À la plénière des Assises du Grand Paris, le 27 novembre dernier, élus, énergéticiens et innovateurs ont échangé sur les voies et moyens de concilier montée en puissance de l’intelligence artificielle, essor des data centers et objectifs de décarbonation.
“IA et énergie : faut-il redouter la montée en puissance de l’IA et des data centers ?” A cette question d’actualité, posée lors de la plénière des Assises du Grand Paris, le 27 novembre au Comet Bourse, Geoffroy Boulard (MGP), Thibaud Hedelin (RTE), Hélène Badia (EDF) et Marion Apaire (Paris & Co) ont répondu en plaidant pour une domestication collective de cette vague technologique. Cette nécessaire régulation passe notamment par une maîtrise des usages de l’IA et un choix raisonné des implantations des datacenters.
Geoffroy Boulard, vice-président de la métropole du Grand Paris délégué à la communication, à l’innovation et au numérique a montré en préambule comment l’IA pouvait être un levier de décarbonation pour les communes. L’élu a rappelé que la Métropole a lancé, sous l’impulsion de Patrick Ollier, le programme « Appropriation métropolitaine », pour former agents métropolitains et communaux aux usages concrets de cet outil. La Métropole est lauréate de l’appel à projets « IA 2000 –[insecFrance 2030 » sur un démonstrateur d’IA frugale appliqué au pilotage des bâtiments municipaux. Soixante communes y participent. « Grâce à la flexibilité électrique, les services techniques peuvent mieux gérer les consommations, avec des gains d’énergie et des économies budgétaires à la clé », insiste l’élu.
Dans le 17ᵉ arrondissement, 150 capteurs de flux piétons et automobiles ont été installés sous les lampadaires LED du quartier des Batignolles, soit environ 30 000 habitants. Les données, anonymisées selon des standards internationaux servent désormais à un service de prédiction de stationnement co-construit avec l’opérateur PayByPhone. « Dans un quartier où il est difficile de se garer, l’IA doit réduire les trajets inutiles, donc la pollution. Nous allons mesurer la baisse de trafic et les effets sur le commerce de quartier », détaille Geoffroy Boulard.
Data centers : de la course à la capacité au “premier prêt, premier servi”
Thibaud Hedelin, délégué affaires publiques Île-de-France de RTE, a souligné que, face à l’afflux de demandes de raccordement, le transporteur d’électricité a changé sa façon de faire. Jusqu’ici, RTE appliquait la règle du « premier arrivé, premier servi ». Désormais, la file d’attente d’accès au réseau va être revue en profondeur. « Nous passons au “premier prêt, premier servi”, explique Thibaud Hedelin. Il faudra démontrer que le projet est mûr : foncier sécurisé, autorisations administratives, plan de montée en charge et financement. »
Car la vague est bien là : six data centers de forte puissance sont aujourd’hui raccordés directement au réseau RTE en Île-de-France, 30 autres sont en cours d’instruction. Mais ces centres ne consomment en moyenne que 20 % de la capacité réservée. D’où l’enjeu de limiter la « préemption » de puissance qui resterait inutilisée.
Pour guider les implantations, RTE a croisé ses données de capacité avec celles de l’Institut Paris Region et de l’État, afin d’identifier des zones d’accueil favorables. Soit de préférence à proximité des réseaux très haute-tension de RTE, évitant les travaux de raccordements, leurs coûts financier et carbone, et leur cortège de nuisances. Cela alors que la question de l’acceptabilité locale reste très sensible. « Les collectivités sont parfois mal informées sur l’emploi, les retombées fiscales, observe Thibaud Hedelin. Il y a beaucoup de pédagogie à faire de la part des porteurs de projets pour éviter la diabolisation des data centers, et, par ricochet, de l’IA. » La Métropole du Grand Paris a d’ailleurs lancé, comme l’ a confirmé Geoffroy Boulard, un groupe de travail pour aider les maires à évaluer l’accueil de ces équipements selon des critères environnementaux, énergétiques et urbains.
