En quelques semaines, le projet baptisé "Thermo-sur-Seine", chaufferie aux combustibles solides de récupération pour les uns, méga-incinérateur pour les autres, a suscité une levée de boucliers, notamment à Vitry-sur-Seine, où cet équipement, qui contribuera à produire la vapeur utilisée par le réseau de chaleur de la Capitale et de 16 communes du Grand Paris, doit être créé. Retour sur les six principaux arguments des détracteurs de ce projet et sur les réponses apportées par ses maîtres d’ouvrage.
Pour rappel, Paris a attribué, par un contrat de concession signé le 10 avril dernier, à une Semop (société d’économie mixte à opération unique) composée de Dalkia, Eiffage et RATP Solutions Ville (51 %) et de la Banque des Territoires (15 %), la délégation de service public de son chauffage urbain, opérée depuis 99 ans par la CPCU, filiale d’Engie. Paris sera actionnaire de la Semop à hauteur de 34 %. Les attributaires de ce renouvellement, effectif au 1er janvier prochain, misent notamment sur la création d’une chaufferie dédiée aux combustibles solides de récupération (CSR), bâtie sur l’ancienne centrale thermique d’EDF aux Ardoines à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), fermée depuis 2015 et reconnaissable à ses deux grandes cheminées en bordure de Seine, pour verdir un réseau de chaleur encore largement alimenté par des chaufferies au gaz. Dix puits de géothermie, qui seront creusés dans Paris intra-muros, doivent également contribuer à assurer la transition écologique de ce réseau, qui alimente près d’un million de personnes à Paris et dans 16 communes de l’agglomération.
De g. à dr. : Denis Mauvais, sous-préfet de L’Haÿ-les-Roses, Benoit Guiblin (Dalkia) porte-parole du projet, Julien Roux, directeur général Énergies du Grand Paris, Cyril Condé (RATP), porte-parole du projet, lors d’une réunion de concertation, en mairie de Vitry-sur-Seine.© Jgp
« Dès 2034, la part des énergies renouvelables et de récupération (EnR²) passera de 50 % à 76 % du mix énergétique grâce à l’utilisation de plus de neuf sources d’énergie bas carbone », assuraient les membres de la Semop lors de l’annonce du renouvellement de cette délégation de service public : « géothermie, récupération de chaleur sur l’eau de Seine, valorisation de la chaleur fatale du métro, unités de valorisation énergétique, pellets, bois B, combustibles solides de récupération, biocombustibles, électricité grâce à l’installation de pompes à chaleur et de deux chaudières électriques », énuméraient-ils. L’objectif étant d’atteindre, à l’horizon 2050, 100 % d’énergies renouvelables et de récupération, conformément au Plan climat de la Ville de Paris, faisaient également valoir les porteurs de ce projet. « Au global, ce réseau de chaleur étendu et modernisé permettra de diminuer de 50 % les émissions de CO2 d’ici à 2034, avec 12 millions de tonnes de CO2 évitées par rapport à l’utilisation d’énergies fossiles sur toute la durée de la concession », ajoutait la Ville, tandis que, dans le même temps, la part du gaz dans le mix énergétique sera divisée par deux.
Le tout grâce à un plan d’investissement important, de près de 3,4 milliards d’euros sur 25 ans, porté par la Semop. Mais le projet de création d’une chaufferie alimentée par des CSR aux Ardoines cristallise les oppositions. Plusieurs associations locales de protection de l’environnement (Acid Vitry et le collectif 3R – réduire, réutiliser, recycler–, notamment) manifestent bruyamment leur opposition à chaque réunion de concertation organisée du 1er septembre au 1er novembre sous l’égide de la Commission nationale du débat public (CNDP). France nature environnement Île-de-France figure également parmi les opposants à ce projet, tout comme le conseil départemental du Val-de-Marne, à grand renfort de communication. Le journal du Grand Paris tente d’y voir clair dans les arguments des uns et des autres.
1) Le Val-de-Marne, territoire servant de la Capitale
CONTRE : Le Val-de-Marne, et singulièrement les Ardoines, territoire servant, instrumentalisé pour les besoins de la Capitale. C’est un des reproches majeurs formulés à l’encontre de Thermo-sur-Seine, qui ranime le spectre d’une Capitale peu respectueuse de ses voisins, perpétuant une longue tradition consistant à exporter hors de ses frontières municipales les installations les plus nuisibles, nécessaires à son bon fonctionnement.
