Le 26 octobre 2016, une nouvelle monnaie débarquera à Paris : venu du Midi où il circule depuis le début du mois, le Coopek fera son entrée dans la Capitale dans le magasin Biocoop-République. En présence, notamment, de Jérôme Gleizes, conseiller écologiste à la mairie de Paris. Car la Ville travaille de son côté sur un projet de monnaie parisienne.
L’Abeille à Villeneuve-sur-Lot, l’Eusko au Pays Basque, la Gonette à Lyon, la SoNantes à Nantes, le Sol Violette à Toulouse… depuis quelques années, les monnaies locales fleurissent dans l’Hexagone. Paris, en revanche, reste à l’écart du phénomène. De nombreux projets ont certes vu le jour, notamment en petite et grande couronne, mais pour l’instant, seule la Pêche de Montreuil (Seine-Saint-Denis) fait vraiment parler d’elle. A Paris, le Faubourg, imaginé dans le 10e arrondissement, est resté embryonnaire.
La tendance pourrait cependant s’inverser. Le film « Demain » a, notamment, (re)sensibilisé bien des Parisiens au potentiel de ces monnaies. Un étudiant de Science-Po Paris a constitué une association au nom éloquent : « une monnaie pour Paris », et la mairie du 11e arrondissement a fédéré les initiatives lancées dans ce domaine à l’échelle de la ville. Jouant ainsi un rôle de veille pour la mairie centrale qui, sous l’impulsion des élus écologistes, réalise une étude de faisabilité sur l’opportunité de lancer une monnaie complémentaire Une première vague d’auditions a déjà eu lieu, une seconde sera très bientôt organisée.
Alimenter le tissu associatif
Le Conseil de Paris devrait décider au premier trimestre 2017 de lancer, ou non, cette monnaie parisienne à l’automne suivant. Explications d’Antoinette Guhl, adjointe chargée de l’économie sociale et solidaire, de l’innovation sociale et de l’économie circulaire :
Il s’agirait de répondre à quatre objectifs : le soutien du commerce de proximité, le soutien à une production locale, des objectifs environnementaux et la solidarité pour des personnes démunies.
Par ce dernier biais, la monnaie pourrait « récompenser » l’engagement bénévole et ainsi alimenter le tissu associatif, mis à mal par la baisse des subventions publiques. Même si ses contours restent encore très flous (comment serait-elle créée ? Serait-elle convertible ? Comment concrètement fonctionnerait-elle ? etc.), « la future monnaie est un outil que les citoyens peuvent prendre en main pour trouver des solutions à nos problèmes, et construire des sociétés plus résilientes », explique Antoinette Guhl. « Mais il nous faut également étudier tous les aspects techniques, fiscaux, réglementaires », précise Jérôme Gleizes, conseiller écologiste. Et, surtout, réussir à susciter l’adhésion et l’enthousiasme.
Acte militant
Malgré leur nombre, les monnaies locales françaises n’ont en effet qu’un impact restreint. Pour l’instant du moins : l’Eusko fait certes le buzz au Pays Basque, mais sa masse monétaire reste limitée à environ un demi-million d’euros. La Pêche a débordé des frontières de Montreuil (à Bagnolet, au Pré-Saint-Gervais) mais il en circule moins de 100 000 (soit 100 000 euros). Ces monnaies, qui cherchent en général à soutenir le commerce, la production et l’artisanat local, constituent en effet un acte militant pour leurs utilisateurs, qui n’ont souvent rien à gagner à les utiliser. Sauf un peu de complexité.
Gérard Poujade, DG de la société coopérative qui a lancé le Coopek. © DR
Leur succès dépend donc de la mobilisation des professionnels, et de l’attachement au territoire des consommateurs. « En outre, souligne Gérard Poujade, le DG de la société coopérative qui a lancé le Coopek, même dans un magasin comme Biocoop, seulement 12 % des produits, en moyenne, sont locaux. A Paris, c’est certainement encore moins. » Une fois rentrée dans le tiroir caisse d’un magasin, la monnaie complémentaire locale a donc parfois du mal à trouver des débouchés. D’où l’idée de Gérard Poujade de créer une monnaie coopérative nationale pour, explique-t-il, « financer les quatre transitions : carbone, énergétique, sociale et alimentaire ».
Le succès de monnaies interentreprises
A l’étranger, cependant, quelques monnaies réussissent assez bien, comme la Bristol Pound. Mais les monnaies complémentaires qui fonctionnent le mieux sont des monnaies interentreprises : le WIR suisse, créé en 1934, est ainsi une monnaie très populaire dans le tissu des TPE et PME suisses. Elles l’utilisent pour se créer un réseau d’échanges spécifiques, très utile en période de morosité économique.
Bien plus récent, le Sardex, créée en 2009 en Sardaigne, est la monnaie d’échanges utilisée sur une place de marché interentreprises : pour s’acheter et se vendre des biens et services, les entreprises n’ont donc pas besoin d’utiliser leur trésorerie, mais s’octroient du crédit mutuel en Sardex. Le Sardex représenterait, désormais, l’équivalent de 2 % du PIB de l’île !
Reste à savoir si Paris, avec ses 2 millions d’habitants, arrivera à susciter une telle mobilisation !
Mais pourquoi donc créer des monnaies dont l’acceptation reste limitée, quand existent des monnaies totalement polyvalentes comme l’euro, la livre sterling ou le franc suisse ? Justement : parce que leur usage est restreint, ces monnaies ne servent qu’un dessein, celui que leur a assigné leur créateur : alimenter le commerce local ou les producteurs du cru, financer des dépenses environnementales ou sociales, ou encore annihiler les délais de paiement interentreprises (Sardex, SoNantes).
Souvent, ces monnaies ne « rendent pas riches » : elles ne rapportent aucun intérêt, et parfois même sont « fondantes ». Leur valeur, autrement dit, diminue avec le temps. Impossible, donc, de les utiliser pour économiser ou spéculer, ce qui représente le principal usage des monnaies traditionnelles : 97 % des transactions monétaires dans le monde concerneraient des opérations financières. C’est bien parce qu’elles ne terminent dans aucun bas de laine que ces monnaies complémentaires tournent plus vite et sont, de facto, moins rares.