Prévue de longue date, une réunion organisée par la Ville de Paris lundi 29 juin à l'Académie du climat, sur la trajectoire de transition énergétique et écologique de la ville, réunissant délégataires de service public, associations, partenaires divers, s'est muée en partage de leçons tirées de la canicule. « Il va falloir que nous accélérions », a martelé le maire de Paris, en amont de ce rendez-vous lors duquel la responsable du Grec francilien Nathalie de Noblet-Ducoudré a rappelé les chiffres édifiants de l'accélération du réchauffement.
S’il refuse de donner les chiffres de la mortalité de cette semaine de canicule où tous les records précédents de chaleur ont été battus, le maire de Paris annonce un bilan humain lourd. Ce matin-là, dans la cour intérieure de l’Académie du climat, sise dans l’ancienne mairie du 4e arrondissement de Paris, dûment végétalisée, Emmanuel Grégoire s’est invité à l’ouverture d’une réunion prévue de longue date par la Direction de la transition écologique et du climat (DTEC) de la Ville, réunissant l’ensemble des partenaires concernés par la trajectoire d’adaptation et d’atténuation de Paris face au changement climatique.
L’angle de la matinée est tout trouvé : il faut accélérer. Peu de choses pourront être améliorées d’ici à la prochaine canicule à Paris, annoncée pour dimanche ou mardi prochains. Mais il faut agir, en commençant par tirer les leçons de ce qui s’est amélioré depuis l’épisode caniculaire de 2003, et de ce qui doit l’être en urgence. Ainsi, si le dispositif Reflex, qui permet à des personnes isolées de se signaler pour être jointes par téléphone à intervalles réguliers, a bien fonctionné, les seniors vivant seuls, dont le nombre ne cesse de croître, figurent parmi les « nouvelles vulnérabilités ». Au même titre que les jeunes enfants scolarisés. « Le bâti scolaire », répond Emmanuel Grégoire quand on lui demande ce qui s’est révélé être le maillon faible de l’épisode des derniers jours.
Des mesures d’adaptation tactiques
Soucieux de maîtriser les dépenses de la capitale, le nouveau maire de Paris évoque des mesures d’adaptation tactiques. Il cite cette école où une expérimentation consistant à occulter les fenêtres, installer des ventilateurs de plafond et organiser la circulation de l’air la nuit, tout en protégeant les lieux des intrusions, s’est révélée d’une grande efficacité. « Pour 100 000 euros par école », indique l’élu, soit à la fois peu et beaucoup si l’on considère le nombre d’établissements que compte la Ville. « Des situations qui n’étaient pas vivables » sont évoquées, même si les cas varient fortement selon la date de construction et l’exposition des écoles concernées.
Paris a commandé des climatiseurs pour créer dans chaque établissement scolaire une pièce rafraîchie où les élèves pourront tour à tour prendre le frais. Une adaptation des horaires est également évoquée. « Nous allons devoir aller plus vite, en embarquant tout le monde, d’où l’intérêt de réunions comme celle de ce matin », souligne le maire.
Emmanuel Grégoire affiche son style : parmi les dysfonctionnements apparus au cours des derniers jours, il évoque sans faux-semblant les personnes décédées restées plusieurs jours chez elles dans l’attente d’une levée de corps. « Je n’en connais pas précisément la raison, mais ce n’est pas normal », argue-t-il.
Emmanuel Grégoire s’est invité à l’ouverture d’une réunion prévue de longue date par la Direction de la transition écologique et du climat (DTEC) de la Ville. © Jgp
De même, le maire de Paris s’interroge sur les normes thermiques des réseaux de distribution de chaleur ou de froid de la Ville, qui vont se montrer de plus en plus inadaptées. Si aucune défaillance électrique n’a été à déplorer à Paris, Emmanuel Grégoire évoque de possibles déformations de réseaux dues à la chaleur et la nécessaire adaptation des grands syndicats urbains. L’augmentation de la température de la Seine, dont l’eau alimente le réseau de chaleur et de froid de la ville, altère au moins partiellement l’efficacité des systèmes, explique-t-il également.