« Nous refusons d’accueillir les infrastructures polluantes que la Capitale ne veut pas sur son sol. Nous défendons notre qualité de vie, notre environnement, notre santé et l’avenir de notre territoire », écrit par exemple le président (LR) du conseil départemental du Val-de-Marne, Olivier Capitanio, dans la dernière édition de son bulletin départemental. Les associations en tête de la lutte contre ce projet, le collectif 3R, l’Association contre l’incinération de déchets à Vitry-sur-Seine (Acid Vitry), Affamons l’incinérateur de Créteil (Alic) ou les Soulèvements de la Terre, estiment que Vitry-sur-Seine est traitée « comme la poubelle de Paris ». Elles soulignent que la concertation menée sous l’égide de la Commission nationale du débat public (CNDP) n’est qu’une obligation légale d’information et non un lieu de décision, ajoutant qu’en outre, la concertation est financée par les porteurs de projet, qui l’organisent. Elles font valoir qu’une pétition signée en marge de la concertation publique organisée pour la reconstruction de l’incinérateur d’Ivry-Paris XIII du Syctom, ayant recueilli quelque 100 000 signatures, n’a pas empêché le projet de voir le jour. Le maire (PCF) de Vitry-sur-Seine Pierre Bell-Lloch vient d’ailleurs d’annoncer l’organisation d’une consultation publique, qui se tiendra le 6 décembre prochain, de même que la création d’un comité d’experts pour évaluer l’impact, notamment sanitaire, du projet.
Sabine Patoux, présidente déléguée auprès du président du département Val-de-Marne chargée de la transition énergétique.© Jgp
POUR : Les porteurs du projet rappellent que la délibération en question, rapportée par un élu écologiste (Dan Lert), a été votée par une majorité de conseillers parisiens. Ils ajoutent que la vaste concertation est en cours, sous l’égide de la Commission nationale du débat public (CNDP), a précisément pour objet d’informer le plus largement possible la population et de recueillir ses avis. Ils font valoir en outre que, contrairement à ce qui est souvent affirmé, le réseau de chaleur de l’ex-CPCU ne dessert pas seulement la Capitale, mais également 16 communes périphériques, dont Vitry-sur-Seine. Ils précisent que la procédure de concertation n’est qu’une première étape qui doit se poursuivre par une enquête publique courant 2027. C’est uniquement à la suite de cette enquête publique que les autorisations environnementales pourront le cas échéant être délivrées par les autorités publiques. Sans ces autorisations le projet ne pourra pas voir le jour.
2) Le choix de Vitry, commune pauvre déjà impactée
CONTRE : C’est un des arguments principaux des opposants au projet de Thermo-sur-Seine, auquel s’ajoute celui d’une concertation préalable insuffisante des populations concernées : il porte sur le choix de la localisation de cette installation, arguant du fait que les habitants de Vitry-sur-Seine subissent déjà de multiples nuisances, ont des taux de mortalité et de pauvreté supérieurs à la moyenne (*), et accueillent déjà trois incinérateurs sur leur territoire (l’unité de valorisation énergétique du Syctom d’Ivry, Valo’Marne à Créteil et Généris à Rungis).
POUR : Les porteurs de projet, rassemblés aux côtés de la Ville de Paris et de la Banque des Territoires au sein de la Semop, indiquent que le choix de Vitry-sur-Seine est justifié par une conjonction de critères que remplit le site de l’ancienne centrale thermique d’EDF : un site proche de Paris, sachant que la vapeur produite, circulant dans les 500 km de réseau, transformée ensuite en eau chaude pour chauffer les bâtiments, voyage mal ; un site déjà artificialisé, compte tenu des impératifs écologiques de zéro artificialisation des sols ; un site proche de la Seine, par laquelle seront acheminés les combustibles solides de récupération (CSR), évitant d’emprunter la voie routière, nettement plus polluante. Le choix de Vitry, soit une localisation au sud de Paris, est également dicté par la nécessité de rééquilibrer la répartition géographique des sites de production de vapeur du réseau, après la fermeture des deux centrales au gaz, situées pour l’une à Vitry (cogénération au gaz) et l’autre à Ivry Confluence, qui l’alimentent aujourd’hui, elles-mêmes toutes deux situées au sud de Paris. Les porteurs de projet soulignent également que le projet créera près de 900 emplois, dont 130 emplois pérennes d’exploitation, 500 pendant les travaux et 200 à 300 indirects.