EDF : une électricité décarbonée et abondante
Pour Hélène Badia, déléguée régionale Île-de-France d’EDF, la montée en puissance des data centers ne constitue pas une menace, mais une opportunité. A condition d’être encadrée. « Notre électricité est l’une des plus décarbonées au monde : 22 g de CO₂ par kilowattheure, contre environ 300 g en Allemagne et 125 g en Espagne », rappelle-t-elle. Le mix électrique français – nucléaire, hydraulique, renouvelables – est décarboné à 94 %. Surtout, la France dispose aujourd’hui d’une production excédentaire : en 2024, EDF a exporté environ 90 TWh, soit 20 % de la consommation annuelle du pays. « La demande reste 7 % en dessous de son niveau d’avant Covid, le parc nucléaire est revenu à plein régime, l’hydraulique aussi. Nous produisons plus que ce que nous consommons », souligne Hélène Badia.
Dans ce contexte, EDF assume une stratégie proactive en faveur de la souveraineté numérique. À Montereau (Seine-et-Marne), sur une ancienne centrale thermique démolie en 2011, l’énergéticien prépare un site de data center « fast-track », directement au pied du réseau 400 kV de RTE. L’appel à manifestation d’intérêt lancé par EDF a débouché sur un lauréat pressenti, opeCore, filiale d’Iliad-Free et d’InfraVia. « C’est un projet 100 % français, alimenté en électricité décarbonée, refroidi par air – donc sans pomper l’eau de la Seine – et porteur de plusieurs centaines d’emplois directs et indirects, détaille Hélène Badia. Nous avons travaillé en amont avec les maires concernés, à Vernou-La Celle-sur-Seine et La Grande-Paroisse, pour sécuriser son acceptabilité. »
Quant au débat sur la construction de nouveaux réacteurs alors que la production est aujourd’hui excédentaire, Hélène Badia rappelle que les centrales existantes ont une durée de vie limitée. « La priorité, c’est de prolonger le parc actuel autant que possible, mais il faudra le renouveler. Les nouveaux EPR visent à garantir une électricité décarbonée, abondante et compétitive pour la réindustrialisation et la souveraineté numérique de la France. »
L’IA n’est pas une baguette magique
Marion Apaire, directrice générale adjointe de Paris&Co, l’agence d’innovation territoriale de Paris et de la Métropole, observe pour sa part l’IA à travers le prisme de ses nombreuses start-up incubées. Paris&Co accompagne chaque année environ 200 jeunes pousses, et mène des partenariats avec 30 collectivités et une centaine de grands acteurs. « En 2021, on comptait 500 start-up mobilisant l’IA ; aujourd’hui, elles sont 1 000. L’IA n’est plus une tendance émergente, c’est une lame de fond », constate-t-elle, rappelant les 200 milliards d’euros annoncés au niveau européen via l’initiative Invest IA.
Les cas d’usage sont déjà nombreux côté ville durable : optimisation des gestes de tri, pilotage des déplacements et de la propreté à Noisy-le-Grand, repérage des passoires thermiques à l’échelle d’un quartier avec des outils de cartographie automatisés.
Mais Marion Apaire refuse tout enthousiasme naïf. « Une requête ChatGPT consommerait de dix à trente fois plus d’énergie qu’une requête Google. On ne peut pas l’ignorer. L’IA mobilise du foncier, de l’eau, de l’énergie. D’où l’importance de l’IA frugale et du “discernement technologique », rappelle-t-elle. Pour déployer la juste technologie, au bon endroit, pour le bon usage. »
Ce discernement, Paris&Co tente de le diffuser : cela passe par la formation interne de tous les collaborateurs avec un spécialiste des grands modèles de langage, l’élaboration d’une charte d’usage responsable, ou l’accompagnement de projets pilotes dans le cadre des Quartiers métropolitains d’innovation financés par la Métropole du Grand Paris. « Il faut tester, mesurer, évaluer : les gains sont-ils au rendez-vous ? Les agents s’emparent-ils vraiment des outils ? L’impact environnemental est-il maîtrisé ?, telles sont les questions qu’il faut se poser » résume-t-elle.