. « Rien ne nous y oblige », souligne son président, Stéphane Troussel (PS), qui revendique une « volonté politique, militante, combative » et estime que le « sauvetage en mer doit être inconditionnel », d’autant plus dans une mer commune à plusieurs continents, devenue « une des routes migratoires les plus meurtrières du monde ».

Le soutien des collectivités peut aussi se passer de délibération. À Sceaux (Hauts-de-Seine), Philippe Laurent (UDI) a accueilli la projection d’un film de l’ONG, suivie d’un débat, ainsi que la présence de ses représentants dans la rue piétonne pour recueillir signatures et dons. « On n’a pas fait énormément de choses, mais ce que l’on a organisé a suscité un grand intérêt auprès de nombreux habitants », estime le maire, qui salue des intervenants « professionnels », « militants mais pas revendicatifs ».

Autre son de cloche au sein du groupe Paris Libertésinsec]!, coprésidé au conseil municipal parisien par Rachida Dati et Grégory Canal. Ses élus ont systématiquement voté contre les subventions de la Ville de Paris et font valoir que « SOS Méditerranée contrevient systématiquement aux engagements internationaux de la France ». Ils y voient une dépense injustifiée, dépassant les prérogatives des collectivités concernées, sans lien avec leur vocation et leur mission.

Opération de sauvetage de l’ONG SOS Méditerranée. © 20240314_R33.1_Johanna de Tessières / SOS Méditerranée

« La mairie de Paris n’a juridiquement pas le droit de conduire une diplomatie parallèle à celle de l’État, en l’occurrence migratoire, qui n’est en rien une compétence municipale, soutient le groupe Paris Libertésinsec]!. Et ce n’est pas seulement la position de notre groupe, mais celle de la justice. » Le groupe d’opposition évoque l’annulation par la cour administrative d’appel d’une subvention de 100insec]000 euros attribuée par la Ville de Paris en 2019 à SOS Méditerranée. Les élus du groupe Paris Libertésinsec]! citent également un arrêt de 2022 selon lequel l’association, en acheminant près de 30insec]000 personnes vers des ports européens entre 2016 et 2018, aurait généré des tensions diplomatiques, notamment entre la France et l’Italie, et contrarié les politiques européennes en matière de prévention de l’immigration illégale.

Le groupe accuse SOS Méditerranée de complicité de franchissement irrégulier de frontière, lui reproche de créer un « appel d’air » (1) incitant à l’immigration illégale, et va jusqu’à dénoncer « une forme de complicité avec les passeurs ». Les élus de Paris Libertésinsec]! rappellent que l’association a reçu 855insec]000 euros de la Ville de Paris depuis 2016, dont 100insec]000 euros par an en 2024, 2025 et 2026 –insec]dont, en 2026, 85 000 euros de fonctionnement.

Intervention uniquement dans les eaux internationales

Des arguments contestés un à un par SOS Méditerranée. « Les accusations fallacieuses de complicité avec des passeurs n’ont aucun fondement, comme le reconnaissent plusieurs enquêtes », répond Bilal Le Dantec, coordinateur des relations avec les collectivités de SOS Méditerranée. L’ONG n’intervient que dans les eaux internationales, jamais dans les eaux territoriales libyennes, et toujours sous la coordination des centres de sauvetage compétents. Bilal Le Dantec ajoute « que le Conseil d’État, dans la décision de 2024 (1), a annulé la décision de la Cour administrative d’appel et a définitivement jugé que les actions de SOS Méditerranée respectent les engagements de la France, ce qui est une condition pour que les collectivités territoriales puissent soutenir une action internationale d’aide humanitaire. Il a ainsi validé la légalité de la subvention accordée par la Ville de Paris qui était contestée par l’opposition. »

(1) www.ispionline.it/en/publication/migration-and-myth-pull-factor-mediterranean-25207, étude publiée en février 2020 par l’Institut italien d’études politiques internationales (ISPI).

 

Antoine Valbon : « Je propose aux collectivités du Grand Paris de nous aider à sauver des vies »

Antoine Valbon, administrateur général, ancien directeur général des services de Grand-Orly Seine Bièvre, est bénévole au sein de la Plateforme des collectivités solidaires de SOS Méditerranée. Une vingtaine de collectivités franciliennes, dont Paris et le département de la Seine-Saint-Denis, en sont membres.

Antoine Valbon. © Jgp

Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de faire le jeu des passeurs ?
Toutes les études sérieuses montrent que c’est totalement erroné : dans les périodes où aucune ONG n’est présente en Méditerranée, le flux des départs ne faiblit pas. La grande majorité de ceux qui montent dans ces coquilles de noix ne décident pas d’aller en Europe. Les gens arrivent en Libye ou en Tunisie et y subissent, c’est très documenté, l’esclavage, la torture, les viols, les mutilations. Ils se jettent à la mer comme on se jette par la fenêtre d’un immeuble en feu, souvent sans savoir nager. Quant aux passeurs libyens, ce sont les mêmes gardes-côtes, financés par l’Union européenne au titre de l’externalisation, qui patrouillent le jour et font passer la nuit. Et qui, récemment, ont fait feu sur l’Ocean Viking, provoquant des dégâts importants. C’est documenté aussi. L’ONG, elle, n’agit que dans les eaux internationales, dans le cadre du droit, et uniquement sur le sauvetage. C’est ce qui la rend inattaquable.