3) Les risques environnementaux
et sanitaires près de deux ZAC
en construction
CONTRE : Les risques environnementaux et sanitaires d’un projet appelé à brûler 450 000 tonnes de déchets de type bois B et CSR figurent en tête des arguments des opposants au projet. Ils redoutent notamment les émissions de particules fines (PM2,5). « Mettre une centrale à biomasse en plein cœur d’une zone résidentielle aura forcément des impacts sanitaires car nous savons, avec le travail de ToxicoWatch à Ivry mais également autour d’incinérateurs dans toute l’Europe, que même les filtres les plus récents et les plus performants ne captent pas toute la pollution (dioxines, gaz acides, particules fines et ultrafines, PFAS et métaux lourds) émise lors de la combustion de déchets », fait par exemple valoir le collectif 3R. France nature environnement estime que les études sanitaires sous-évaluent les pollutions provoquées par l’acheminement des CSR vers Thermo-sur-Seine.
POUR : Les porteurs de projet affirment de leur côté que l’ouverture de Thermo-sur-Seine et la fermeture de deux centrales à gaz en activité aboutiront à une réduction à la fois des émissions, de particules fines, notamment les PM 2,5, et d’oxydes d’azote (NOx). Chiffres à l’appui : les émissions de poussières seront réduites de 20 % par rapport à l’existant avec la mise en service de Thermo-sur-Seine, celle des NOx, particulièrement nocives pour les enfants et les personnes fragiles notamment lors des pics de pollution, seront, elles, divisées par deux en moyenne et jusqu’à quatre en période de pointe de fonctionnement. Les émissions de poussières resteront 40 fois inférieures à celles qui existent déjà dans le fonds ambiant, selon Benoit Guiblin, porte-parole de Thermo-sur-Seine. Les porteurs de projet ajoutent que les cheminées de la chaufferie s’élèveront à 100 m dans le ciel, contre moins de 50 m pour celles de l’unité de cogénération au gaz de Vitry, garantissant des rejets deux fois plus hauts et donc un taux de dilution dans l’atmosphère supérieur.
4) Des prix maîtrisés de l’énergie contestés
CONTRE : France nature environnement met en doute le modèle économique sur lequel repose le projet, estimant que ce dernier table sur une croissance du nombre d’abonnés desservis jugée très incertaine. L’association estime qu’il méconnaît l’augmentation des températures, de même que les effets du décret tertiaire, qui impose une réduction de la consommation d’énergie à 40 % des abonnés actuels du réseau.
POUR : Prémunir les bénéficiaires de ce réseau de chaleur contre la volatilité des prix de l’énergie constitue un des arguments clés des porteurs de projet. Ils soulignent que, si le prix du baril et du litre d’essence à la pompe est plus médiatisé que les tarifs du gaz, ceux-ci ont connu au cours des derniers mois une envolée spectaculaire, provoquée par les tensions internationales. Ils font valoir que l’objectif du projet consiste à diviser par deux la quantité de gaz utilisée pour produire de la vapeur et rappellent que deux centrales au gaz vont être fermées dans le cadre de la nouvelle délégation. Ils ajoutent que la réduction de la capacité de traitement de la nouvelle unité de valorisation énergétique d’Ivry (Syctom), si elle n’était pas compensée par la chaufferie CSR de Vitry, aboutirait à augmenter le recours au gaz pour produire la vapeur nécessaire. Or le réseau de chaleur de Paris bénéficie d’une TVA réduite à 5,5 % dès lors que la part du gaz dans son alimentation est inférieure à 50 %. Une baisse du tarif moyen est ainsi promise pour près de 70 % des abonnés comme les logements, les hôpitaux (tous ceux de l’AP-HP notamment), mais aussi les bâtiments publics. Les porteurs du projet précisent que l’équilibre économique du projet tient compte d’une diminution des consommations de plus 15 % liées au réchauffement climatique et aux travaux d’isolation des bâtiments.
