Le journal du Grand Paris – L'actualité du développement de l'Ile-de-France

Le regard de Chloë Voisin-Bormuth – Le Grand Paris entre dans le récit

Plusieurs articles de presse amplifient un signal faible que nous observons dans la presse étrangère depuis plusieurs mois chez Paris-Île-de-France Capitale Économique : la mise en récit progressive du Grand Paris, au-delà de Paris intra-muros.

« The great revolution » : quand le Wall Street Journal dessine un Grand Paris sous les traits du confort des banlieues américaines, le Wall Street Journal (WSJ) installe un récit très assumé d’un changement de génération et de préférences, presque un basculement culturel : la banlieue n’est pas un dehors, elle devient une destination. L’article déroule une grammaire simple, immédiatement exportable, notamment pour un public américain qui retrouve les promesses des plus belles heures de la suburbia : plus d’espace, plus de vert, une vie plus calme, de (très) belles maisons avec de vraies aménités urbaines et un marché immobilier porteur…Le WSJ parvient à « mettre en produit » certains territoires en construisant des archétypes lisibles : Boulogne devient « Paris, but not Paris », destination premium sans les contraintes du centre ; Montreuil ? Un Brooklyn à la française : « luxury loft conversions, artisanal food shops and… a Michelin-star restaurant ». Même les signaux moins favorables sont retournés en opportunités : les prix baissent ? C’est la promesse d’une « bonne affaire » et d’un futur rendement. À travers les yeux du WSJ, la périphérie devient « shoppable », selon la même logique de conversion qu’utilise Emily in Paris : du décor au désir et du désir au flux.

À l’antipode : la banlieue comme marges et la gentrification comme choc de cultures Voxeurop revient, a contrario, à la charge symbolique du mot « banlieue », territoire soumis au ban. « Le mot banlieue évoque… un imaginaire dense et chargé » : stéréotypes, pauvreté, chômage, criminalité, histoire coloniale et postcoloniale. Voxeurop décrit des territoires placés en marge : marge des données, marge géographique, marge politique, mis à distance des centres comme des dynamiques de pouvoir.

Pour faire exister ce territoire, l’article met en récit les attachements et les déchirements provoqués par une rénovation urbaine qui déplace, efface, reconfigure. « A city like Paris inevitably expands, but this is not happening with the poor, but against the poor. » À l’opposé du WSJ qui vante l’accessibilité, l’infrastructure chez Voxeurop est chantier et force qui recompose. Grand Paris express, Anru, mixité : des mots qui, ici, ne servent pas à vendre une désirabilité, mais à poser la question de qui reste, qui part et de ce qui disparaît. La banlieue n’est plus un produit : elle devient un conflit de récits.

Le frisson La Défense

La Défense fascine encore la presse étrangère, qui trouve dans ses métamorphoses de quoi se donner de grands frissons : de peur avec les décotes, mais aussi de plaisir avec l’ambition de faire de ce plus grand quartier d’affaires européen un vaste quartier mixte et bas carbone, sans renoncer à sa puissance économique.

« Cut-price », « distressed », « collapses », « set for cut-price sales », dans un contexte de « soaring vacancy rate and collapsing valuations » : les mots choisis par Bloomberg et le Financial Post sont choisis pour faire peur. Sentiment encore renforcé par la manière dont la perte de valeur est dite… sans être dite : les deux articles multiplient les mentions « process is private » ou « declined to comment ». Ils révèlent ainsi autant le malaise français autour de ce secret si mal gardé de la décote des actifs tertiaires vacants, que la différence avec des pratiques américaines beaucoup plus décomplexées, où la baisse de valeur peut devenir opportunité.

EdgeProp renverse la perspective. La Défense n’y est pas d’abord un stock à la peine, mais une pièce métropolitaine qui cherche sa prochaine version. L’article assume la fascination pour l’ampleur et l’iconique : « Europe’s largest purpose-built business district ». Mais la bascule est ailleurs. « About 15 000 people live within the district » : interviewé, Pierre-Yves Guice, directeur général de Paris La Défense, normalise l’idée d’y habiter avec des aménités. Le récit relayé est clair : ne pas nier la crise, mais déplacer le sujet vers la capacité à produire de la qualité grâce au bas carbone, à la reconversion plutôt qu’à la démolition, aux espaces publics et à la mixité des usages. Et il fait mouche parce qu’il s’appuie sur des preuves : neuf ambitieux, rénovation lourde, « flight-to-quality », exemples concrets comme Sanofi, Engie et The Link, « a symbol of the district’s future ». On passe des immeubles difficiles à une machine à projets : une autre histoire s’écrit.

Capitale-monde : quand les grands événements mettent à l’échelle le Grand Paris. Dans la continuité d’EdgeProp, un dernier signal s’impose : la mue de La Défense ne se joue pas seulement dans les immeubles, mais dans les flux. NFL et Live Nation racontent un Paris capitale-monde du sport et du divertissement, et surtout, un Grand Paris qui en devient sa géographie opérationnelle. La Défense Arena ou le Stade de France apparaissent alors comme une extension naturelle des capacités de la capitale, un levier pour jouer dans la cour des meilleurs : ils représentent un « major upgrade programme » pour « host more productions year-round». La presse étrangère voit plus loin que nous : derrière ce Grand Paris, elle voit la France et l’Europe entières. Pour elle, un match au Stade de France devient un point d’entrée continental, pas un événement local.

Nous continuons souvent à parler de « banlieue » comme d’un dehors, alors que le regard étranger parle déjà d’échelle. Le Grand Paris devient visible non parce qu’il ressemble à Paris, mais parce qu’il permet à Paris d’être plus grand.