Comment se déroule un sauvetage ?
L’alerte vient d’un appel de détresse, souvent via Alarm Phone, un numéro tenu par des bénévoles que tous les réfugiés connaissent et qui le relaient auprès des gardes-côtes et des navires ; de notre avion, l’Albatros ; des deux vigies qui scrutent l’horizon 24h sur 24 à bord de l’Ocean Viking, aux jumelles infrarouges la nuit ; ou tout simplement des gardes-côtes italiens eux-mêmes. Tous les sauvetages se font en coordination avec les gardes-côtes, le plus souvent italiens. Le droit international impose de débarquer les rescapés dans un lieu sûr ; pour l’ONU, la Libye et la Tunisie ne le sont pas. Reste l’Italie. Deux embarcations plus petites vont chercher les naufragés. À bord, l’équipe médicale prend en charge des femmes enceintes, des brûlés – l’essence mêlée à l’eau de mer brûle la peau. La Croix-Rouge l’assurait ; elle a dû se désengager cette année avec la baisse des financements américains, et SOS Méditerranée a repris l’équipe, ce qui alourdit encore la facture.

Combien de personnes ont été sauvées ?
De mémoire, 40 000 depuis la création, en dix ans. L’opération Mare Nostrum de l’État italien, en 2014-2015, en avait sauvé 100 000 en un an. Cela répond aussi à l’argument de l’appel d’air : au regard des plus de 31 000 morts recensés en Méditerranée depuis 2015, probablement le triple en réalité, notre présence est loin de sauver tous les naufragés. Mais une vie est une vie.

Qu’est-ce que la Plateforme des collectivités solidaires ?
SOS Méditerranée l’a créée en 2020. Elle compte aujourd’hui à peu près 150 collectivités à l’échelle nationale, dont une vingtaine en région parisienne (*). Adhérer répond à deux objectifs. Le témoignage d’abord : projections cinématographiques, expositions dans les bibliothèques, présence dans les forums associatifs, interventions dans les écoles – plus de 100 000 enfants y ont participé depuis la création de l’association. Le financement ensuite.

Une collectivité a-t-elle le droit de financer une ONG de sauvetage en mer ?
Le Code général des collectivités territoriales (CGCT) permet de financer une ONG au titre de l’aide humanitaire. Elle ne peut pas intervenir dans le domaine politique réservé de l’État ou de l’UE : elle ne peut pas dire « j’accueille des migrants », l’accueil relevant des prérogatives nationales. Mais dire « je sauve des vies », elle le peut. Le Conseil d’État a tranché, la Ville de Paris ayant été le premier exemple : les collectivités ont tout à fait le droit de verser des aides à SOS Méditerranée, dès lors que la délibération et la convention précisent que l’aide porte exclusivement sur le sauvetage en mer.

Une journée de sauvetage en mer coûte 24 000 euros. © Claire Juchat / SOS Méditerranée

Combien coûte un sauvetage ?
Une journée de sauvetage en mer coûte 24 000 euros. Quand j’ai rejoint SOS Méditerranée comme ambassadeur, en 2021, on était à 12 000 euros par jour. Le carburant a augmenté, mais ce n’est pas le seul facteur. Un décret pris il y a deux ans par le gouvernement italien oblige l’ONG, dès qu’un sauvetage est accompli, à rejoindre le port qui lui est désigné. Impossible de rester sur zone pour en sauver d’autres, sous peine de réquisition du bateau pendant six mois, voire un an. Et les ports désignés sont désormais les plus éloignés, du côté de Gênes ou au nord de l’Adriatique, au lieu de la Sicile ou des ports du Sud : trois, quatre, cinq jours de mer supplémentaires. À bord, ce sont des professionnels rémunérés.

Qui finance ?
Sur un budget annuel d’à peu près 11 millions d’euros, environ 90 % proviennent de fonds privés : 80 % de particuliers, 20 % de fondations et de quelques entreprises. Les collectivités territoriales apportent depuis 2020 un peu moins de 10 %. C’est le seul financement public : rien de l’État, rien de l’Union européenne. Paris donne 100 000 euros par an, de très loin le plus, et depuis le début ; Marseille a donné 150 000 euros.

* Paris ; Gennevilliers ; Ivry-sur-Seine ; Vitry-sur-Seine ; La Courneuve ; Pantin ; Romainville ; Fontenay-sous-Bois ; Bobigny ; Montreuil ; Saint-Denis ; Gentilly ; Villejuif ; Bonneuil-sur-Marne ; Malakoff ; Bagneux ; Chevilly-Larue ; Arcueil ; Stains ; Trappes ; Les Lilas ; Les Ulis ; Grand-Orly Seine Bièvre ; département de la Seine-Saint-Denis.

Contact : a.valbon.pro@gmail.com

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