5) Un développement de la filière CSR à rebours des objectifs de développement durable
CONTRE : Les opposants à ce projet estiment que celui-ci semble ignorer les trajectoires de réduction des déchets pourtant fixées dans les stratégies des collectivités, à la fois au plan national et local (Plan climat, plan déchets, Stratégie nationale bas carbone, etc.). Ils jugent qu’au lieu d’inciter à une réduction de la production de plastique, le confortement d’une filière CSR pérennise la production et l’usage de ce matériau, derrière laquelle ils voient la main du lobby pro-incinération. France nature environnement considère, par exemple, que la stratégie de ces lobbys consiste, « de façon totalement subreptice et camouflée, à transférer sur la puissance publique et les consommateurs le coût de collecte et de traitement des déchets des activités économiques alors que cela devait être à la charge des producteurs de ces déchets ».
POUR : Les membres de la Semop contestent l’argument d’une filière accaparée par les opérateurs privés à l’affût de nouveaux relais de croissance. Ils citent la Semardel, SEM essonnienne, qui produit des CSR à destination de divers industriels. Ils rappellent que 20 des 26 cimenteries françaises sont aujourd’hui alimentées par des CSR. Et ajoutent que la transformation en CSR des plastiques non valorisables en l’état évite leur enfouissement, ou pire, leur étalement dans des décharges à ciel ouvert. « Àujourd’hui, chaque année, deux millions de tonnes de déchets issus d’activités économiques sont enfouis en Île-de-France, dont 30 à 50 % sont valorisables », indiquent-ils. Ils ajoutent que des CSR ne trouvant pas aujourd’hui d’exutoire en France sont exportés en dehors de nos frontières, en Allemagne et en Belgique notamment. Seulement 35 % des CSR ont été valorisés en France en 2021, contre 60 à 80 % en Allemagne ou en Italie, font-ils également valoir. Les CSR représentent un gisement estimé par l’Ademe entre 7,4 et 12,7 millions de tonnes en 2030.
6) Un choix industriel d’une autre époque
CONTRE : Un réseau de chaleur alimenté par de la vapeur d’eau, nécessitant de chauffer l’eau à 220°C, constituerait une aberration anachronique. La géothermie, consistant à utiliser de l’eau déjà chaude, serait nettement plus écologique et entraînerait une consommation d’énergie nettement inférieure, font valoir les opposants au projet de Thermo-sur-Seine. Les opposants citent le réseau de chaleur de Copenhague (Danemark), récemment passé de la vapeur à l’eau, comme un exemple à suivre.
POUR : Les porteurs de projet soulignent que l’objectif est bien d’augmenter la part de la géothermie dans le réseau de chaleur, comme ce sera le cas dans le secteur de Grenelle (Paris 15e), où des travaux vont être entrepris en ce sens de 2032 à 2042, notamment pour protéger le réseau des risques de crues. Dix nouveaux puits de géothermie vont ainsi être creusés dans Paris à cette fin. Mais ils indiquent que la substitution de la vapeur par de l’eau dans l’ensemble des 500 km du réseau de l’ex-CPCU nécessiterait la réalisation de travaux s’étalant sur plusieurs décennies, à un coût rédhibitoire. Ils ajoutent que la vapeur présente l’intérêt de circuler sous pression, sans apport d’énergie dans le réseau, contrairement à l’eau, qui requerrait des pompes que le réseau de distribution d’électricité ne pourrait suffire à alimenter. À titre d’exemple, ils expliquent qu’à Copenhague, le réseau de vapeur était dans un état d’obsolescence avancé, contrairement au réseau parisien, et que sa transition de la vapeur à l’eau a été initiée au début des années 1980, s’étalant sur quelque 45 années. Ils précisent que pendant tout ce temps, il conviendrait de continuer à disposer de moyens de production vapeur pour assurer le chauffage et la production d’eau chaude sanitaire pour les clients aujourd’hui desservis par le réseau.
(*) Le taux de pauvreté de Vitry s’élève en effet à 25 %, contre 16,6 % dans le Val-de-Marne et 15,5 % en Île-de-France.