Le maire refuse ce qu’il nomme « une posture Covid », dans laquelle une population infantilisée en serait réduite à attendre passivement les instructions. D’où ce partage d’informations sans trop de filtre, façon cellule de crise partagée avec la presse, lors de laquelle le ton monte un brin subitement lorsqu’est évoquée la nécessité de mieux sécuriser la baignade au canal Saint-Martin, où des milliers de Parisiens se sont baignés tout au long de la semaine dernière, plongeant sans relâche depuis ponts et passerelles, dans une belle pagaille. « Nous considérons sur ces sujets le rapport risque-bénéfice, qui est clairement positif en l’occurrence », fait remarquer le premier magistrat parisien, qui indique qu’il aurait souhaité ouvrir encore plus largement l’espace dévolu à la baignade, pour que les baigneurs soient moins agglutinés.
Dans quelques jours, les piscines installées dans la Seine multiplieront les spots.
« Transformer le modèle, pas seulement s’adapter »
Réunis lundi 29 juin à l’Académie du climat par la Ville de Paris, les partenaires engagés dans l’adaptation au dérèglement climatique ont écouté Nathalie de Noblet-Ducoudré, coordinatrice du Groupe régional d’expertise sur le changement climatique et la transition écologique en Île-de-France (Grec). L’ajustement ne suffit plus, a-t-elle affirmé.
Le 25 juin, soixante-douze départements étaient placés en vigilance rouge ; la veille, l’indicateur thermique national atteignait 30 °C, du jamais-vu depuis le début des relevés réguliers, en 1947, a rappelé la chercheuse. Le 22 juin, plus de cinq cents records mensuels ou absolus tombaient en une seule journée. « Ce qui est anormal, c’est l’intensité des températures », a posé la climatologue : si la circulation atmosphérique reste banale, le World Weather Attribution l’a établi le 26 juin, « sans équivoque » : sans réchauffement, un tel épisode aurait été « absolument impossible au début du XXe siècle ».
Une étude européenne de 2023 classe la capitale en première place pour le risque de mortalité liée à la chaleur, a rappelé également Nathalie de Noblet-Ducoudré. La France, huitième contributrice au cumul mondial des émissions depuis 1850, rejette 9,4 tonnes de CO2 par habitant, loin des deux tonnes compatibles avec l’accord de Paris. « Atténuer le réchauffement n’est pas un slogan politique, mais une nécessité géophysique », a martelé la chercheuse.
« Nous sommes peut-être en train de vivre l’un des étés les plus froids du reste de notre vie », a-t-elle poursuivi, citant sa collègue Magali Reghezza-Zitt.
Au-delà de la chaleur, le cycle de l’eau se dérègle également : un air plus chaud condense davantage, d’où des pluies extrêmes, des inondations par ruissellement et, en miroir, des épisodes secs plus longs. L’Île-de-France entre dans la carte des feux de végétation. « 50 °C à Paris en 2050, c’est possible », a-t-elle poursuivi. Dans une France à quatre degrés, préviennent les chercheurs Luc Abbadie et Christophe Cassou, « on ne s’adapte pas, on survit ».
D’où l’appel à dépasser l’adaptation « réactive » (volets fermés, marchés écourtés) et « incrémentale » (plans canicule depuis 2003) au profit d’une adaptation « structurelle » : désimperméabiliser les sols, revoir les normes de construction, repenser les filières agricoles. La climatisation ? Un « pansement » utile, mais qui réchauffe l’air extérieur et aggrave les injustices envers ceux qui travaillent dehors.
Reste l’argument économique. « S’adapter coûte cher, mais moins cher que de subir », insiste Nathalie de Noblet-Ducoudré : le coût de la sécheresse a été multiplié par trente-cinq depuis 1993, et les assureurs « ne pourront pas suivre ». Selon la Cour des comptes, l’inaction ferait perdre plus de onze points de PIB, contre cinq à sept en agissant aujourd’hui.